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29/04/2010

Spiritualité Vécue

Spiritualité Vécue

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Des hommes ivres de Dieu, telle est la quête d'amour divin chez les soufis, selon Ibn al-Farid ,  ermite qui  vécu toute sa vie sur les falaises cairotes jusqu'à sa mort en 1235. Sa tombe est bien connue, près de l'Imam Shâfiî. Amour divin, qu'il exprime ainsi dans sa très célèbre khamriya :

« Nous avons bu à la mémoire du bien aimé

Un vin qui nous a enivré

Avant la création de la vigne.

Notre verre était la plaine lune ;

Lui, il est un soleil ;

Un croissant le fait circuler.

Que d'étoiles resplendissent quand il est mélangé.

Sans son parfum, je n'aurai pas trouvé le chemin de ses tavernes.

Sans son éclat, l'imagination ne le pourrait concevoir.

Son verbe a préexisté éternellement à toute chose existante ;

Mais elle le voile avec sagesse à qui ne comprend pas.

En Lui, mon esprit s'est éperdu ....

Avant ma puberté, j'ai connu son ivresse ; elle sera encore en moi

Quand mes os seront poussière.

Prends - le pur ce vin : ne le mêle qu'à la salive du Bien-aimé ;

Tout autre mélange serait coupable ».

Cet éloge d'Ibn al-Fârid, est en fait une invitation au voyage mystique, à l'initiation spirituelle, et à la contemplation. Le soufisme désigne avant tout une attitude spirituelle de l'homme, que ne limite aucune frontière ni de temps ni d'espace. Il est aussi actuel aujourd'hui qu'à sa naissance. Il exprimerait cette force mystique qui soulève toute religion. Il libère la méditation, l'amour, l'extase. Il fraye une voie à l'irruption du divin. C'est la foi vécue comme le souligne Massignon à propos de Hallaj :« Quand Dieu prend un cœur, il le vide de ce qui n'est pas Lui ; quand il aime un serviteur il incite les autres à le persécuter pour que ce serviteur vienne se serrer contre Lui. ».

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Jalal Eddin Rumi

Comme l'eau donne naissance à des fleurs différentes selon la terre qui la reçoit, les disciples d'une voie pourront paraître différents selon les pays, mais ils s'abreuvent tous à une source unique, et parcourent le même chemin, chacun à sa façon. C'est cela qui fait d'eux des frères spirituels, au - delà des différences extérieures. Shoshtari n'a cessé de traduire pour ces disciples cette idée, d'un avertissement divin heurtant l'âme comme un choc impérieux. Dieu nous attire à Lui, par une sorte d'aimantation magnétique qui finit par « briser le talisman » corporel où l'âme est prisonnière ici - bas. Dieu frappa sans relâche à la porte de l'âme, à quoi elle ne peut que répondre par un cri bref, un tressaillement « comme la voix qui réveille celui qui dort ».

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"O Nuit, que tu te prolonges ou que tu t'abrèges, ce m'est un devoir que te veiller. » S'exclama ainsi Ali Shoshtari le maître du samaâ , poète mystique andalou, né à Cadix vers 1203, ayant d'abord vécu au Maroc, avant de voyager en Orient :

« Un cheikh du pays de Meknès

A travers les souks va chantant

En quoi les hommes ont-ils à faire avec moi

En quoi ai-je à faire avec eux ?... »

Ce qui reste de Shoshtari, comme des maîtres spirituels qui lui ont succéder depuis, c'est cette actualisation poignante de l'instant, où ils veulent nous faire rejoindre l'éternel. « L'instant est une coquille de nacre close ; quand les vagues l'auront jetée sur la grève de l'éternité, ses valves s'ouvriront ». Il n'en disait pas davantage pour laisser comprendre qu'alors on verra dans quelles coquilles les instants passés avec Dieu ont engendré la Perle de l'Union.Ce à quoi fait échos NIYAZI MISRI, poète mystique turc du 17ème siècle :

« Après avoir voguer sur la mer de l'esprit dans la barque matérielle de mon corps, J'ai habité le palais de ce corps, qu'il soit renversé et détruit ; »

OUI, l'instant est une coquille de nacre  close ; quand les vagues l'auront jeté sur la grève  de l'éternité, ses valves s'ouvriront.

Abdelkader Mana

03:58 Écrit par elhajthami dans soufisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Nuit Soufie

Nuit soufie

Le soufi doit passer par une initiation progressive, sous la direction d'un maître vivant. L'ascension des soufis se fait donc à travers les demeures ou stations, chacune est marquée par un « état spirituel »(hal) particulier. Aux progrès dans la voie spirituelle, correspondent des niveaux d'initiation : des novices, aux initiés, jusqu'aux agrées et aux parfaits. Cette quête de purification du cœur  requiert de relier les étapes à chacun des horizons. Le but ultime de ce voyage à la fois réel et symbolique est de préparer l'âme à l'union divine..

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Les soufis ont insisté sur cet aspect : la purification des cœurs et des âmes, pour consolider les vertus morales : les valeurs de tolérance , les valeurs d'amour, les valeurs de miséricorde.

A chaque fête du Mouloud, des milliers d'adeptes venus de toutes les régions du Maroc, mais aussi de Thaïlande, d'Europe, d'Amérique et d'Afrique  se retrouvent à la zaouia - mère de Madagh, pour commémorer en présence  de Sidi Hamza, leur maître spirituel vivant, la naissance du Prophète. La fête a lieu  au 1er Rabiâ Al Awal 1426, qui correspond cette année au mardi 11 avril 2006, où elle coïncide avec un printemps particulièrement florissant. Deux nuits soufies auront lieu simultanément : d'un côté celle des femmes, de l'autre celle des hommes, en présence de Sidi Hamza le guide spirituel.

En ce printemps de l'aube hégirienne, le ressac de la Méditerranée nous invite à la méditation. L'être est en quête naturel d'absolu comme le pêcheur à la ligne va à la rencontre des insondables abysses bleus. Nous sommes ici aux confluences de l'embouchure de la Moulouya , à la plage de Saïdia qui confine à la frontière algéro - marocaine où la plaine de Triffa s'étend au pied  du massif des Bni Snassen qui atteint 1665 mètres au Jbel Afoughal. La plaine de Triffa, qu'irrigue le Moulouya comprend des douars d'origine algériens. Ils s'y sont établis vers 1830, sur les traces de l'émir Abdelkader. C'est dans cette grande plaine de Triffa, doucement ondulée aux terres si fertiles  que la mise en valeur des fermes coloniales avait commencé au Maroc. La plupart des tribus de la frontière, surtout les Béni Snassen, étaient dévoués à l'émir Abdelkader, lui-même éminent soufi - sa dépouille repose à Damas près du tombeau d'Ibn Arabi. Cette résistance de la montagne des Bni Snassen à la pénétration française se poursuivit jusqu'à la capture le 31 décembre 1907, de Sidi Mokhtar Boutchich. C'est après sa reddition que ce dernier quitte la montagne des Bni Snassen pour venir s'établir dans la plaine de Triffa plus précisément au village de Madagh qui va devenir la zaouia - mère de la Tariqa Boutchichia , avec le Cheykh Abou Mediane,  mort à Madagh en 1955.Lui succédera alors jusqu'au début des années soixante dix, le Chaykh Sid El Abbas, le père de Sidi Hamza, le Chaykh actuel de la Tariqa. Cette Voie se nomme «  Qadiriya » par référence à Moulay Abdelkader Al Jilani, maître soufi qui vécu à Baghdad au 12ème siècle.

Une Voie spirituelle se présente  comme un chemin de retour à soi et à Dieu.Au cours de ce voyage initiatique sur la  « voie » de la perfection soufie, les «faqirate » et les «  foqara » - ces femmes et ces hommes ivres de Dieu-  doivent passer par plusieurs étapes appelées « ahwâl »pour atteindre les stations spirituelles appelées « maqâmât »,  Ces diverses étapes de la voie soufie, sont sensées conduire au dévoilement progressif et à la purification des coeurs.

 

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Faouzi Skally en campagnie de Sidi Hamza

La tariqa Boutchichia auquelle est affilié Monsieur Ahmed Tawfiq, l'actuel ministre des Affaires religieuses, est une pepinière d'intellectuels de haut niveau tel Faouzi Skally, auteur de nombreux ouvrages sur le soufisme et ex- directeur du festival des musiques sacrees de Fès.

La Tariqa, ou « voie soufie » s'inscrit dans une chaîne ininterrompue de maîtres spirituels, héritier chacun de ce secret, jusqu'au Prophète de l'Islam et, à travers lui, toute la chaîne des Saints et des Prophètes antérieurs. Le Shaykh Sidi Hamza est actuellement considéré par ses disciples, comme un « Maître vivant », le représentant authentique d'une tradition vivante du soufisme, voie de la réalisation intérieure en Islam. Le soufisme plonge ses racines dans le Coran, riche en allégories qui nourrissent la méditation silencieuse des soufis. Parmi les sourates qui jouèrent un rôle privilégié dans la méditation soufie, la « sourate de la lumière » est l'une des plus importantes et des plus belles :

Dieu est la lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un verre pareil à un astre étincelant qui s'allume grâce à un arbre béni : un olivier qui n'est ni de l'Orient ni de l'Occident et dont l'huile brillerait sans qu'un feu la touche, ou peu s'en faut.Lumière sur lumière.

Le thème de la lumière est une des constantes de l'enseignement soufi, comme du Coran : « Dieu dirige vers la lumière qui il veut. »

C'est elle qui pénètre dans les cœurs qui s'ouvrent à Dieu. Elle se présente chaque fois comme une force spirituelle, un appel à la vie intérieur.

Sidi Mounir, fils du maître spirituel de la tariqa Boudchichia nous déclare à ce propos : « Le Tassaouf tel qu'il a été défini par les soufis, depuis l'envoyé d'Allah - que la bénédiction soit sur Lui - est d'être d'une vertu noble, laissant de côté toute bassesse. Le Tassaouf , c'est comment le musulman peut-il s'accomplir à travers les relais de l'Islam. C'est-à-dire se réaliser par le perfectionnement religieux et soufi. Travailler à l'éducation spirituelle du musulman pour l'élever aux hautes sphères mystiques. Depuis l'adhésion à l'Islam qui s'accomplit par la langue, en passant par la foi et l'adhésion du cœur, jusqu'à la station du bienfait qui est la sphère de l'adoration sincère d'Allah : que tu prie Allah comme si tu le vois, car si tu ne le vois pas, Lui, il te voit.Le Tassaouf, n'est pas un intrus en Islam, comme le sous entendent les orientalistes, qui ont écrit dans nombre de leurs livres et recherches, que «  le Tassaouf est une simple rose dans un désert stérile ». Ils voulaient ainsi dépouiller l'Islam de cette dimension spirituelle essentielle qui est au fondement des vertus morales. C'est l'envoyé d'Allah - que la bénédiction soit sur Lui - qui est considéré comme le modèle parfait et la miséricorde accordée. Il est l'exemple même dont les soufis suivent la trace dans leur méthode. La définition du Tassaouf dérive également de cette citation coranique :« Et tu es certes d'une  moralité imminente  », comme se plait à la citer le guide spirituelle de la Tariqa Qadiriya Boutchichia Sidi El Haj Hamza, qu'Allah lui accorde longue vie. La vérité du Tassaouf réside dans la sincérité de l'adoration d'Allah le plus haut . A en croire Shaïkh Zerrouq, le soufi marocain, on compte plus de deux mille définitions du Tassaouf , qu'on peut subsumer en une seule : le fait d'être sincère dans l'adoration d' Allah. »

L'une des obligations de l'adepte est d'accomplir jour et nuit le  wird de la tariqae . Cela consiste à égrener au chapelet continuellement les beaux noms  d'Allah. Le Wird est le premier type de Dhikr que reçoit le disciple lorsqu'il s'engage dans la Voie. Celui-ci est constitué d'un ensemble d'invocations, que le Guide communique à son disciple.C'est la mention incessante de Dieu, l'oubli de tout ce qui n'est pas Dieu : « Remémores (udhkur) ton Seigneur quand tu auras oublié. ». Selon Ibn Âta' Allah « le Dhikr est un feu. S'il entre dans une demeure, il dit : c'est moi, non un autre ! S'il y trouve du bois, il le brûle, s'il y trouve des ténèbres, il les change en lumière ; s'il y trouve de la lumière, il y met lumière sur lumière ».

Encore lui , Sidi Mounir le lumineux :

« On peut éclairer la question relative au maître spirituel - considéré comme signe d'Allah le très haut - en le comparant au  miroir pur qui  reflète la vérité du musulman. Dans le sens où le Prophète, dit : « le croyant est le miroir du croyant ». De nombreux autres dits du Prophète confirment cette fraternité en Allah. La question qui se pose est la suivante : Pouvons nous atteindre la station de l'adoration par la science positive ? Une question que chacun de nous peut se poser, étant donné que la crainte de Dieu est une question d'intériorité, qui nécessite la foi, laquelle réside dans les cœurs.« La foi, elle est ici, elle est ici, elle est ici » disait l'envoyé de Dieu en désignant son cœur. Et ce cœur, il faut le purifier. Et je le répète, cette crainte de Dieu n'atteint que les esprits qui se sont intéressés à cette dimension spirituelle, qui est à la source de toute dévotion et de tout amour Divin. La science positive est acquise - chacun peut l'acquérir, qu'il soit musulman ou athée. Au point qu'à l'Université de la Sorbonne, il y a des professeurs qui maîtrisent la langue arabe ainsi que les sciences islamiques. Mais peuvent-ils  pour autant atteindre la station de la crainte Divine grâce à leur savoir ? La réponse est non ! La science dont il s'agit  ici est la science du cœur auquel l'envoyé de Dieu avait fait allusion par ce dit :

« Il y a deux sortes de sciences : une science dans le cœur, et c'est la science utile. Et une science dans la langue et c'est la preuve que donne Allah aux fils d'Adam. »  Le compagnon ici est celui qui conduit à Dieu. Celui dont le Prophète a dit :« Il y a parmi les hommes des clés pour se remémorer Allah. Quand on les voit on se rappelle Allah ». Par conséquent le but du compagnonnage du guide spirituel est de  t'indiquer et te faire connaître Allah, l'ineffable et le très haut. Ce compagnonnage spirituel est un devoir en Islam. Dis-moi qui accompagnes - tu, je te dirai qui tu es. »

La personnalité du soufi est comme possédée et volatilisée par Dieu. Le « choc mental » devient expérience d'une présence de Dieu nous dit Ghazali :« Les états d'extase divine, c'est Dieu qui les provoque tout entiers. L'extase, c'est une incitation, puis un regard qui croît et flambe dans les consciences. Lorsque Dieu vient l'habiter ainsi, la conscience double d'acuité. C'est un état modifié de conscience. Une transe. La conscience se tourne alors vers une Face dont le regard la ravit à tout autre spectacle.De bonne heure, ces séances évoluèrent vers le type du « concert spirituel » ou « oratorio »(samâ') : développant la partie « affections » de la méditation collective.Sidi Mounir, encore lui, toujours lui :« La Tariqa Qadiriya Boutchichia suit la Voie des congrégations mystiques dont la méthode est fondée  sur le Livre et la Sunna . Ainsi que sur  la conduite des compagnons du Prophète. Elle inculque l'amour du Prophète à ses disciples.Les soufis ont insisté sur cet aspect : la purification des cœurs et des âmes, pour consolider les vertus morales : les valeurs de tolérance , les valeurs d'amour, les valeurs de miséricorde. Les compagnons du Prophète suivaient en cela le modèle de leurs vertueux devanciers. Le Prophète, prière et bénédiction sur Lui, disait :

« Je suis la Cité des justes, et Omar est sa porte. »

Et concernant  Othmane, il disait :

« Je suis la Cité de vie, et Othmane est sa porte ».

Et de la sincérité, il disait :

« Je suis la Cité des sincères, et Abou Bakr est sa porte ».

Les compagnons  voyaient leurs états modifiés, chaque fois qu'ils quittaient les séances du Prophète. Ils vivaient alors dans une sorte d'égarement, quelque chose s'introduisait dans leur cœur les empêchant de ressentir la suave saveur de la foi, telle qu'ils la ressentaient en présence du Prophète, ou lors des séances du Dhikr. »

L'extase est un effet de la présence de Dieu. Mais l'âme au terme de son ascension mystique, peut ne plus avoir besoin de ces effets extérieurs de ravissement. Sa capacité d'amour s'est suffisamment agrandie, et maintenant

« la ferveur tout entière n'est plus que paix et amour suave. »

En Islam, le thème servant à exposer l'expérience mystique, c'est le cadre de l'ascension Nocturne :

« On sait, écrit Massignon, le rôle central de cette « extase » où Mohammed crut être transporté de la Mekke, d'abord sur l'emplacement du Temple(détruit)de Jérusalem, puis, de là, jusqu'au seuil de l'inaccessible Cité Sainte, où la gloire de Dieu réside. Cette visite, en esprit, de Mohammed à Jérusalem, est mentionnée en ces termes par la passion du Hallaj :« Celui qui cherche Dieu à la lumière de la foi est comme celui qui guette le soleil à la lumière des étoiles »

"O Nuit, que tu te prolonges ou que tu t'abrèges, ce m'est un devoir que te veiller. » s'est écrié un jour Shoshtarî, le maître des chantres du Samaâ.« La descente de Dieu ici - bas, chaque Nuit, pour réconforter les âmes ferventes », ce hadith est pour les mystiques, un symbole de la grâce. Dans son « Diwan », Hallaj écrit :

« L'aurore que j'aime se lève la nuit, resplendissante, et n'aura pas de couchant ». La « Laylat el Hajr » de Hallaj paraissant viser la nuit de l'esprit, sous d'autres symboles : l'oiseau aux ailes coupées, le papillon qui se brûle, le cœur enivré de douleur, qui reçoit.

Abdelkader Mana

03:57 Écrit par elhajthami dans religion | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, soufisme, spiritualite, tariqa boudchichia | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

28/04/2010

Les Regraga revisités(1ère partie)

Les Regraga revisités

Première partie

 

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Abdelkader Mana

Essaouira, Jeudi 9 avril 2009.


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Au levé du jour je quitte la ville encore endormie: non loin de l'horloge je croise mon frère Majid , puis une mouette sur le parapet de la baie...Deux pêcheurs à la ligne se rendent sur l'île aux pigeons, tandis que je m'en vais à la chasse aux images du printemps....

je décide en catastrophe de rejoindre les Regraga coûte que coûte à la 22ème étape, celle de Sidi Aïssa, patron du serment et du poteau central: je compte les accompagner le plus longtemps possible pour prendre des photos, enregistrer des interviews, prendre des notes. Le daour n’attend pas : il tourne comme l’horloge inexorable du printemps. En attendant, je rate la vie....Je ne sais pas si j’ai toujours la forme pour suivre le daour, mais je ne peux plus reculer maintenant...

Départ de l'étape de Sidi Aïssa, le samedi 11 avril 2009

Tôt le matin, je quitte Essaouira pour rejoindre les Regraga. Une fois à l’étape de Sidi Aïssa, je loue les services d’une carriole pour rejoindre le daour car ils sont déjà partis loin en direction de l’Est. Le dédoublement d’Aïssa souligne les deux épicentres du daour : à l’Est, Aïssa Moul l’Outed, étai de la khaïma, est aussi le symbole de la charrue qui sarcle le printemps tandis qu’à l’Ouest, au bord de l’oued Tensift, Aïssa Bou Khabia porte la gargoulette débordante pour étancher la soif des champs. Je prends mes premières images.

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Le propriétaire de la cariole prépare mon départ vers la zaouia de Merzoug où a lieu le Daour

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Nous quittons Sidi Aïssa en direction de Merzoug

Pour désenclaver le pays rural, une nouvelle route est en construction. Nous y croisons une cariole en provenance du daour : l’accès sera désormais bien plus aisé au pèlerins mais j’ai comme un regrêt pour les sentiers muletiers de jadis qui me semblent bien plus lumineux et poètiques.L’espace mythique parcouru à pied et à dos-d’âne était intensément vécu, arpent par arpent, jusqu’à l’épuisement du corps. La vitesse des villes engendre le stress, le déhanchement des chameaux nomme chaque arbre et chaque pierre.

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Sur notre chemin nous croisons d'autres carioles

On voit que les Regraga sont déjà loin, car on ne moissonne qu’après le passage, de ces « transporteurs de baraka ».On crois que là où ils passent est fécond, et que là où ils ne passent pas, reste stérile.

Cette lumière offerte au saint devrait illuminer l’obscurité de la tombe :

Vieillard comme le blé déjà mûr,

Voilà le temps des moissons qui arrive !

Dieu ! Que faire la dernière nuit de la solitude ?

Lorsque toute lumière s’éteint sauf la tienne !

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Sur notre chemin nous croisons des moissoneurs: les moissons commencent toujours après le départ du daour

On traverse la vallée dorée, parsemée de coquelicots. Les chants d’oiseaux contribuent à faire pousser le maïs. La tige du blé, les oiseaux et l’hyène sont souvent utilisés comme métaphores poétiques dans le chant berbère :

« Le jour de la moisson, la tige était sans graine

Et la jeune fille sans hymen

Les oiseaux n’ont laissé que la paille

Et au grand jour la jeune fille était proie à l’hyène. »

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Nous nous approchons de l'étape de Merzoug au milieu des champs dorés

Après avoir traversé des champs dorés, nous sommes accueillis en prière par le nouveau jeune moqadem à l’étape de Sidi Mohamed Marzoug où est arrivé le daour. Dés mon arrivée en carriole à cette étape ,le nouveau Moqadem de la khaïma m’apprend la mort de mon ami Driss Retnani en 2007 : juste avant de mourir, celui-ci aurait vu un chameau le poursuivant en rêve. Rêve prémonitoire, mauvais présage: ne dit-on pas qu’il faut toujours se méfier du makhzen, du chameau et du temps ?« La vie est ainsi faite : il y a ceux qui partent et ceux qui leur succèdent. » Me dit le jeune nouveau moqadem de la khaïma.

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Comme à toutes les étapes, un parc forain nous accueille avec ses norias tournoyantes et autres manèges. Dans l’enceinte sacrée où se déroulent les rituels, s’oppose l’espace forain de la fête qu’animent les chikhates et les zaffana. Mais en même temps, cette enceinte sacrée est aussi une enceinte de souk – le souk du barouk.: chikhates et zaffana , qui sont les porteurs ambulants de l’Eros, sont aussi dispensateurs de baraka. Ils occupent les espaces forains et hantent les nuits des hameaux.


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Le terme daour est ambivalent. Tantôt, on l’utilise pour désigner l’ensemble du pèlerinage circulaire ; il a alors la même connotation eb français que l’exxpression « faire un tour » avec l’idée de revenir au point de départ. Tantôt on l’utilise pour désigner chacune des étapes (à tour de rôle) qui se déroule autour du patron de chacune des tribus Chiadma. C’est une succession de moussems printaniers. Il faut distinguer le jour de la Safia qui se déroule la veille de l’arrivée des Regraga : les fellahs y font des achats pour préparer les offrandes, alors que le jour du daour est sacralisé par la présence des Regraga.

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Le souk du barouk, avec ses tentes, ses bouchers et autres marchands de fruits secs, ses immenses roues et autres jeux forains, ses musiciens ambulants et autres dresseurs de singes.
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Un fellah me dit :

-Le daour des Regraga est le pèlerinage du pauvre, haj el maskine.

Les tentes et les jeux forains campent dans un lieu en friche au sommet d’un plateau couvert de palmiers nains et de genêts, qu’on appelle « la hutte des esclaves », kharbate laâbid.
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Je monte par un escalier étroit au premier étage d’un édifice où se trouve un café plein de rusticité et de charme ; des fenêtres s’ouvrent au niveau des nattes et donnent sur le parc forain d’où viennent les rumeurs de la foule et les sollicitations du haut parleur :

- Dites aux parents des filles qui n’ont pas encore l’oreille trouée que le perceur d’oreilles est arrivé de Casablanca !

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Comme dans tous les souks, on voit les fellahs enturbannés s’affairer  au milieu des barbiers, des bêtes, des sacs de légumes, de menthe ou achetant la viande encore toute chaude, tant le chemin entre l’abattoir et le boucher est court.
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Dattes, sel, figues, rameaux de genêt ou d’olivier, etc…Le barouk est un objet qu’on achète autour du sanctuaire le jour du daour et qui représente plus que sa réalité déjà connue, parcequ’il incorpore l’énergie mystique de la baraka. Le daour est aussi pour les femmes l'occasion de renouveler leurs ustensils de cuisine, en particulier le couscoussier qui fume le tendre céréal du printemps.


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La khaïma semble décimée par la vieillesse et la mort !

À hauteur de la khaïma, le sympathique Moqadem de Talmest, l’un des derniers survivants de l’ancienne génération, m’annonce que l’exubérant personnage a remplacé son frère en tant que grand Moqadem :

-. Les Moqadem ont changé, les temps ont changé, me dit-il. Si Mohammadane, a remplacé cette année son frère aîné Si Mahmoud en tant que grand Moqadem.

La khaïma, est complètement décimée : la plupart des moqadem que j’ai connu au début des années 1980 sont soit morts ou se sont retirés en raison de la vieillesse ou de la maladie. Le corpulent et loufoque « mythologue » que j’ai connu avec Georges Lapassade dans les années 1980, a complètement disparu du daour , probablement pour raison d’âge. Mon ami, le fquih Si Hamid Sakyati est mort et son homonyme, l’ancien Moqadem de la khaïma, aurait, quant à lui, accompagner le daour juste pendant quelques étapes avant d’abandonner la partie définitivement cette année en raison de la fatigue et de l’âge. Il, serait parti à l’étape d’Akermoud, après avoir parcouru tout le premier cercle qui se déroule au Sahel mais pas celui qui est maintenant en cours dans la kabla.

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Aux abords de la khaïma le sympathique moqadem de Talmest m'accueille. Talmest, une des principales zaouia des Regraga. La racine de ce nom est le mot Talmas qui veut dire « touché », « frôlé » par un djinn. Les descendants de cette zaouia ont le don de guérir les possédés.

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Le chamelier de la khaïma a lui aussi succédé à son père décédé depuis peu :

-Que Dieu ait en sa sainte miséricorde Si Abdellah votre père, lui dis-je..

-Il est mort en 2005.Me précise-t-il.

-L’année où a décédé ma mère.

-Le 12 janvier 2005.

-L’hiver donc.

-Au tout début du mois lunaire du pèlerinage et du sacrifice.

-Etait-il malade ?

-Pas du tout. A notre retour du souk, après avoir bu un verre de lait, il s’est éteint tout simplement.

-C’est toi maintenant qui le remplace en tant que chamelier de la khaïma ?

-Oui.

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-Qui vous a accordé le chameau cette année ?

-Un bienfaiteur de la zaouïa des Aït Baâzzi. Cela fait quatorze années qu’il nous accorde le chameau.

-Ce n’est pas plutôt quelqu’un des Oulad El Haj ?

-Chez ces derniers, c’était le fils d’El Mouârrid qui nous accordait le chameau. Il y avait aussi notre voisin le fils du caïd Rha. Ainsi qu’un marchand de poteries des Oulad Aïssa.

-Combien d’années les Oulad El Haj vous accordaient-ils le chameau ?

-De 1974 à 1984.

 

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-Lors de ma première visite aux Regraga en 1984, c’était encore les Oulad El Haj qui accordaient le chameau et depuis 1985 ?

-Le fils du caïd Rha et ce pendant trois bonnes années successives. Puis vint le tour du marchand de poterie des Oulad Aïssa pendant deux années . Et à partir de 1996, c’était le tour de quelqu’un des Aït Baâzzi de nous faire grâce du chameau qui transporte la khaïma..

-Un grand propriétaire terrien ?

-Pas du tout. Seulement la baraka. Une grande baraka.

Désignant le chamelier, Korati Lahbib me dit :

- Son père était chamelier de la khaïma, son grand père l’était aussi, et quand il mourra, son fils prendra le relais : une chaîne ininterrompue jusqu’à ce que Dieu hérite de la terre et de ce qu’elle contient !...

-Que Dieu vous bénisse Sidi Abdelkader ! S’exclame le chamelier pour clore l’entretien.



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Tout en faisant partie du clan de la khaïma ,le moqadem de Talmest et sa suite font bande à part, sous une autre tente en toile.

Le soir du jeudi 13 avril 1984, je notais à propos de ce brave moqadem de Talmest: le moqadem de Talmest, brave homme corpulent et rougaud, fait preuve d’une érudition surprenante, me compare à Mokhtar Soussi, ce théologien ethnologue du Sous qui décrivit en plusieurs volumes le miel des choses. Le moqadem de Talmest m’encourage à poursuivre dans la voie de l’exploration. Ces gens ne savent peut-être pas que je suis moi-même mû par le désir d’échapper à la toile d’araignée qui se tisse sur l’histoire immobile des villes.

 

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Les pèlerins tourneurs du printemps en état de repos.

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Après avoir commandé un tagine de bouc à l’huile d’argan au cafetier, on passé la nuit sur une natte.

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Jusqu'aux abords immédiats du daour, les champs dorés attendent le départ des Regraga pour être moissonés.

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Quelques membres de la Khaïma en conciliabule.

Les Moqadem de la khaïma sont réunis sous la tente de Talmest autour d’un verre de thé. Trop sucré pour moi. On m’y apprend que mon compagnon de route au daour de 1984 , le sympathique Moqadem de la zaouïa d’Aghissi, aux allures de paysan berbère qui se frottait le dos à de lisses roches pour « alléger ses os », n’est plus.:

- Il est mort chez nous à Talmest, me dit maintenant le noiraud muletier. Les anciens sont tous morts. Seul Bellarbi le Moqadem de Talmest continue à tourner avec nous. Telle est la volonté de Dieu. De plus jeunes Moqadem prennent le relais comme de nouvelles pousses qui arrivent avec ce printemps...

- On s’entraide pour que tout se passe bien dans le daour. Ajoute Korati Lahbib qui faisait partie des novices et qui fait maintenant partie des dignitaires de la khaïma. Et d’ajouter : Lapassade voulait que je lui donne 10% de mes connaissances sur les Regraga, mais par la grâce de Dieu, je ne lui ai pas vidé mon sac !

 

 

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On prie pour la réussite de mon entreprise. Suite des prières:

Il me parle ensuite du Chérif Regragui qui veut rééditer mon livre et qui reste injoignable en raison de l’effet « hors zone » :

- Une fois que nous aurons atteint le réseau à l’étape de Mrameur, je lui ferai des prières par téléphone portable ! Depuis Sidi Boulmane jusqu’ici à Merzoug, il n’y a pas de réseau. Nous allons bientôt monter à Lalla Beit Allah : si j’y trouve le réseau, je lui enverrai mes prières...Il serait bien pour le chérif d’amener ses sacrifices et de planter sa tente à l’ombre des grenadiers et des oliveraies de Moul  Ghirane (le patron des grottes) qui se situe au lit d’un oued . Sidi Saïd Sabeq est également une bonne étape, de surcroit les Regraga y restent deux jours.

- J’aurai préféré pour ma part que ce cérémoniel ait lieu à Sidi Hmar Chantouf, rien que pour rendre hommage à Si Hamid Lachgar le Moqadem de Tikten, mort en 2007 le jour même où le roi s’était rendu à cette localité pour y inaugurer la nouvelle route ainsi que l’électrification rurale de nombreux villages.

- Je prie pour que tout ce que tu écrives ait du succès et que toutes les portes te s’ouvrent ! Tu ne connaîtras pas d’obstructions incha Allah !

- J’en connais pourtant : depuis plus d’un an maintenant que mes émissions sont suspendues à 2 M ! On m’y a coupé eau et nourriture !


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Korati Lahbib met alors ses mains sur ma tête et se met à égrener les noms des  44 étapes, à en appeler à leurs bénédictions pour que les nœuds qui bloquent ma vie soient dénoués. J’ai alors brusquement compris que la suspension des documentaires ethnographiques que j’anime à la deuxième chaîne marocaine vient d’une élite moderniste qui refuse de se voir au miroir d’un Maroc qui continue à porter ses vielles babouches. J’en paye maintenant le prix. Exorbitant !  Mon compte  est  aussi sec que la famine du Sahel !

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Les pèlerins présentent leurs offrandes à la khaïma.

La khaïma figure la caverne des sept saints mais aussi la voûte céleste et son étai figure l’axe du monde. On dit des sept saints qu’ils sont les aoutades (étais) de la foi musulmane ; leurs âmes se libèrent avec la mue du printemps ; c’est pourquoi ils doivent être apaisés par des sacrifices et des offrandes. La fiancée s’oppose à la khaïma comme le féminin au masculin, le blanc au rouge, la nuit au jour.  On tresse chaque année une nouvelle khaïma pour contribuer magiquement au renouvellement de la nature. Elle est tressée de racines de doum (palmier nain) qui participent à d’autres rites de renouvellement du foyer, rapporte Laoust :« Dans certaines régions, on fait aux bestiaux une litière de plantes vertes, on offre du lait et des tiges de palmier-nain dont on mange le cœur : l’année serait ainsi douce comme le lait ou verte comme le palmier-nain, et cela en particulier durant la fête d’Ennaïr qui semble surtout se rattacher aux rites de renouvellement du foyer, bien connus dans un certain nombre de religions où ils ont toujours lieu au commencement de l’année. »

 

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En attendant le départ vers la nouvelle étape, l'écuyer de la taïfa lave son turban à la citerne de la mosquée de Merzoug

Se tenant debout à la margelle de la citerne de la rustique mosquée de Merzoug  l’écuyer de la taïfa est en train de laver  son turban des poussières et des sueurs accumulées lors des précédentes étapes. Il a lui aussi succédé au vieil écuyer, que je surnommais « Sancho pansa » toujours sur son âne derrière la fiancée de l’eau sur sa jument blanche : la quête de la baraka fait ici office de moulins à vent ou de moulins à prière. C’est selon. Je  lui demande de me rappeler l’étape où on s’est rencontré la dernière fois :

 

- A la zaouïa d’El Qotbi.

- Elle se trouve où ?

- Chez les Oulad El Haj.

- Et c’était en quelle année ?

- 2005.

 

C’est là que j’avais effectivement rejoins le jeune Manoel  Penicaud qui suivait le daour pour les besoins de son livre qui paraitra plus tard aux éditions de la renaissance sous le titre « dans la peau d’un autre ». Je l’avais introduit auprès des Regraga lorsqu’il était venu me voir avec Falk Van Gaver en 2002 à Casablanca :  tous deux m’avaient accompagné aux fêtes du Mouloud chez les Aïssaoua de Meknès et les Hamadcha de Zerhoune, avant de rejoindre les Regraga  à l’orée du printemps.

 

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La mosquée de Merzoug où bientôt se déroulera la distribution des offrand

A la mosquée, la prière et la paix. On entend les rumeurs du printemps. Puis brusquement des you-you : dehors les offrandes arrivent en file indienne à la petite place lumineuse de la mosquée.

 

 

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On peut se demander si ces énormes plats de couscous garni ne préfigurent pas la table servie, et si les treize moqadem ne préfigurent pas les douze apôtres de la table ronde plus Aïssa (Jésus) puisqu’ils disent justement être les haouariyounes (apôtres) dont parle le Coran :Les apôtres dirent :

Ô Jésus fils de Marie !

Ton Seigneur peut-il du ciel faire descendre sur nous

Une table servie ?

Jésus fils de Marie dit :

Ô Dieu notre Seigneur !

Du ciel fait descendre sur nous une table servie !

Ce sera pour nous une fête et un signe venu de toi

Dieu dit : Moi en vérité, je la fait descendre sur vous,

Et moi en vérité, je châtierai d’un châtiment dont

Je n’ai encore châtié personne dans l’Univers,

Celui d’entre vous qui restera incrédule après cela.


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1. Un Fellah me dit :

« La gasâa revient cher, les pauvres serviteursse cotisent entre eux pour la préparer ». Mais le chef de la puissante tribu des Oulad-el-Hâjj, offre le chameau qui porte la tente sacrée et prépare à lui seul « 40 Gasâa pour nos seigneurs les Regraga ».

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Selon une vieille légende : « Les Regraga pratiquaient la pêche en mer avec des olives piquées à des hameçons. Apparut Sidna Aïssa, il demanda à ces hommes de le suivre. Ils partirent et en route ils eurent faim. Sidna Aïssa se mit en prière et, à deux reprises, une table descendit du ciel ; une première fois avec du raisin et du pain, la seconde fois avec du poisson du sel et du pain. Ces miracles convainquirent les Regraga et ils se firent chrétiens. Ils se vêtirent désormais de blanc, se chaussèrent avec du doum tressé et prirent comme chef un apôtre : Chamoun (Simon). Une basilique fut édifiée au bord de l’oued Tensift. Les Regraga vécurent quelque temps en paix, faisant sans doute du commerce avec les Romains de la côte comme les Zegrenzen plus à l’Est le faisaient avec ceux de Volubilis – un descendant de Chamoun Ouadah (Judas) fut le dernier souverain chrétien qui régna sur toute la région du Tensift. »

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Prière pour que les vœux soient exhaussés. Puis distribution des offrandes aux différentes zaouïas. D’ordinaire ces distributions symbolisent les rapports sociaux de protection entre les tribus-servantes Chiadma et les tribus- zaouïa Regraga mais ici il s’agit plutôt d’échanges de dons et de contre dons entre les zaouïas elles-mêmes : aujourd’hui, c’est la zaouïa de Marzoug qui offre la mouna aux autres zaouïas . Donc à chaque fois qu’on arrive à une étape – zaouïa, c’est celle-ci qui assure la provision des autres zaouïas : comme elle a été reçue par les autres zaouias dans les étapes précédentes et comme elle sera reçue par elles au cours des étapes suivantes, la zaouïa de Merzoug ;  doit à son tour les recevoir à cette étape.

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La mouna, ces énormes plats de couscous garnis qu’on offre aux Regraga se compose d’un plat de noyer gasâa qui peut mesurer jusqu’à deux mètres de diamètre contenant plusieurs quintaux de semoule et qui est tellement lourd qu’on le porte à plusieurs grâce à un filet de corde.Tous les plats de couscous se ressemblent, sauf que la gasâa des Regraga se distingue par sa nouara (fleur) : c’est l’agneau fumé. Les étoiles et arc-en-ciel qu’on dessine grâce aux fruits secs et aux mottes de beurre frais. Le cœur de la « fleur » est formé par des galettes de sucre multicolores.
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Les Regraga revisités (2ème partie)

Les Regraga revisités

Deuxième partie

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Abdelkader Mana

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Après la distribution des offrandes, départ de l'étape de Merzoug ver Lalla Beit Allah

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J'aperçois l'ecuyer de la taïfa et je cours après lui pour le rattraper.

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Le départ de la « fiancée » précède toujours celui de la khaïma. J’ai entraperçu furtivement à la sortie de Merzoug  la jument blanche guidée par l’écuyer de la taïfa. C’est le signale du départ vers une nouvelle étape.

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Abdelhaq, le jeune Moqadem de la taïfa  qui a remplacé son père m’a très bien accueilli. Je vais l’accompagner jusqu’à la prochaine étape de lalla Beit Allah. Quant à mes affaires, je les ai laissées aux gens de la khaïma.

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Je cours après la taïfa et son moqadem sur sa jument blanche

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Le moqadem de la taïfa en prince d'andalousie....Abdelhaq, le jeune moqadem de la taïfa, qui a remplacé son père Ahmed, m'a trés bien accueilli.Je vais continuer sur ce pas jusqu'à Lalla Beit Allah.

En avant toutes vers la nouvelle étape

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Bénit soit le printemps traversé par la fiancée de l'eau!

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Le jeune Moqadem demande à la taïfa de continuer sans lui et attends en contrebas du puits qu’on lui apporte à boire.
Je demande à boire à mon tour :

- L’eau est-elle bonne ?

- Bien sûre, me dit-on, c’est une eau bénie par les chorfa et leur barouk.

Je montre les images prises à celui qui me donne à boire :

- Ceci est l’ombre de la jument blanche.

- Les images sont belles me dit-il.

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Longue est la route du daour

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Bénis sont les champs traversés par les Regraga. La taïfa estr déjà loin et je peine à la rattrapper.Derrière, il n'y a plus rien.Ils laissent derrière eux le vide absolu.Et le printemps. Et devant eux Lalla Beit Allah.La prochaine étape. Ils disent que juste après leur passage, considéré comme une bénédiction des champs, on commence les moissons.Et effectivement, onb voit que les champs sont déjà mûrs avec de lourds épis.

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Tandis que je visionne au bord du puits mon journal de route en images ; ils sont déjà très loin. Derrière, c’est le vide : il n’y a plus rien. Ils laissent derrière eux, le vide absolu. Et le printemps. Et devant eux ; lalla Beit Allah ; la prochaine étape. Il faut que j’aie le courage de les rattraper pour prendre quelques belles images. Ils sont déjà si loin et moi, loin derrière en train de courir au milieu des champs de blé. Ils disent que juste après le passage de la fiancée de l’eau et des gens de la caverne, on commence à moissonner. Et effectivement, je vois que les champs de blé sont déjà mûrs avec de lourds épis.

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Une jeune fille est arrivée au travers champs, avec d’autres femmes de sa famille et a remis à la fiancée de l’eau une bougie et s’est faufilée en dessous du ventre de la jument blanche : on pense que c’est un rite de passage pour pouvoir se marier l’année en cours.C’est une jeune nubile qui a besoin d’un mari.
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Un peu plus loin un autre groupe de femmes attendent l’arrivée de la fiancée de l’eau sous un arganier verdissant.

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Une jeune maman présente son bébé à bénir par la fiancée de l’eau. On a l’impression d’une scène biblique : la bénédiction de la naissance d’un bébé, comme ce fut le cas pour Jésus fils de Marie.
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Alors que je cours derrière la taïfa, j’ai raté son passage sous un gigantesque figuier sacré. Et brusquement, derrière moi, j’entends :

- Ah, Si Abdelkader !

En me retournant, je reconnais sur son mulet, le sympathique Moqadem de Talmest qui vient de nous rattraper. Il fait partie des survivants de l’ancienne génération des Moqadem de la Khaïma. Je lui prends une photo même à contre jour. C’est un ami, un très ancien ami. Je viens de recevoir un message, mais je suis hors zone, hors du monde, hors d’atteinte : lors de ma première visite aux Regraga en 1984, il n’y avait ni portable, ni appareil photo numérique. On est en train de construire une route pour désenclaver cette région. Mais nous marchons si heureux maintenant par les sentiers muletiers. J’ai du mal à suivre, puisque même un vieillard me concurrence sur cette voie.Avec son mulet le Moqadem de Talmest n’est pas resté derrière la taïfa ; il les a devancé, pour partir plus loin, ailleurs. En tous les cas ne pas aller derrière eux, ne pas être avec eux, parce qu’il fait partie du clan adverse de la khaïma.

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Sur le sillage de leur trajectoire ; les Regraga dessinent sur l’espace géographique des Chiadma deux énormes roues qui semblent reproduire une constellation cosmique sur la terre. Ce n’est peut-être pas un hasard si l’une des tribus s’appelle justement  Njoum : les étoiles.La première roue se fait dans le Sahel (côte) et suit le mouvement apparent du soleil (Est-Ouest). La seconde roue se fait dans la Kabla (continent) et suit le mouvement inverse. Elle est placée sous le patronage de Lalla Beit Allah pour laquelle l’invisible aurait bâti un temple à douze piliers au sommet du mont Sakyat et dont la coupole rappelle étrangement le sein fécond de la nouvelle mère. La nuit de la pleine lune  vestige d’une antique « nuit de l’erreur » ? , les femmes y passent une nuit d’incubation permettant par sa baraka nocturne la fécondation du maïs et des êtres stériles. Après le départ des pèlerins, les pèlerines restent le lendemain pour une journée de « Lama » où la transe efface la culpabilité et favorise le repentir
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le jeune moqadem de la taïfa marque une pose et je m'empresse de lui prendre un portrait
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L'ecuyer fauche du blé tendre pour la jument blanche

Le dicton chinois : « Troupe et chevaux sont là, mais vivres et fourrages ne sont pas prêts », n’a pas de raison d’être ici : pour le chameau de la tante sacrée comme pour les 13 mulets des moqadems, on fauche le blé sur les chemins de parcours avec parfois l’encouragement du propriétaire du champ : Dieu récompensera, ce qui a été perdu !

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A grandes enjambées la procession se remet en marche vers Lalla Beit Allah. Il est cinq heures trente, l’étape est très courte et nous laisse encore assez de temps avant le coucher du soleil. A mi-chemin du sommet de la montagne, je rejoins le moqadem de la taïfa. Turban immaculé, barbe noire, mots rares, la silhouette imposante de ce fellah rusé contraste avec la petitesse de l’âne qui le porte. Superbe, le dialogue dans cette brise du soir qui envahit ces hauteurs, alors que tout en bas, à califourchon sur leurs bêtes de somme, les gens de la khaïma entament à peine leur ascension.

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Brusquement lalla Beit Allah, avec sa coupole blanche reconnaissable de loin, de l’autre côté, sur l’autre sommet de la montagne. Apparition lointaine dans l’immensité où tout se perd dans l’infini que surplombe un brouillard lumineux. L’appareil n’a plus de charge ; je ne peux plus prendre de photos, mais le plaisir est pour moi. Le fait d’être ici dans le sillage de mes amis. Plus de vingt ans après, je reviens à lalla Beit Allah. La première fois que j’y suis venu remonte à 1985, c’est si loin, c’est trop loin. La marche au pas pressé dans la nature est en soi une bénédiction.On contourne le flanc de la montagne : on voit déjà de l’autre côté le pick-up pris par les gens de la khaïma, en train de rejoindre lalla beit Allah.Je suis venu avec les moyens du pauvre : magnétophone, appareil photographique numérique avec une seule charge, mais l’essentiel est de participer, d’être là, d’avoir un peu de baraka.

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Nous nous approchons de Lalla Beit Allah

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L'arrivée de la taïfa à Lalla Beit Allah

Au seuil du temple, la « fiancée » est accueillie exclusivement par les femmes. Certaines d’entre elles arrachent les poils cendrés de la jument sacrée au risque de recevoir quelques coups de sabots alors que certaines passent trois fois sous son ventre. Lalla Beit Allah est probablement une ancienne déesse berbère devant laquelle se déroulaient les fiançailles collectives qui étaient sensées féconder le maïs. Nous avons retroué au sommet du Djebel Hadid une fiancée mégalithique (laâroussa makchoufa) à la forme phallique et qui a pour fonction de féconder la terre nourricière.

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Les femmes s'empressent pour recueillir les bénédiction de la fiancée de l'eau à Lalla Beit Allah.

Arrivée de la « fiancée de l’eau »  à Lalla Beit Allah.Les femmes l’accueillent par des you-you strident, tandis que   les membre de la taïfa l’accompagne à l’intérieur du temple en appelant la pluie bénéfique sur la terre assoiffée et la miséricorde divine sur les hommes leur cheptel et leur verger. Dehors, sur fond de chants d’Oum Kaltoum, le haut parleur annonce l’arrivée de celui qui troue les oreilles  des jeunes filles.

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Pèlerin-tourneur du printemps faisant ma bénidiction à Lalla Beit Allah

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L'arrivée de la Khaïma à Lalla Beit Allah

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En 1984, à mon retour du daour , je faisais état de ma découverte de « fiancées  pétrifiées »  laâroussa makchoufa, à lalla Beit Allah au mont Sakyat et au sommet du djebel Hadid, ce qui permettait à Géorges Lappassade de faire le lien avec le bétyle phénicien découvert sur l’île . Il écrivait alors dans un article parut au mois de décembre 1985 :« Beaucoup d’objets qui témoignent d’une haute antiquité ont quitté l’île pour rejoindre le Musée d’Archéologie de Rabat. Mais un de ces objets est resté dans l’île. C’est une grande pierre jadis dressée dans le ciel. On trouve partout des bétyles datant d’une époque précédant les grandes religions monothéistes : il y en avait dans l’Arabie d’avant l’Islam. Le mythe de lalla Beit Allah chez les Regraga n’est pas sans rapport avec ces anciens cultes : on sait qu’il correspond, à des pierres dressées, qui furent ensuite recouvertes d’une toiture. C’est aussi le cas de « la fiancée pétrifiée », sur le djebel Hadid sur la route d’Essaouira à Safi. On ne doit pas, par conséquent suivre la tradition orale qui traduit « Beit Allah », par « Maison de Dieu », pour interpréter ce mythe hagiographique, il faut au contraire faire l’hypothèse d’un lieu de culte « mégalithique » lequel, sans remonter nécessairement à la préhistoire, ni d’ailleurs, pour ce lieu là, aux Phéniciens, a certainement précédé l’islamisation de la région des Chiadma. Pour le moment le Musée ne possède  comme signe des Phéniciens que le fameux symbole de tanit que représente la fébule berbère en forme de triangle et qui figure comme armoirie de Tiznit ».

Abdelkader Mana






 

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Les Regraga revisités (3ème partie)

Les Regraga revisités

Troisième partie

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Abdelkader Mana

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La coupole de Lalla Beit Allah est un temple à douze piliers, sans tombeau ni catafalque, bâti au sommet de la montagne par l’invisible. Sa coupole rappelle étrangement le sein fécond de la jeune mère.
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La montagne se constelle de tentes qui semblent sortir du néant ; les barbiers se mettent avec les barbiers et les vendeurs de fruits secs avec les vendeurs de fruits sec. Des flots d’hommes envahissent la nouvelle étape. Et voilà qu’en peu de temps  ô prodige !  le  pays des hauteurs prend sous nos yeux l’aspect et l’ordonnance d’un souk
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J’écrivais dans mon journal de route de 1984 : Le porteur d’eau à l’allure massive et imposante et à la barbe noire (elle a blanchi maintenant), fait fonction de bénisseur ; son discours est intarissable, dans un arabe classique bâclé, mais il impressionne.
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Chez les qashasha (marchands de fruits secs), je croise Ahmed, le porteur d'eau des Regraga, qui fut mon campagnon au daour de 1984 où il me disait:

« Dieu a crée les Prophètes en Orient et les marabouts au Maghreb. Les Regraga étaient des combattants de la foi : après avoir soumis les tribus berbères, ils désignèrent un marabout à la tête de chacune d’elles. »

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Du fond de la tente en toile du marchand de fruits secs, le nouveau moqadem de la khaïma est en train de m'observer le photographiant: l'obsevation participante, suppose que l'observateur est lui-même observé par ceux qu'il observe!

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Le jeundi 29 mars 1984, je notais dans mon journal de route: