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30/04/2012

Les aventures extraordinaires de Sidi Ahmad Ou Moussa

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El Atrach

Au nom de Dieu, le Clément et le miséricordieux ; qu’il accueille en sa miséricorde notre Seigneur Mohamed. Voici ce que rapporte Sidi Ahmad Ou Moussa, le Samlali ; que Dieu lui accorde sa grâce.

« Nous étions un jour en train de jouer  à la balle quand soudain, arriva un vieillard aux cheveux blancs. Il portait sur la tête un panier de figues fraîches. 

- Qui parmi vous, nous dit-il, portera pour moi ce panier sur la tête ? Dieu l’élèvera en un rang supérieur à tout autre et lui fera parcourir un pays que jamais aucun prophète ni aucun saint n’a encore parcouru.

Je mis, (continue Sidi Ahmad Ou Moussa), ce panier sur la tête et accompagnai le vieillard jusqu’à sa demeure. Revenu chez mes compagnons, je m’assis et perdis connaissance. Je restais ainsi trois jours durant. Le quatrième jour, je sortis de ma maison et me dirigeai vers Marrakech où vivait le saint Sidi Abdelaziz surnommé et-tebbaa, que Dieu lui accorde sa grâce et nous fasse profiter de sa bénédiction, amen.

voyage

Roman Lazarev

Arrivé chez le saint, celui-ci me dit :

- Soit le bien venu, o saint envoyé par Dieu ; Dieu t’élèvera en un rang supérieur et te fera parcourir des régions que n’a jamais traversé aucun prophète et aucun saint.

Cela dit, il me frappa sur la tête et j’en demeurai étourdi pendant neuf jours. Le dixième jour, je quittai la demeure du Saint et je parti pour rendre une visite pieuse au tombeau de l’Elu ( le Prophète Mohamed), que Dieu lui accorde sa miséricorde et le Salut éternel. Arrivé  à Médine , que Dieu accorde sa Miséricorde et le Salut éternel  ceux qui y sont enterrés, je me mis  la recherche du saint plein de vertus  Sidi Abdelkader eljilali(saint mystique musulman qui vécu  Bagdad ; né en 470(1077-1078), il mourut en 561(1166), que Dieu lui accorde sa grâce après l’en avoir rendu digne. J’avais enduré beaucoup de fatigue à me rendre du tombeau du Prophète à la demeure de Sidi Abdelkader eljilali  . Aussi, ce dernier m’invita-t-il à enfourcher un roseau qu’il me présentait. Je m’y refusai et, le quittant , je marchais pendant dix sept jours dans la direction des arabes bédouins. (Etant arrivé chez eux) je passai la nuit chez une femme qui possédait douze ânesses de l’espèce asine particulière à ce pays. Je dînai chez cette femme de beurre et de lait. Mon hôtesse m’invitait instamment à manger en me disant :

-  Il faut que tu manges !

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 Trifis Abderrahim

Mais à la première bouchée, regardant vers le sol j’aperçus le bœuf qui constitue le socle sur lequel repose la terre(dans la cosmogonie traditionnelle musulmane, le buhmut, désigne non le taureau, mais l’énorme poisson qui le supporte. Dans les parlers berbères du Sud-Ouest marocain on appelle buhmut , une fosse profonde, un précipice, un abîme) . Puis tournant mes regards vers le Ciel j’aperçus l’Estrade et le Trône divin. Je quittai, ajoute Sidi Ahmad Ou Moussa, la maison de cette femme et pris la direction du levant. Je rencontrai un homme qui consacrait son temps à parcourir la terre. Je l’accompagnai pendant quatre nuits, puis le laissant , j’allai chez Mohamed – U- Yassin. Je le trouvai en train de paître des chameaux en compagnie d’Arabes bédouins. M’adressant à eux, je leur dit :

- Creusez le sol ici, vous y trouverez le tombeau d’un des Saints envoyés par Dieu.

Ils creusèrent à l’endroit indiqué, mais n’ayant rien trouvé, ils me frappèrent tellement que j’ai failli en perdre la vie. Cependant ayant creusé une deuxième fois, ils trouvèrent le tombeau. Je ne leur avais donc pas menti, mais c’était Dieu seul qui avait décidé de mon sort. Quelqu’un se dressa devant moi et me dit :

- Il te reste à recevoir une nouvelle bastonnade puis tu t’élèvera au rang réservé aux saint personnage.

-  Qui es-tu donc Seigneur ? lui demandé-je.

-  Je suis Abdellah Ben Brahim, fils de cet Abdellah al Jalil qui reçu le roseau (symbole d’initiation mystique) des mains de Sidi Mohamed Ben Sliman el-Jazouli, répondit-il.

voyage

Le piton rocheux de Sidi Mohamed Ben Sliman el-Jazouli,en pays Haha

(Ce propos échangé), je marchai pendant dix sept jours, sans autre nourriture que de l’herbe, dans la direction du levant. Le dix-huitième jour, mon âme (il s’agit ici de en-nefs al-ammara bi soua, l’âme qui incite au mal) concupiscente se révolta et me dit :

- Que signifie cette marche ?   

Nous rencontrâmes cependant des individus presque nus n’ayant que des peaux pour tout vêtement. Nous restâmes deux nuits chez eux sans manger autre chose que du fromage sec. Puis, les quittant, nous réprimes notre marche et traversâmes pendant douze jours, des forêts et des déserts, sans y rencontrer âme qui vive.  

voyage

 Arrivés chez les Barbares, nous rencontrâmes soudain un homme borgne paissant des moutons. Nous le saluâmes et il nous rendit notre salut selon les règles ordinaires. Lui ayant demandé l’hospitalité au nom de Dieu, il nous souhaita la bienvenue et nous conduisit à sa demeure. Nous entrâmes avec lui dans une grotte dont il ferma l’entrée d’un rocher que, seuls quarante hommes pourraient remuer et qu’il souleva et plaça, cependant, tout seul, sans aide étrangère.(Cela fait), il alluma du feu , égorgea un mouton à notre attention, le fit rôtir, et, lorsque nous en fumes  rassasiés, nous demanda si nous voulions autre chose :

- Ce que nous avons mangé nous suffit, répondîmes – nous. Il nous dit alors :

- Moi, je n’ai pas encore dîné, et je me demande ce que sera ce dîner. C’est l’un de vous qui en sera la matière.

- Mais Dieu te l’interdit lui répliquâmes – nous, et si tu es musulman, il t’a rendu la chaire humaine illicite.

-  Je ne suis pas musulman, nous répondit-il, mais infidèle, arrangez vous donc pour que l’un de vous me serve de dîner.

Chacun de nous  se proposa alors pour être la première victime dont cette brute dînerait. 

-  Je ne suis utile à personne, me dit mon compagnon, tandis que toi, selon nos vœux, dois servir à tous.

-  Que veux-tu dire par là ?

-  Je ne doute pas, que tu sois appelé à accomplir des actions agréables à Dieu.

voyage

 Maimoun Ali

Et aussitôt, il se rendit auprès de la brute qui, le saisissant par une épaule se mit à le dévorer. Lorsqu’il l’eut achevé, mon compagnon était mort, que Dieu l’accueille en sa Miséricorde !

La brute revint encore vers les restes du mouton qu’il avait égorgé pour nous. Il les mangea et il me dit :

- C’est toi qui demain de bonne heure, seras mon premier déjeuner.

Là - dessus il se coucha sur le dos et s’endormit. Je me levai, je pris la broche qui lui avait servi à nous préparer la viande rôtie, et je la mis au feu. Lorsqu’elle fut rouge, je l’enfonçai dans l’œil qui permettait encore à la brute de voir. L’œil éclata. La brute effrayée, me poursuivit en cherchant à m’atteindre. Je pénétrai, en m’éloignant de lui, au milieu des moutons. Il ne me trouva pas, mais il me dit :

-Par où sortiras-tu ? Demain je t’attraperai à la porte !

La nuit se passa. Le lendemain matin, la brute déplaça le rocher qui lui servait à fermer l’entrée de la grotte. Puis il s’assit et fit sortir les moutons tout en passant la main sur eux. Les moutons sortaient un par un et le brute les palpait dans l’espoir de mettre la main sur moi. Je me dit alors : « Comment ferai-je pour me tirer de ce mauvais pas ? » . Dieu voulant me protéger de brute, m’inspira alors un stratagème. Je revêtis la peau du mouton sans que sa main, Dieu en soit loué, me rencontrât. Je m’arrêtai et attendis qu’il eut fait sortir tous ses moutons.

- Où es – tu ? Me demanda-t-il.

- Je suis dehors o ennemi de Dieu, o le pire des ogres, lui répondis-je.

Et là-dessus, lui ayant échappé, je me mis en route dans la direction du levant et marchai pendant trente cinq jours. J’étais triste et soucieux en songeant à mon compagnon dévoré par l’ogre. Je ne mangeai en cours de route rien d’autre que de l’herbe.

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   Abderrahim Trifis

Le trente – sixième jour, mon âme concupiscente me dit : « Personne n’agit ainsi ; nous voici accablé de fatigue et mort de faim ; dirigeons – nous donc vers les pays des hommes ! » Je suivis son conseil et me remis en marche. « Tu vaux mieux que tous les hommes. » me dit alors mon âme. – Et toi lui répliquai-je, tu es inférieure à eux tous. » Et voilà que, soudain, des lions et des bêtes fauves se dirigent vers moi en rugissant. Mon âme me répète alors ses premiers propos et me donne le conseil suivant :

-  Si tu veux leur échapper, il est bon, avant qu’ils ne t’aient atteint, que tu montes sur ce pistachier térébinthe. Peut-être de cette manière, échapperas-tu aux lions.

Je lui répliquai en protestant que Dieu ne m’approuverait pas de chercher à fuir le sort qu’il avait décrété. Là – dessus, fauves et lions, arrivent sur moi, se frottent à moi, m’entourent de droite et de gauche, puis l’un d’eux, levant la patte, urine sur moi. Je dis alors à mon âme : « Ne t’avais-je pas dit que tous les hommes valaient mieux que toi ? Vois ce que m’a fait ce lion ? » C’est alors qu’un lion me saisissant par la tête l’introduit toute entière dans sa gueule et l’y garda un petit moment puis me relâcha. Je crus que ma vie sortant d’entre mes épaules m’avait quitté. Je me remis  marcher pendant huit autres jours. Le neuvième j’aperçu à la tombée de la nuit, dans un ravin, un nuage de poussière qui paraissait dù à des sauterelles s’abattant dans la gueule d’une énorme bête. Cette bête, ouvrait la gueule et avalait tous les volatiles qui se présentaient. Je demeurai là sept jours à m’emerveiller de ce spectacle.

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    Mohamed Tabal

Le huitième je repris ma route et pressai la marche en traversant douze jours durant, forêts et déserts. Je trouvai (alors) des hommes qui entraient, dans leur mosquée par tous les côtés. J’entrai avec eux. Ils me maudirent comme les hommes le font pour Satan. Puis l’un d’eux m’enleva du sol pendant qu’un autre lavait  grand eau l’endroit o je m’étais arrêté. Je me remis en marche en me dirigeant vers quelque chose qui me parut avoir la taille des palmiers. Je m’aperçus, en approchant, que c’étaient des femmes remplissant d’eau des outres faites de peaux de chameaux. Ces femmes, en se retournant, s’étonnèrent de ma petite taille. L’une d’elles me prit par sa main, me tendit  une de ses campagnes qui, à son tour, s’émerveilla. Une des femmes, enfin, me saisit, me plaça dans la paume de sa main et m’emporta vers sa demeure. Les gens arrivaient de tous côtés et de tout lieux et me regardaient avec curiosité pendant que les femmes ne cessaient de me faire passer de paume en paume et cela jusqu’à l’approche de la nuit . La femme qui m’avait emporté chez elle, égorgea un bouc et me dit :

-  O homme, que tu sois un être humain ou un démon, mange de la viande et jette les os sans croquer !

Oubliant cette recommandation, je croquai les os. Un homme alors se leva, m’empoigna avec une violence à faire mal et me jeta derrière leurs demeures, la main brisée et la tête fendue. Je restai là jusqu’au matin. Une femme me prit et me déposa dans une jatte à lait qu’elle recouvrit. Un moment après, je m’enfuis loin de la demeure. Huit ou dix jours après, mon âme concupiscente eut envie de chair de poulet et d’œufs cuits et assaisonnés de poivre. Je lui fais observer que nous n’en prenions pas la route. Je me dirigeai cependant vers les pays habités. J’aperçu une agglomération ; je l’atteignis à la fin de la nuit et je m’arrêtais à l’entrée d’un jardin. Ce jardin avait été pillé par les voleurs. C’est pourquoi, ses propriétaires s’emparèrent de moi, me rouèrent de coups de bâton, me ligotèrent en me disant :

-C’est toi le voleur !

Tout en me tirant par la barbe, ils répétaient :

- Ah ! voleur ; c’est toi qui ne cesse de piller notre jardin !

Ils me remirent enfin entre les mains d’un esclave des plus méchant appelé Maimoun(allusion à Sidi Mimoun, un des génie les plus important) et armé d’une baguette :

-   Laissez-moi, leur dit-il ; je vais lui donner une sévère bastonnade !

Et il se met à me frapper si violemment sur le ventre que j’ai crus qu’il éclatait. Après m’avoir retourné il en fit autant pour le dos. Mais bientôt il s’arrêta et dit à ses compagnons :

-J’entends une voix mystérieuse qui me dit : « O Maimoun, j’en atteste le Dieu le Puissant, si tu donnes encore un seul coup, à ce saint de Dieu, ta main seras, sans aucun doute, détachée de l’extrémité du bras.

On ne le crut pas et autre esclave s’emparant de la baguette, se mit à me frapper. Aussitôt ses mains et ses pieds, se détachèrent, arrachés des extrémités ( des bras et des jambes) auxquels ils étaient attachés. Ses compagnons l’emportèrent et me conduisirent chez le maître du jardin. Ce dernier me fit servir des poulets et des œufs cuits assaisonnés de poivre. Je mangeai et une fois rassasié, je dis à mon âme concupiscente : « Tu n’a obtenu ce dont tu avait envie qu’au prix d’une sévère bastonnade. »voyage

Je quittai ces gens-là et marchai pendant huit jours. Je rencontrai, me barrant le chemin, un serpent à sept têtes portant douze cornes. Ce serpent était velu comme un bouc et de ses yeux et de sa bouche le feu jaillissait. Pendant huit jours cette bête traversa la plaine sans que je puisse savoir où elle se dirigeait. Lorsqu’elle eut disparu, je me mis à mesurer les traces qu’elle avait laissées. Je constatai que sa largeur était de quarante - deux coudées ; quant à sa longueur, Dieu seul la connaît.Le mendiant céleste selon Tabal

  Je me remis en marche, mais pendant mon sommeil j’entendis une voix mystérieuse, inspirée par Dieu, qui me disait : « Sais-tu O Hmad Ou Moussa ce qu’était ce serpent ? – Non, répondis-je. – Et la voix ajouta : « C’était un des serpents qui peuplent l’enfer. »

Je repris ma route et cheminai de nouveau pendant quatre jours. J’arrivai dans un pays dont les habitants trayaient des vaches noires. Chacune de ces vaches portait au milieu de la tête une corne toute droite et semblable à un piquant de porc-épic. Les queues elles-mêmes avaient cette forme. Je restais sept jours chez ces gens sans manger autre chose que du fromage sec.

  Je me remis en marche et traversai, quinze jours durant, forêts et  déserts. Je rencontrai un homme en train de labourer ; derrière lui,(le grain semé). Je m’arrêtai à le regarder, lorsque sa femme arriva, la chevelure peignée, teinte au henné et parfumée :

-   Laisse-là ta charrue O un tel, et rentrons à la maison ; nous sommes de fête (littéralement de noce) aujourd’hui car ton fils est mort.

Le laboureur abandonna sa charrue et accompagna sa femme. Lorsqu’il eut enterré son fils il offrit un repas que les gens acceptèrent. Pendant ce temps j’avais pris la charrue et labouré quelque peu. Lorsque l’homme revint, il vit que mes sillons étaient restés jaunes et que rien n’y avait poussé ; au contraire, ce qu’il avait semé était sorti de terre et était tout verdoyant. 

-Que Dieu nous garde de ta présence, me dit-il ; tu es sans doute originaire de ce pays du Maghreb où les gens se lamentent à la mort de quelqu’un.

voyage

 Maimoune Ali

En quittant ces lieux, me voilà de nouveau en marche, traversant pendant vingt-deux jours, forêts et  déserts. Je trouvai enfin, des hommes, qui n’avaient pas d’autres demeures que des grottes, qui labouraient la nuit et fuyaient,le jour, la chaleur du soleil. Je leur demandai, au nom de Dieu, la permission de m’abriter chez eux de la chaleur du jour.

-  Soit le bienvenu O hôte envoyé par Dieu, répondirent-ils.

(Entrant) dans leur demeure, je levai les yeux et aperçus une profusion de serpent de couleurs différentes, des verts, des jaunes, des rouges et des blancs.

- N’aie pas peur d’eux, me dit une femme de ce peuple, ils ne font de mal qu’à celui qui leur en fait.

Cette femme, voulait aller traire des brebis, prit les ustensiles nécessaires à la traite, elle s’aperçu qu’un serpent avait pendu dans une jatte. Une autre femme survenant alors dit en s’écriant :

-  Cette façon de faire nous lasse.

Et elle brisa l’œuf du serpent en ajoutant à l’adresse de ce dernier :

-  Vous nous encombrez !

Le serpent lui fit observer que la jatte dans laquelle l’œuf avait été brisé et un serpent tué, contenait (désormais) du poison. Puis cette femme s’en alla traire mais, se souvenant qu’elle avait brisé l’œuf du serpent, elle lui demanda de l’en excuser en alléguant qu’elle ne l’avait pas fait exprès. Le serpent, cependant, montant sur la jatte à lait, la renversa en la vidant de son lait. La femme s’adressant alors à moi me dit :

- Que Dieu t’éloigne de nous et qu’il te maudisse, tu as renversé notre lait.

Je lui répondis que Dieu seul connaissait celui qui avait renversé le lait, que ce n’était pas moi mais bien le serpent dont elle avait brisé l’œuf.

voyage

Maimoun Ali

Puis m’éloignant de ces lieux je me remis en route et marchai pendant huit jours. J’arrivai chez des êtres humains – dont la bouche s’ouvrait dans le cou et les yeux dans les genoux ; les poiles dont leur corps était couvert étaient leur seul vêtement. Je saluai ces gens mais ils ne me rendirent pas mon salut. Je les interrogeai sur leur origine et ils me répondirent qu’ils étaient les diablotins du peuple des démons. Je restai sept jours chez eux, puis, les quittant, je repris ma route et marchai pendant six jours. Je rencontrai alors un oiseau vert ; lorsqu’il se posait sur un arbre cet arbre verdoyait, lorsqu’il s’envolait , l’arbre se desséchait mais redevenait verdoyant lorsque l’oiseau se posait à nouveau sur lui. Je me dis, en présence de ce spectacle : « Il n’y a d’autres divinités que Dieu ! Que vois-je là ? » L’oiseau me répondit en ces termes :

- O Hmad Ou Moussa, ces arbres sont comme les co-épouses d’un même homme ; l’arbre sur lequel je me pose verdoie pendant que l’autre se dessèche ; si je me pose sur le sol, les deux arbres verdoient ensemble. Il en va de même des deux femmes d’un même homme ; celle chez qui il passe la nuit est heureuse alors que l’autre est mécontente.

voyage

    Trifis Abderrahim

Je poursuivis pendant deux jours ma marche et le troisième jour j’arrivai chez des gens qui possédaient des chèvres blanches dont tous les boucs étaient noirs.

    Huit jours après (j’atteignis) une vallée où grouillaient serpents et scorpions. Je demandai le nom de cette vallée et on me répondit que c’était celle du Sind. Je restai là trois jours effrayé et perplexe. C’est alors que le Maître Sidi Abdelkader eljilali , se présenta à moi me remis le roseau dont nous avons déjà parlé et m’invita à l’enfourcher. C’est ce que je fis en survolant la vallée où grouillaient serpents et scorpions. J’atterris sur mon roseau chez les Ayt - Béni - Israël. Puis le roseau, m’emportant de nouveau dans les airs, me déposa aux abords du JebelQaf (dans la cosmogonie musulmane, c’est le nom donné à l’énorme montagne, inaccessible aux hommes, qui entoure le monde terrestre). Je trouvais là un homme dans le voisinage de cette montagne. Il me salua en disant :

-  Salut O Sidi Ahmad Ou Moussa ! Où vas-tu ?

Je lui demandai de me décrire cette montagne.

- Il faut, me répondit-il, neuf mois de marche , pour en atteindre le sommet, un temps aussi long pour en traverser le plateau supérieur et enfin neuf autres mois pour en redescendre le versant opposé. Et cela ne vaut que pour celui qui vole de ses propres ailes, quant à celui qui, comme toi, marche  pieds, personne n’en parle.

J’enfourchai donc mon roseau qui, m’emportant dans son vol, me déposa entre midi et le milieu de l’après-midi, au sommet de la montagne. Je trouvai là un autre personnage qui me dit :

- O Sidi Ahmad Ou Moussa, penses – tu avoir atteint les limites du Monde ? N’oublie pas qu’il y a encore sept autres mondes après celui-ci, et tous ces mondes ne sont habités que par les anges.

Alors, je tournai la tête et fit à Dieu acte de contrition.  

voyage

Trifis Abderrahim

    Sidi Ahmad Ou Moussa poursuivant alors son récit ajouta :

« Je trouvai au sommet de cette montagne une source d’eau claire et fraîche. Je souhaitai d’en boire en mangeant du pain d’orge que l’on cuit dans le pays des Ida - Ou - Samlal . Ce souhait était  à peine formulé dans mon esprit qu’une femme se présenta  moi et me remit un pain qui venait de sortir du four.

-De quelle tribu, demandai-je  la femme ?

-Des Ida - OuSamlal,me répondit-elle en repartant .

Je mangeai le pain, bus de l’eau fraîche en me disant : « Quelle aventure ! ». N’ayant pu rendre mes devoirs  cette sainte femme, je me levai, enfourchai mon roseau et suivis ses traces. J’arrivai soudain à Massa, dans la pays de Sous, entre midi et le milieu de l’après-midi. Je voulus m’informer de cette femme, mais je craignis que l’on ne se moquât de moi. Quelle signification pourrais-je leur donner ? Comment s’informer d’une personne dont on ignore et le nom et la demeure ?  Je restai donc sur place, ne sachant quoi faire. Je me résolus enfin  parcourir tout le bourg de Massa dans l’espoir de rencontrer la femme que je cherchais. Je venais  peine de me mettre en marche quand j’entendis me dire :

- O Sidi Ahmad Ou Moussa, passes par ici et suis moi.

J’avançai donc sur ses pas et la suivis jusqu’à sa maison. Elle entra et me fit entrer avec elle . Elle me servit à dîner, ainsi qu’à ses enfants. Le repas achevé, elle coucha ses enfants et attendit qu’ils fussent endormis ; elle me dit :

 -C’est moi la sainte taba-Teaazza des Ida Ou Samlal, lèves-toi que je te conduise dans un certain lieu.

voyage Je l’accompagnai. Nous entrâmes dans la mer et moi, la suivant par la grâce de Dieu nous cheminâmes sur les eaux comme on marche sur le sol. Nous atteignîmes enfin une île où se trouvaient des hommes. Elle leur dit :

 - Voici Sidi Ahmad Ou Moussa de qui je vous ai entretenu.

 Puis elle me laissa chez ces hommes qui me dirent :

 -Un tel, saint protégé de Dieu, vient de mourir ; nous te demandons  de prendre sa place.

 Je répondis  ces saints personnages que j’étais disposé  faire tout ce qu’ils attendaient de moi.

voyage

Roman Lazarev

 C’est ainsi que s’achève le récit , entendu par nous , des pérégrinations de Sidi Ahmad Ou Moussa. Ce récit a été rédigé par Brahim Ou Mohamed , originaire de la région du Sous, de la tribu des Ikounka, du village d’Ifrhel du clan des Ayt Bahman. Que Dieu le protège des maladies, de celles de l’âme comme de celle du corps. Ce texte a été traduit du Berbère par Arsène Roux qui a donné dans « Récist, contes et légendes berbères en tachelhit » (Rabat 1942) en version berbère quatre fragments de la légende de Sidi Ahmad Ou Moussa. Laoust en 1921, dans son « Cours de berbère marocain (dialecte du Sous, du Haut et de l’Anti-Atlas) » donne le texte berbère de deux épisodes de la légende du saint. La même année il publie dans « Hespéris » la traduction française de l’un de ces épisodes : L’aventure de « Sidi Ahmad Ou Moussa dans la caverne de l’ogre. »  Il reprend cette traduction dans ses « Contes berbères du Maroc » (Paris, 1949). Mais c’est le Colonel Justinard qui a étudié le plus abondamment et la vie et la légende du patron de Tazerwalt. Il l’a fait dans « Hespéris » année 1925, 2ème trimestre et surtout dans les Archives marocaines , vol. XXIX, année 1933 . Pour ma part,en 1998 , j’ai consacré un documentaire au moussem de Sidi Ahmad Ou Moussa et  la maison d’Illigh, intitulé « Les troubadours de Sous » diffusé la même année par la deuxième chaîne marocaine sous le titre « Les troubadours de Sous ». Dans cette même série documentaire intitulée « la musique dans la vie », j’avais produit deux autres documentaires sur cette même région de l’Anti-Atlas :  « Massa, Terre de légendes » et « Idernan la fête de l’Anti-Atlas ». Abdelkader Mana

15:06 Écrit par elhajthami dans Achoura, Voyage | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : voyage | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

27/01/2012

Achoura, l'eternel retour

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Photographies Nour- Eddine Tilsaghani

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Photographies Nour- Eddine Tilsaghani

Enseignant à l'Ecole supérieure des Art Visuels de Marrakech. Réalisateur indépendant pour la chaîne internationale LUXE.TV.

Nour- Eddine Tilsaghani a été distingué par de nombreux prix :

Nov.2006    Compétition officielle au Festival de Carthage - Tunisie Fev. 2004       1er  prix au Concours National d’Art Photographique Fev. 2003 3ème  prix au Concours National d’Art Photographique
Mars 2000   1er prix du 7ème festival international d’art vidéo de Casablanca
Juin 1999    1er prix du 9éme Salon National d’art photographique à Marrakech
Mars 1999  1er prix du festival international d’art vidéo de Casablanca Oct 1998    Prix du jury du meilleur vidéaste marocain à l’événement « ABSOLUTment Artiste » Casablanca Mars 1998    1er prix festival international d’art vidéo de Casablanca Mai 1997    prix d’encouragement au 8éme Salon National d’art photographique à  Meknès Mars 1996    Mention spéciale au festival international d’art vidéo de Casablanca

Nour- Eddine Tilsaghani Photographe, Chef opérateur, Monteur, Réalisateur, Formateur 31/01/72 39, Derb Tizougarine Bab Doukkala 40000 Marrakech Tél.:     212 661 21 73 40     E.mail :  ntilsaghani@gmail.com www.tilsaghani.com

02:01 Écrit par elhajthami dans Achoura, Musique, Reportage photographique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : achoura, musique, photographie | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Le Rzoun de âchoura

 musique

Personnages du carnaval de l'achoura à Mogador au début du xx ème siècle

Personnages du carnaval de l’achoura à Mogador au début du xx ème siècle Pour Marcel Mauss, la notion d’art est intimement liée à celle du rythme :« Dès qu’apparaît le rythme, l’art apparaît.
Socialement et individuellement, l’homme est un animal rythmique ». À la veille du 1er Moharram, jour de l’an musulman - annoncé par la nouvelle lune - le rythme de la Dakka envahit les rues de la ville. C’est le rythme à l’état pur. Au dixième jour de ce mois sacré, on chante le rzoun.
Dans le carnaval de l’achoura, il y a enchevêtrement de pratiques sacrées et profanes.

musique

 En hommage à mon père et à la poétesse Aîcha Amara ...Il en est des êtres dont la mémoire reste attachée à un lieu, la poétesse Aïcha Amara qui vient de nous quitter, ce mardi 25 mai 2010, est restée, malgré son exile Casablanca, très attachée à Essaouira sa ville natale. Chaque fois que je lui rendais visite ainsi qu’à son mari Si Tayeb Amara à l’urbanité exquise, elle ne m’entretenait que d’Essaouira auxquelle elle a consacré un très beau recueil de poésie, sous le signe d’Aylal, illustré par les peintres de la ville. Le dernier projet qui lui tenait à coeur était de faire revivre le Rzoun de l’Achoura, le vieux chant de la ville. C’est pourquoi nous lui dédions aujourd’hui ce Rzoun, notre repère mémorial commun...Qu’elle repose en paix, notre poétesse bien aimée...

musique

 Hier, le mercredi 26 mai 2010, l’artiste Hamza Fakir m’a invité à déjeuner dans son atelier pour discuter de ses toutes dernières oeuvres qui portent sur l’arganier, symbole d’enracinement local. Nous avons évoqué tout les deux l’intérêt que porte Aïcha Amara à son art, à son style et à sa peinture: nous ne savions pas encore qu’elle n’était plus de ce monde! Hier Aïcha est morte, aujourd’hui, nous recevons sa terrible nouvelle...Le vieux chant du Rzoun évoquait ainsi la mémoire de son homonyme «Aïcha Bali» :
Trônant sur son fauteuil
Agitant l’éventail : Aïcha Bali.
Parée de bijoux, diadème magique
Sur le front : Aïcha Bali.
Aïcha, Aïcha, soit heureuse
Nous sommes partis.
La belle a dit :
Compagnon, je t’en prie,
Que me veulent ceux qui m’interpellent ?
Il n’y a rien à dire,
Il est temps que je m’en aille...

musique

Orchestre de Malhun au marché aux grains avec khalili au micro 1983

Que disait le chant oublié de la ville ? Il parlait d’amour et de mort. Je revois encore les Hamadcha restituant pour une dernière fois ce chant. C’était en 1983 : mon père eut une occlusion qui faillit l’emporter, et à laquelle il a survécu vingt ans parce qu’il avait une constitution physique solide.
Son corps était sculpté par le bois qu’il n’avait pas cesséde travailler sa vie durant. Il se souleva péniblement pour écouter à la fenêtre la rumeur du Rzoun qui montait de la ville. Les mille voix des Hamadcha scandant le chant de son enfance retrouvée. Ce soir-là, les Hamadcha étaient beaux
comme dans un rêve, tristes comme dans un linceul..la séquence de la Dakka, le clan Ouest de la ville,celui des Béni Antar se retrouvait à la porte de la mer (BabLabhar), alors que leurs adversaires du clan Est des Chebanatese retrouvaient au seuil de Bab Marrakech.La première porte était dite hantée par Aïcha Qandicha,(la démente de la mer).La seconde porte se situait entre les deux vieux cimetières de Bab Marrakech (rasés au court des années quatre-vingt). Le tapage nocturne des uns vise à exorciser les génies, et celui des autres à réveiller les morts.Après le repas du jour de l’an, les femmes et les enfants allument des bûchers dans chaque quartier. Les femmes stériles qui ésirent un enfant ou celles qui espèrent marier leur fille, effectuent des rondes autour des feux de joie et sautent au-dessus des flammes par trois fois en chantant avec les enfants. Le brasier symbolise le bûcher dans lequel les païens avaient jeté le prophète Abraham : obéissant à l’ordre divin, les flammes se refroidirent. Le rituel de l’Achoura dure toute la nuit et vise à exorciser le chaos naturel ou humain qui menace l’ordre de la cité. La cérémonie prend un caractère particulièrement organisé dans les anciennes villes du Sud à forte population berbère.La Dakka est en effet une phase chaude qui se déroulait du crépuscule jusqu’à minuit. Autorités et notables participaient également au rituel : le carnaval abolit les barrières sociales le temps d’une nuit.

C’est l’Achoura mois des folies,
Même le juge frappe son tambourin !
C’est une fête de libération et de transgression des interdits. Pour les femmes, c’est l’opposé de la fête du Mouloud qui célèbre la naissance du prophète et avec lui la canonisation des tabous :
C’est l’Achoura, nous sommes libres, ô madame !
C’est au Mouloud que les hommes commandent, ô madame !
Le Rzoun que chantent les sages est une théâtralisation de conflits réels qui opposaient les deux clans de la ville : ce chant inachevé et improvisé est une production collective. Chacun y va de son couplet afin de contribuer par sa verve à l’affaiblissement du clan adverse. La force d’évocation vient des milles voix, de cette répétition sur plusieurs registres mélodiques, tantôt tristes, tantôt nostalgiques, traduisant une cassure quelque part. Le choeur est réparti en deux : la partie orientale (la natte) et la partie occidentale (la couverture). Le haut et le bas reproduisent ici symboliquement le ciel qui recouvre la terre, soit le plan humain et le plan extrahumain. À tour de rôle les deux parties du choeur chantent la mélopée, tandis qu’ils font résonner lentement leurs tambourins. La phase musicale chantée par une partie hésite en son milieu en une longue modulation vocale au terme de laquelle elle est « saisie » par l’autre partie qui enchaîne. Cette modulation hésitante entre la natte et le linceul, la terre et le ciel, symbolise d’une façon tangible la transition marquée par cette nuit de l’Achoura entre le cycle écoulé et celui qui s’ouvre. Ainsi à la phase agitée de la Dakka succède la phase paisible du Rzoun, à la dialectique de la violence où prédominent les célibataires, succède la sagesse des vieux. La Dakka se déroule en position debout et sans parole ; le Rzoun se déroule en position assise, et le rythme lent et faible des tambourins n’est plus qu’un simple support au chant .La compétition chantée était encore vivace entre les clans de la ville.
LE RZOUN
Essaouira la belle n’a pas de pareille
Jusqu’au Yémen
Ses hauts remparts sont bénis
Par la protection des saints
Par Sidi Mogdoul qui a une citerne
Devant sa coupole
Permettez-moi donc d’avouer
Les soucis qui m’oppressent
Et si je meurs que personne ne me pleure
C’est pour toi mon bel amour
Que j’en appelle à la muse
Sois donc sans réserve
Et sers-nous les coupes de cristal.
Sois donc sans réserve
Et sers-nous la fine fleur à fumer.
Trônant sur son fauteuil
Agitant l’éventail : Aïcha Bali.
Parée de bijoux, diadème magique
Sur le front : Aïcha Bali.
Aïcha, Aïcha, soit heureuse
Nous sommes partis.
La belle a dit :
Compagnon, je t’en prie,
Que me veulent ceux qui m’interpellent ?
Il n’y a rien à dire,
Il est temps que je m’en aille.
Vaillant compagnon, frappe ton bendir
La nuit est encore longue.
Vois donc les Béni Antar qui s’essoufflent
Avant même que ne vienne l’aube.
Mais quel est votre chef, ô Chebanate ? !
Ossman à la tête bossue et à la bedaine
Serrée d’une cordelette ?
Et qui est votre chef, ô Béni Antar ? !
Ali Warsas traînant son chien
Éternellement sur son âne ?
Qu’est-il donc arrivé aux Béni Antar ?
La mer les a emportés, que Dieu nous en préserve.
Vaillant compagnon frappe ton bendir
Et porte les amendes sur les barcasses
Les voiliers attendent au large.
Comment se fait-il que le gerch d’argent
Devienne le dirham de papier ?
Voilà l’origine du profit et du vol
Commerçant spéculateur,
Artisan grâce à sa bourse mais sans métier,
Et théologien dont la principale devise
Est de dire : donne !
Lune ronde toute grande, faites la ronde
Moi, je ne veux pas du vieillard
Mais c’est la volonté de Dieu
À Derb Laâlouj, j’ai vu des yeux d’un tel noir
Si tu savais ô mon frère, combien ils m’ont ravi !
Ô toi qui s’en vas pour Adour,
Emporte avec toi le Nouar !
Je ne veux pas me marier
Mon compagnon m’offre
La coiffe rouge de Marrakech
Comme tu es belle !
Le beau garçon aux yeux brillants
Qui valse dans la salle
C’est le fils d’Alhyane
Il porte un poignard
Ô madame, au cordon de soie…
Vaillant compagnon, frappe ton bendir
Vois donc venir l’aube
Que le maladroit qui ne sait point parler
Ne vienne pas en notre compagnie.
Quant à nous, nous ne bougerons pas d’ici
Nous resterons assis calmement
Ahna gaâdine asidi ba’Rzounou.

Le rituel s’achève en rixes entre adversaires. C’est le taâlak : ils se lancent les tambourins d’argiles et les tisons de feu. Ghorba le vieux cordonnier y avait perdu un oeil. On compte souvent des blessés, mais les blessures reçues en cette circonstance possèdent une baraka. Le chant de
l’Achoura célèbre à Essaouira la naissance de la cité. Il reproduit au niveau symbolique et poétique les conflits originaux et toujours latents de la ville. Juste à côté de la porte de la marine, il y avait une grue aujourd’hui disparue. C’est du haut de cette grue qu’Ali Warsas serait tombé en se brisant irrémédiablement une jambe. Depuis lors, il ne se déplaça plus que sur son âne au point de devenir l’objet d’un fameux couplet du Rzoun le chant disparu de la ville. Le clan des Chebanate, le quartier Est de la ville chantait :
Qui est votre chef ô les Béni- Antar ?
Ali Warsas, toujours sur son âne suivi de son chien !
Ce à quoi le clan Ouest des Béni- Antar répond :
Et qui est votre chef, ô les Chebanate ?
Osman à la tête bossue,
Et qui avait en guise de ceinture, une cordelette ?!
Ali Warsas qui avait émigré en Angleterre, en était revenu marié avec une Anglaise. À sa mort cette dernière l’avait enterré au cimetière chrétien de Bab Doukkala. Si bien qu’il est le seul musulman enterré parmi les chrétiens ! À l’époque, l’Eglise anglicane était très active à Essaouira, au point que les juifs de la ville avaient organisé une manifestation au quartier des forgerons — manifestation
immortalisée par une vieille photo en noir et blanc — pour exiger le départ du chef de l’Eglise anglicane accusé de vouloir convertir les juifs au protestantisme. L’aïeul Ahmed, qui avait disparu au large, était menuisier de son état : il se chargeait de confectionner l’arche de Noé du carnaval de
la fête abrahamique d’Achoura. L’orchestre était dirigé par le vieil herboriste Iskijji, qui me disait que c’est notre aïeul Ahmed qui confectionnait jadis l’arche de Noé du carnaval d’Achoura. En ces temps lointains, Iskijji allait distribuer leur pitance aux prisonniers de la kasbah, la cité originelle qui
était entièrement entourée de remparts et où résidaient les consuls, les amines de la douane et l’administration royal. Mon père me racontait comment avec la complicité d’un caïd de la région, l’un de ces prisonniers put s’évader à la faveur de la nuit, en sautant sur le dos d’un coursier qui
l’attendait en bas des remparts. Sur les décombres d’Essaouira que nous évoquons est en train de naître une ville flambant neuve, faite de kit surf, d’hôtels pour jet-set, de festivals parachutés clés en main par des boîtes de communication et de marketing, lieux de rendez-vous politico-mondains, de villas hors de prix en bordure d’un immense terrain de golf, autour des ruines du palais ensablé du sultan.
musique

Comédien et chanteur, Khalili représente à lui seul toute la culture de la médina

      Etre médini c’est connaître de l’intérieur et pratiquer la culture traditionnelle de la médina. Le groupe qui chante le rzoun pratique aussi bien la musique sacrée des confréries que la musique profane tel que la ala andalouse ou le malhûn. Les genres musicaux ne sont pas juxtaposés, ils s’interpénètrent à la manière des fils d’une tapisserie. C’est pourquoi l’idée d’entrelacement que suggère l’image de la trame permet de décrire plus dynamiquement l’interpénétration des cultures dans la ville. Au niveau des pratiques musicales nous sommes en présence d’une trame : les roupes de musique populaire sont capables de reproduire des genres musicaux très divers. La musique d’Essaouira, par exemple,apparaît comme une musique décentrée dont les centres se trouvent ailleurs. C’est la musique d’une culture « Carrefour» et non d’une culture patrimoine. On ne peut pas saisir cette culture inachevée de la ville par des méthodes qui supposent l’existence d’un corpus stabilisé. Soit l’exemple du seul corpus apparemment stable fixé et endogène : le chant de l’Achoura, on a d’abord l’impression que c’est le poème endogène de la ville, mais on découvre ensuite que le modèle poétique et mélodique du rzoun a la même matrice que celui de Marrakech et de Taroudant. Il semble être le résultat d’un phénomène de diffusion culturelle à partir de ces deux villes plus anciennes. On constate aussi que les Brioula (couplets du rzoun) ne sont pas toujours de la même époque. Bref, ce chant de l’Achoura qui semble le plus proche de la définition traditionnelle du patrimoine achevé et endogène est en réalité un poème inachevé, ouvert, en perpétuelle évolution et pour une part, venu d’ailleurs. Voilà un exemple de culture carrefour que nous avons particulièrement étudié, parce qu’il est exemplaire,ce fait n’est pas seulement un caractère de la musique mais aussi des produits artisanaux dont l’esthétique provient en partie d’ailleurs.La culture d’Essaouira, pour le Rzoun de l’Achoura comme pour le malhûn, doit beaucoup à la ville de Marrakech. Le modèle souiri de l’Achoura est proche de l’ Aït de Marrakech quoiqu’il existe des nuances entre l’ Aït et le Rzoun d’Essaouira. Il semblerait que la séquence de la Dakka - un véritable tapage nocturne qui relève à la fois du charivari et des mascarades carnavalesques - soit originaire de la ville berbère de Taroudant, d’où elle s’est diffusée avec le commerce transsaharien vers Marrakech puis Essaouira.
Abdelkader MANA

musiqueAutoportrait du temps qui passe...
Le 18 décembre 2009, soit le 1er Mouharram 1431, commence le nouvel an musulman. A Essaouira rien ne l’annonce si non le tappage des tambourins par les enfants de notre quartier et le soir venu j’ai croisé à derb Laâlouj des enfants qui sautent par dessus un feu de joie. Hier, le 26 décembre, partout je croise des groupe de dakka, adolescents et enfants parcourant la ville avec leurs tambourins. En me rendant à la zaouia des Hamadcha j’y découvre Dabachi en train de diriger une séance de Rzoun de âchoura où figure entre autre le tambourinaire Larabi des Halmadcha et maâlam Hayat des gnaoua. La partie était très belle et bien maîtrisée. Ils ont chanté en ma présence le couplet sur Alhyan qui valse dans la salle, celui sur le pèlerinage et celui sur la brassée de kif et la coupe de cristal. Après le chant tout le monde s’est levé pour jouer le pur rythme de la dakka. En les observant, je me suis rendu compte qu’il ne s’agit pas de technique, mais d’un don inné que relève de la fougue et du tempérament de la personne: on a ou on a n’a pas le rythme dans le sang, dans les tripes. C’est pourquoi on a chanté aussi le couplet: «Mais que vient faire parmi nous le maladroit qui ne sait point rythmer la mesure?».

00:20 Écrit par elhajthami dans Achoura, Musique | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : achoura, musique | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

14/10/2010

La danse du baroud

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La danse du baroud

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Carnaval masqué chez les Ghiata

Ba Cheikh :"Ce carnaval a lieu chez nous à la fête du sacrifice. Au dixième jour après le sacrifice. Je dormais - seul Dieu ne dort jamais !- et je me voyais en rêve masqué dans une mascarade comme celle-ci!"

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Tous les villageois participent à ce pré théâtre populaire  dont les dialogues et les musiques sont entièrement improvisées avec leurs personnages burlesques dotés de baraka. Des offrandes sont recueillis par ces personnages burlesques et masquées au cours des tournées aumônières devant les hameaux.    Par Abdelkader Mana

Chez les Ghiata, le printemps revêt une exubérance certaine. Avec cette végétation luxuriante, ces chants d'oiseaux au creux des boccages et aux cimes des arbres, on comprend l'enthousiasme des anciens voyageurs andalous qui sont passés par là. C'est une fraîche oasis qui fait un agréable contraste avec les paysages dénudés de l'Est,  donnant à la campagne de Taza une dimension méditerranéenne particulièrement riante.

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Les jardins et  les vergers Ghiata entourent presque entièrement l'éperon et la ville de Taza. La végétation arborescente comprend surtout des oliviers : Taza produit une assez grande quantité d'huile et il y a de nombreux pressoirs au creux des vallons autour de la vieille cité. Une des caractéristiques des Ghiata est qu'ils mettent leurs maisons à l'abris des regards au fond des vallées, et non pas au sommet des montagnes comme font les berbères du sud pour faire face à l'ennemi venu de la plaine.

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On retrouve chez les pasteurs Ghiata de la montagne, la même fête carnavalesque qui s'observe à l'Aïd El Kébir, sous le nom de Bilmaun au Haut Atlas, de Boujloud, à Fès, et qu'on appelle Ba Cheïkh, chez les Ghiata, les Tsoul et les Branès dans la région de Taza. Le personnage essentiel s'y montre revêtu de peau de mouton ou de chèvre.Le sacrifice suivi de la mascarade constitue deux épisodes d'une même cérémonie. La peau dont le personnage est revêtu provient des victimes sacrifiées le premier jour de l'Aïd El Kébir.

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«  Ba cheïkh »,« Souna », la « fiancée » et  le « mari de Souna »

Le carnaval comporte trois principaux personnages :

« Souna », la « fiancée », «  Ba cheïkh » le « mari de Souna »,  convoitée par un troisième personnage masqué mais plus jeune :il dispute Souna à son aîné. Le quatrième personnage est celui du « juif » qui ravit « Sona », l'enlève et la fait disparaître pour exiger l'équivalent de la dote à sa restitution.

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Le carnaval d'Assad-Essdine

A Bachiyne , fraction Ghiata , le personnage masqué de Ba Cheïkhm , nous fit cette déclaration :

« Qu'Allah nous préserve des écarts du langage ! Amis ! Ce carnaval  légué  par nos ancêtres et  parents, continuons à le fêter ! Nous l'avions fêté avec feu Ali Zeroual, et avec Mohamed Bougrine, que Dieu ait son âme, et avec Ba Chiboub qui a soixante dix ou quatre vingt ans. J'ai joué avec Mestari Driss qui était presque centenaire, et je continue à apprendre aux jeunes.

Ce carnaval a lieu chez nous à la fête du sacrifice. Au dixième jour après le sacrifice. Je dormais - seul Dieu ne dort jamais !- et je me voyais en rêve masqué dans une mascarade comme celle-ci. Quand l'Aïd el Kébir arrive, on sacrifie une victime, et après avoir consommer méchoui et grillades, je m'accoutre de cette manière, je rassemble autour de moi les badauds, et je m'en vais de hameau en hameau où les villageois nous accueillent avec des offrandes : si quelqu'un souffre de rhumatisme par exemple, nous ne le soignons pas de notre propre volonté, mais par celle du Seigneur. Par la grâce d'Allah.Nous ne faisons que prier pour le malade. S'il guérit par la grâce divine, il offrira bouc et bélier.  Et Dieu accorde sa guérison. Ce n'est pas à moi que cette grâce appartient. Parmi cette assistance, chacun qu'il soit jeune ou vieux, possède sa propre baraka auprès de son Seigneur. Chacun sa part de grâce divine, qu'il mobilise en prières pour ce malade. On nous offre des céréales, on nous offre de l'orge, on nous offre des béliers. On va au devant des bienfaiteurs et ils nous accueillent avec joie. »
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Le carnaval d'après Maimoun Ali

On lui demande :

- l'amèneras tu avec ses cornes ?

 Oncle Ba Cheïkh :

- Il sera avec ses cornes !


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Passion des Dionysos

" Chacun sait comment le théâtre est sorti chez nous des mystères de la Passion qui se sont peu à peu mondanisés, écrit E.Doutté:  or nous savons pareillement que les carnavals du Maghreb ont engendré, , une sorte de théâtre rudimentaire, qui ne se borne plus au thème primitif, mais comporte, au Maroc par exemple, des représentations burlesques très variées. De semblables petites représentations sont rares en dehors de la fête de l'achoura et de la fête que nous avons seulement mentionné, du Roi des tolba, très analogue au carnaval et vraisemblablement d'origine semblable. Même la fête de l'achoura n'a pas , chez nos indigènes produit de véritable art dramatique : c'est à peine si on signale en dialecte zénatie les dialogues récités lors de la fête de l'achoura, du Ramadan etc. , par les membres du chaïb achoura, sorte de confrérie théâtrale et satirique qui a beaucoup de ressemblance avec les frères de la Passion et les Enfants sans soucis de la littérature française à la fin du Moyen - Âge."

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Nous avons filmé ce carnaval en 2006 à Bachiyne, fraction Ghiata située à la lisière de la montagne et la grande confédération des tribus Bni Waraïn : Un personnage identique à Ba Cheikh existe chez les Bni Waraïn voisins qui célèbrent également leur carnaval à l'Aïd El Kébir. En effet, parmi les types carnavalesques figure la soi-disant « fiancée de Bou jloud », Taslit ou Bou Jloud représentée par un homme déguisée en femme vêtue d'une magnifique handira.

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De semblables petites représentations sont rares en dehors de la fête de l'achoura et de la fête que nous avons seulement mentionné, du Roi des tolba, très analogue au carnaval et vraisemblablement d'origine semblable.

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Dans le nord du Maroc, le carnaval paraît également très répondu : nous savons qu'il existe à Tanger ; on l'a signalé à Fès, enfin il a été décrit en détail pour le Rif, pour les Djbala et pour la tribu des Zkâra. Dans le Rif on représente le Ba Cheïkh (mot qui veut dire, un chef et en même temps vieillard) : c'est un personnage âgé, avec une citrouille sur la tête, une peau de hérisson, en guise de barbe, deux défenses de sanglier de chaque côté de la bouche etc. à côté de lui sa femme est figurée par un individu déguisé, avec des fers à cheval en guise de pendants d'oreilles, un collier d'escargots au cou, un autre personnage représente l'âne, monture de Ba Cheïkh , derrière marche le juif, sordide caricature d'un fils d'Israël.

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Ce spectateur a l'allure du vrai Ba Cheikh dissimulé parmi le public

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Le personnage du soldat : ce quatrième personnage  ravit « Sona », l'enlève et la fait disparaître pour exiger l'équivalent de la dote à sa restitution.

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Carnavalesque d'El -Atrach
Pour Laoust, la cérémonie dont Ba Cheïkh évoque le souvenir nous reporterait à l'époque antérieure à l'invention du labourage où les berbères menaient la vie pastorale et où ils pratiquaient le culte du bélier, comme personnification du Dieu protecteur du troupeau. La victime sacralisée par son sacrifice, possède une baraka, sa peau en particulier jouit de la faculté  de guérir toutes sortes d'affections cutanée. On suspend les cornes aux arbres fruitiers, plus particulièrement aux grenadiers, dans le but d'augmenter la récolte de fruits. A la fin du 19ème siècle Frazer vit dans cette succession de sacrifice suivit de mascarade, dans cette juxtaposition de la douleur et de la liesse accompagnant la mort et la résurrection d'un Dieu de la végétation. Ainsi la nature fut régulièrement renouvelée, par cette célébration saisonnière.

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Boulebtaïn, en arabe et ilmen en berbère dont le pluriel est Bilmawn. Les deux termes signifient « homme vêtu de peaux ». Boujloud ou Bilmawn, ou encore Ba Cheïkh au nord du Maroc ; ce sont successivement les noms des personnages masqués du carnaval de l'Achoura et de la fête du sacrifice : personnage central de la procession masquée répondant selon les lieux aux noms de Boulebtaïn, Boujloud,Herma, en ville arabophone ou encore de Bilmawn et Bou-Islikhen au Haut-Atlas berbérophone.  Ces processions et mascarades s'intercalent entre le sacrifice et le Nouvel An. Ils sont liés à la fête du sacrifice dans la campagne et à celle de l'Achoura dans les villes. Pour Emile Laoust ces mascarades masquées  constituent les débris de fêtes antiques célébrant le renouveau de la nature, capturée par le calendrier musulman :« Au Maroc, des fêtes carnavalesques d'un genre spécial s'observent partout à l'Aïd el Kébir ; le personnage essentiel s'y montre revêtu de peaux de moutons ou de chèvres. Le Berbère n'aurait - il pas établi un rapport si étroit entre le sacrifice du mouton, ordonné par l'Islam, et la procession carnavalesque d'un personnage vêtu de peaux qu'il aurait vu en ces deux rites, deux épisodes d'une même cérémonie...L'Aïd El Kébir s'est substitué, en Berbérie à une fête similaire qui existait déjà et au cours de laquelle les indigènes sacrifiaient un bélier et se revêtaient de sa dépouille. Si l'on y rappelle que le bélier fut autrefois l'objet d'un culte dont le souvenir s'est conservé tard dans le pays, on voudra peut - être voir dans les mascarades actuellement célébrées à l'Aïd El Kébir, la survivance de pratiques zoolâtriques dont l'origine se perd dans les âges obscures de la préhistoire. »

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Masques et mascarades

Chez les Aït Mizan du Haut Atla, ces peaux sont plaquées à même sur le corps nu du personnage masqué. Celle qui lui couvre les bras est disposée de manière à laisser les sabots pendant au bout des mains. Sa figure noircie à la suie ou avec de la poudre disparaît sous une vieille outre à battre le beurre qui lui sert de masque. Sa tête  est agrémentée de cornes de vache ou coiffée d'une tête de mouton dont les mâchoires écartées par un bout de roseau lui font faire la plus horrible grimace. Une orange garnie d'un bouquet de plumes est souvent piquée à l'extrémité de chaque corne ; des branches de verdure lui couvrent parfois la tête ou les épaules. Enfin deux ou trois colliers, un immense chapelet aux grains fait de coquilles d'escargots, et de puissants attributs de mâle complète l'accoutrement du personnage hideux.  

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 Chez les Jbala on parle plutôt de Ba Cheikh, un vieillard lubrique à la barbe blanche, habillé de « haillons sordides », portant « une peau de bouc en guise de bonnet » et égrenant un chapelet de coquilles d'escargots. Ses organes génitaux sont bien mis en évidence : « une lanière de peau de mouton avec sa laine et deux aubergines entre les jambes, simulant les organes de reproduction ». Telles était les observations qu'avait noté Mouliéras au début du 20ème siècle, à propos de ce qu'il appelle le carnaval djebalien.

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 Moliéras décrit en ces termes les scènes burlesques des masques telles qu'elles se déroulaient devant chaque maison : « Une fois par an seulement a lieu ce carnaval. Il dure trois jours et coïncide avec la grande Fête des Sacrifices. Le premier jour, les masques se répondent dans les villages, vers midi, et ils commencent leur tournée aumônière, s'arrêtant devant chaque habitation, rééditant invariablement leurs farces après laquelle ils reçoivent ce qu'on veut bien leur donner : du pain, de la viande, des œufs, des poulets, des grains. Inutile d'ajouter que tout le village est à leur trousse, les entourant, les admirant, hurlant de bonheur quand se produit une grivoiserie plus épicée que les autres. ». Ce carnaval dont il ne reste que des débris dans les vieilles médina marocaine, reste encore vivace en haute montagne comme on le voit ici au Moyen Atlas oriental ,chez les Ghiata ,ou encore chez les Aït Mizane du Haut - Atlas.

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La danse du baroud
La danse du baroud est une danse rythmique. C'est par cette danse que se distinguent les tribus Ghiata d'une manière générale ; mais elle est tout particulièrement emblématique des Ghiata - Est. La danse du baroude a des prolongements dans l'Oriental marocain, à Guercif, Oujda, Berkane, jusqu'en Algérie, où on  retrouve une danse similaire. Lors du tournage d'un documentaire sur les Ghiata en 2006 le cavalier Ammar Beroual nous confiait :

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On peut se demander aussi si le nom des Ghiata ne provient pas de "Ghiata" (les hautboistes), parce que le hautbois est omniprésent dans leur musique...

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Dans sa « Reconnaissance au Maroc » le Vicomte Charles de Foucauld, raconte ces évènements en ces termes : « La fabrication des balles et celle de la poudre sont la principale industrie de la tribu : il y a 80 maisons où l'on s'y livre. Les Ghiata peuvent, je crois, mettre en ligne environ 3000 fantassins et 200 chevaux. C'est une tribu belliqueuse et jalouse de son indépendance.  Ses six fractions sont journellement en guerre entre elles, mais elles s'unissent toujours contre les ennemis communs. Il y a environ sept ans,Moulay El Hassan voulut la soumettre ; il marcha contre elle, à la tête d'une armée : ses troupes furent mises en déroute, lui-même eut son cheval tué dans la mêlée. Le combat eut lieu dans la montagne, sur les rebords de l'oued Bou Guerba. Ils ne marchent jamais qu'armés, et ont sabre et fusil : ici, chacun pour soi avec son fusil. »

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La fraction des Bni Snan,  est située à l'Est de Taza.  « La danse du baroud », nous l'avons hérité de nos ancêtres. Toutes les fractions Ghiata se distinguent par cette danse . Même si  chaque douar a son propre style.Les Ghiata - Ouest ne pratiquent pas cette danse , par contre ils chantent, en rythmant leurs chants de percussions. Mais quand ils ont un mariage, c'est à nos fantassins et à nos musiciens qu'ils font appel. Car, ce sont, nous autres , les Ghiata - Est qui pratiquent cette danse du baroud.Chaque année, nous portons un sacrifice aux chorfa d'Ouazzane et à Moulay Idriss Zerhoun. On passe deux à trois jours à ce moussem et jusqu'à nos jours, la fraction M'tarkat, reste fidèle à ce pèlerinage de Moulay Idriss Zerhoun.La danse du baroud se pratiquait après chaque victoire et au retour de chaque expédition guerrière contre les infidèles. C'est le leader du combat, sa tête de lance qui menait cette danse guerrière qui se déroulait au hameau jusqu'à l'aube. »

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Les Ghiata sont essentiellement montagnards. La partie de leur territoire située en plaine est très fertile, mais peu étendue comparée à l'épais massif montagneux : là sont leurs villages et leurs cultures, sur de hauts plateaux, dans de profondes vallées presque inaccessibles ; ces vallées sont d'une fécondité extrême, ombragées d'amandiers, et produisant de l'orge en abondance.

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D'après Az-Zaïani, qui fut gouverneur de Taza en 1787 et qui est l'auteur du Torjouman les Ghiata appartiendraient aux berbères Botr, ils seraient de la même famille que les Meknassa et les Mtalssa. Il est certain que les diverses fractions des Ghiata n'ont pas une origine commune. Les Riata ne parlent plus la langue berbère. Ils sont en réalité bilingues. Sauf la fraction montagnarde des Ahel Doula, qui sont en contact direct avec les Bni Ouarayen. Les Ghiata et  les Bni Ouarayen représentent les vieilles populations  stables de ces montagnes. Etant les premiers à être en contact avec les migrations en provenance d'Orient, les Ghiata, de même que les autres tribus de la trouée de Taza, ont été plus précocement touchés par l'arabisation que les autres tribus berbères du Maroc. p2.JPG

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« En hiver, l'huile se contracte. Quand le temps se réchauffe, les anciens disent que l'huile y ressemble au serpent : il faut la laisser chauffer pour se dilater. De même que quand il chauffe, le serpent sort, de même quand le grain d'olive chauffe, il donne davantage d'huile. Quand on procède au gaulage des olives, en fonction de son verger, le fellah peut faire venir quatre, cinq, ou six récolteurs d'olives, Il fait venir des femmes du douar, qu'elles soient âgées ou jeunes. On procède alors au gaulage des oliviers. Les hommes montent dans les arbres avec leurs gaule, et les femmes procèdent au ramassage au sol. Elles font la fête, les unes chantent, les autres poussent des you-you ... Mars - avril, est la période de pression de l'huile d'olive. Le temps s'y réchauffe. On y pratique le tour de rôle au pressoir à l'huile. A chacun son tour de rôle, ça équivaut à un jour ou trois selon les besoins de chaque  fellah. Il y en a qui ont besoin de quatre voir cinq jours, mais chacun doit attendre son tour de rôle, pour moudre sa récolte d'olives. Exactement comme les tours d'eau : il y a celui qui irrigue deux heures ou trois, qui est sa quotte part, puis il cède au suivant dont c'est le tour d'eau en fonction de ses besoins. »
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Le pressoir à l'huile d'olive appartient à toute la tribu. On y amène la récolte d'olives de toutes parts. Tout ce qu'on a au douar on l'amène au pressoir pour y être moulu, nous explique M'hamed Lamsieh qui veille sur l'un des principaux pressoirs à l'huile d'olive situé à ciel ouvert au creux d'un ravin fleuri de marguerites et de coquelicots:

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Depuis les versants nord de la montagne Ghiata , où existent des sources importantes, et d'où les oueds dévalent les pentes, l'eau de la montagne est amenée, par une canalisation, au sommet de l'éperon sur lequel est construit Taza. L'eau était acheminée vers la ville par des canalisations à ciel ouvert. Le tiers de cette eau était accordé en main morte à la  grande mosquée de Taza ainsi qu'à  ses bains maures. Cette seguia se trouvait sous le contrôle des Ghiata qui n'hésitaient pas à la couper tenant toute la ville à leur merci. De la Martinière qui est  passé près de cette ville en 1891, a constaté que les Ghata exerçaient une domination absolue dans la vallée de l'innaouen, à cette époque. Le vicomte Charles de Foucauld de passage à Taza en 1883, a aussi signalé l'état misérable des citadins cruellement opprimés par les Ghiata.  Aujourd'hui encore, le cavalier Bécharine que nous avons rencontré lors de notre tournage se souvient :

«Toute la production agricole locale est destinée à Taza. Elle n'est pas commercialisée ailleurs. Elle est destinée à l'autosuffisance de la médina de Taza. Que cette production agricole soit maraîchère, céréalière, ou d'huile d'olive, c'est ici que résidait à l'époque la source d'alimentation de la ville.

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  La fraction Bni Bou Qitoun entoure Taza de toute part.

Selon un cavalier du nom de Bécharine :« L'avènement de Moulay Idriss fut troublé par des guerres. Pour lui marquer leur soutient, la fraction Bni Bou Qitoun accompagnée de ss esclaves avaient planté ses tentes auprès de la sienne à Fès  .

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Bataille au sommet de Roman Lazarev
Ayant attiré ainsi l'attention de Moulay Idris celui-ci aurait  demandé : Qui sont ces gens là ? On lui a répondu : « Ce sont les Ghiata ». « Non, leur rétorqua-t-il, ce sont des « lighata », « les secours de la religion ».  Depuis lors, on les appelle « Ghiata », et leur fraction qui campait auprès d'Idris 1er , « Bni BouQitoun »(littéralement les descendants de l'homme à la tente de toile)
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Idris Premier, Roman Lazarev

Les Ghiata se disent les « aides par excellence de la dynastie Idrisside » . Encore de nos jours,on peut recueillir chez eux, cette tradition  selon laquelle,  Idris 1er leur aurait donné ce surnom qui signifie  « le secours de la religion. »

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Lorsqu' en effet, Idris 1er, fuyant les Omeyyades, s'est réfugié au Maroc pour se fixer à Volubilis, parmi les tribus berbères gagnées à sa cause à la fin de l'année 788, on cite les Ghiata et les Miknassa , parmi les premières tribus ralliées à sa cause. C'est probablement sous son règne que les Miknassa commencèrent à construire Taza.

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Le cavalier Krirech nous dit : «  On raconte qu'Idriss 1er a  appelé les « Ghiata » à son secours , c'est le sens et l'origine de leur nom qui signifie « secours »  en arabe. Il y a les Ghiata- Est et les Ghiata- Ouest. Le territoire de ces derniers s'étend de oued Bouhlou au col Touaher. Et celui des Ghiata - Est , de col Touaher à Ahl Doula. Les Ghiata - Est se composent des fractions suivantes : Bni Bou Qitoun, qui entourent Taza de toutes parts, Bni Ouajjan, Bni Bou Ahmed, Bni Snan, Galdaman, Ahl Doula. »

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 Région de passage et de contact à travers les siècles, le couloir de Taza abrite des tribus arabisées tels les Ghiata, qui sont cités dans ces régions depuis au moins l'arrivée de l'Islam au 7ème siècle. L'histoire montre d'ailleurs, que les grandes migrations et les conquérants ont souvent emprunté cette route. Le couloir de Taza, constitue de tout temps une voie de communication importante entre les steppes désolées des hauts plateaux de l'Oriental marocain et les riches plaines du Gharb. Sur le chemin du pèlerinage à la Mecque, « Triq Sultan » était ponctuée de Kasbah, à la fois étapes de caravanes et forteresses défensives face à l'ennemi héréditaire en provenance de l'Est que ce soit les Abdelwadides de Tlemcen ou plus tard, les Turcs.

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En 1680, Moulay Ismaïl, plaça en différents points de la route d'Oujda à Fès, des garnisons chargées d'assurer la sécurité des communications, dont celle de M'soun. Ces kasbah -garnisons avaient pour mission de faire face au péril turc établi en Algérie.

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La kasbah de M'soun occupe une position stratégique importante reliant l'Est et l'Ouest du Maroc à l'entrée de la trouée de Taza. Historiquement, elle reliait Tlemcen à Fès à travers Taza. On dit qu'elle fut construite du temps de Moulay Ismaïl. On dit aussi que Jilali Bouhmara fut blessé dans une bataille ici - même. C'est à partir de là que sa trace fut perdue et qu'on n'entendit plus parler de lui.

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La kasbah de M'soun est occupée le 11 mai 1912par l'armée Française en provenance d'Algérie. Avec l'occupation de la kasbah de M'soun, une réaction se produit chez les Mtalsa ; des feux apparaissent dans la montagne, et le soir - même les français subissent une attaque. A la fin du mois d'avril 1912, les émeutes de Fès provoquent l'effervescence sur la rive gauche de la Moulouya ; les tribus sont rassemblées à M'soun. Le 26 juin 1912, les troupes françaises s'installent à Guercif. C'est dans ces conditions, qu'il était devenu possible aux troupes coloniales de réaliser la jonction tant souhaitée entre le Maroc Oriental et le Maroc Occidental.

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Lyautey et Moulay Hafid d'après Roman Lazarev

Pour M'hamed Chlioueh, moqadem de la cavalerie Ghiata :

« A partir de 1912, la France a occupé la kasbah de  M'soun aux environs de Taza. Ils sont restés là quelques jours avant d'entamer leur marche en direction de Taza à travers oued Boulejraf situé dans la commune de Galdaman. A partir de là les Ghiata les ont attaqué ainsi qu'à Galdaman, jusqu'au lieu dit « Lamtiq » situé dans la commune de Bab Boudir. C'est là qu'ils ont entamé leur guerre contre le colonialisme, à Galdaman et chez les Branès, et ce jusqu'à l'avènement de l'indépendance du Maroc en 1956. »

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C'est en effet , à l'oued Boulajraf que les troupes françaises, en provenance d'Algérie ont rencontré les premières résistances marocaines, comme le soulignait, le 8 mai 1914, le capitaine Caussin, dans son journal de route « vers Taza » : « Des hauteurs de Jbala part un feu nourri. Le convoi se rassemble et fait une courte halte en avant de l'oued Boulajraf. Notre marche rapide et inattendue réveille les douars voisins de la piste. Il est décidé un mouvement simultané des troupes en provenance du Maroc Oriental et du Maroc Occidental pour alléger l'effort réciproque. »

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Les Français parcourent la région avec un groupe de 2300 hommes. Pourtant cela n'intimide pas les Bni Waraïn : le 9 avril 1912, à la pointe du jour, environ 2500 guerriers foncent sur la reconnaissance de Mahiridja. Dés le début le combat prend une allure très violente, l'action s'étend peu à peu sur un fond de huit kilomètres : 200 morts côté marocain et 28 tués côté français. Les Bni Waraïn restent déterminés et très hostiles, et ne songent nullement à dissoudre leur rassemblement à Bou Yaâcoubat. D'ailleurs une Harka des Ghiata et Houwara, formée dans la région Taza - Msoun, vient les appuyer ; en fin avril 1912 ; elle s'installe à Safsafat sur le Melloulou , puis vers le 10 mai 1912, elle atteint la Moulouya à Sidi Bou Jaâfar. Les forces des dissidents s'élèvent alors à environ 4500 combattants. Vers la fin de 1913, le commandement décide d'installer un poste provisoire à Mahiridja, qui sera achevé, comme l'indique la plaque commémorative, deux ans plus tard, en 1915. Cette mesure a pour but d'interdire les pâturages d'automne du Maârouf des Bni Waraïn.

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Dans son journal de route « vers Taza », le capitaine Caussin poursuit :

« Ce jour du 10 mai 1914 va marquer une date mémorable dans l'histoire de notre conquête marocaine. La grande voie de pénétration, l'antique « Triq Sultan » va s'ouvrir devant nous. Les Rhiatas de l'Est cherchent à sauver la face :une ère nouvelle commence pour le Maroc. A travers les champs et les jardins où les oliviers répondent une ombre bienfaisante, le convoie s'achemine vers la ville. Des montagnes qui semblent l'encercler, une vaste kasbah profile au sommet d'une crête ses murs rougeâtres. Une immense clameur salue cette vision encore lointaine :Taza !Taza ! Tout un chacun se sent  puissamment attiré vers ces hautes murailles encore estompées par la brume matinale. Ce soir nous camperons dans Taza la mystérieuse. »

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La bataille d'après Roman Lazarev

Par le passé, les Ghiata assiégeaient la ville et lui coupaient eau et nourritures. Les citadins ne pouvaient sortir sans l'accord des Ghiata. Alors, ils portèrent plainte auprès de Hassan 1er qui attaqua avec sa Mehella, les Ghiata dans ces montagnes. Il y avait beaucoup de brouillard, ce jour là, de sorte que l'expédition s'arrêta à « Bouguerbane » sans parvenir aux hauteurs de « Ras el Ma ». L'attaque eut lieu un vendredi. »

Au milieu du mois de septembre 1874, Hassan 1er entra à Taza. Les tribus de la province lui envoyèrent aussitôt des députations. Le souverain se montra bienveillant, sauf envers les Ghiata auxquels il reprochait d'opprimer constamment les citadins ; il infligea aux fractions les plus compromises d'entre eux, une forte amende, qu'ils payèrent sans résistance. L'année suivante, Hassan 1er sorti de Fès, pour se rendre à Oujda. Il atteint Taza au mois de juillet et fit camper son armée vers Draâ Louz,(le bras des amandiers) au pied des montagnes Ghiata. La tribu ne consentit à verser qu'une faible partie des vivres qui lui étaient demandés. Le jeudi 20 juillet 1876 Hassan 1er lança ses troupes contre une fraction Ghiata. Le lendemain le Sultan tenta de pénétrer au cœur de la montagne. Les Ghiata avaient établi des barricades en travers de tous les passages. A un certain moment l'armée assaillante se trouva acculée à un profond ravin ; les Ghiata firent alors une violente contre - attaque. Le porte étendard tomba.

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Le poulain blanc de Roman azarev

Aveuglés par la poussière que soulevaient les chevaux et par la fumée de la poudre, les soldats se précipitèrent pêle-mêle dans le ravin et s'y écrasèrent. Il y eut bientôt dans toutes les crevasses un amoncellement de bagages et de cadavres d'hommes et de chevaux. Hassan 1er dut mettre pieds à terre pour sortir du terrain affreusement coupé, dans lequel avait péri la plus grande partie de sa cavalerie. Il laissa aux mains des Ghiata de nombreux trophées et avaient failli perdre ses femmes. Le Sultan parvint enfin à rallier ses troupes et les Ghiata se retirent au sommet des montagnes en abandonnant leurs villages et leurs vergers. Ayant reformer son armée, Hassan 1er, retourna dans la montagne sans rencontrer âme qui vive, puis il se porta à Oujda. A son retour les Ghiata se soumirent.

 

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Tabjia (canoniers) d'après Roman Lazarev

Après la mort de Hassan 1er le7 juin 1894, un agitateur se mit à parcourir la vallée de l'Innaouen, au courant de l'été 1902, en prêchant l'insurrection. Il était monté sur une ânesse, ce qui lui valu le surnom de Bouhmara. Ce personnage se faisait passer pour Moulay Mohamed, le frère du Sultan, et l'on ignora longtemps sa véritable origine. C'était en réalité un nommé Jilali Ben Driss Zerhouni. Il s'attribuait le nom de Moulay Mohamed afin de justifier sa position de prétendant au trône. Beaucoup de Ghiata, Hyaïna, Béni Wuaraïn , Tsoul et Branès proclamèrent Sultan le Rogui Bouhmara. Un caïd Mia et une vingtaine de cavaliers, envoyés dans la vallée de l'Innaouen pour arrêter le prétendant, durent prendre la fuite. Enhardit par ce premier succès Bouhmara, marcha sur Taza, à la tête de contingents Ghiata. Il dresse son camp sous le mur de la ville où il entra le 25 octobre 1902, après deux jours de pourparlers avec les notables. Le prétendant nomma un Ghiati caïd de Taza Plus tard, partisans de la première heure , ces mêmes Ghiata se soumirent à Moulay Hafid, et répondirent aux lettres de supplication de Bouhmara en pillant son Dar El Makhzen à Taza.

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Au plat pays  (« Azaghar »en berbère) de Galdaman, nous avons visté le douar de Aïn Lahjal, (litéralement « l'œil de la perdrix »)qui se compose de quinze à vingt Canounes et qui fait partie de la fraction Ahl Doula(« ceux de l'Etat », probablement surnommés ainsi parce que jadis ils était des guerriers au service du Guich d'une dynastie) . Le mont enneigé de Bou Iblan est la frontière palpable entre les Ghiata et leurs voisins Bni Wuarayen. Et c'est au niveau de ce hameau surnommé « œil de perdreau », que les Ghiata se trouvent en contact direct avec leurs voisins les montagnards berbères Bni Warayen. Un habitant de ce hameau nous dit avoir assisté à des mariages mixtes entre les Ghiata et les  Bni wuarayen, où ces derniers chantent en berbère alors que les premiers chantant en arabe.

Abdelkader Mana

05:04 Écrit par elhajthami dans Achoura, Le couloir de Taza | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : le couloir de taza | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

06/12/2009

La mise en scène des villes

La nuit de l'Achoura

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La mise en scène des villes[i]

Par Abdelkader Mana

A Moharram , la partie rythmique de la fête ou Dakka est partout, même à Casablanca, pourtant ville moderne. Mais c'est seulement dans certaines villes que la Dakka s'accompagne d'une tradition poétique et musicale particulière et encore peu étudiée. Dans la nuit du 9ème jour de Moharram , des chanteurs se réunissent pour une célébration rituelle au cours de laquelle vont alterner rythme et chant. Le chant met en scène la ville qui se présente avec ses quartiers et ses saints comme à Marrakech.

  • L'achoura à Taroudant
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On dit que Taroudant est le berceau de cette tradition poétique proche du malhûn , par ses thèmes et sa versification. C'est pourquoi des spécialistes aussi avertis que Abderrahmen El Malhuni et Souhoum s'y intéressent de près : au festival de Safi, au cours du débat sur la culture populaire ; El Malhouni nous dit que le poème pour l'achoura de Marrakech et d'Essaouira est un « trait culturel » qui s'est diffusé à partir de Taroudant. Souhoum dit que ce chant de l'achoura est  pour l'essentiel d'empreints à des qasida de malhun. Toutefois la verve populaire, apte à la création collective y a ajouté dit-il des improvisations de  leur cru en fonction de la situation.

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Hussein Toulali, le chantre du malhûn du Maroc
  • L'appel de Marrakech (Jarr el Aït)

A Marakech, on chante « Jarr el Aït » à 1.Bab Doukkala, 2.la Kasbah, 3.Sidi Bel Abbès,  4.Bab Aylal,5. Bab Khémis,6. Sidi Youb, et7. Jamaâ el Fna. Ce chant « aït », fait l'éloge des sept saints de cette ville appelée parfois « Sabaâtou Rijal ». On présente ainsi les quartiers par le biais du pèlerinage maraboutique. A la fin on institue un concours des meilleurs frappeurs (ou dqaïqiya). Le jury fait particulièrement attention à la manière dont chacun des deux groupes en compétition introduit la partie rythmique du rituel appelé « Affouss » (la main en berbère). On raconte que le chef du groupe vaincu devait quitter la ville pour échapper au déshonneur.

  • L'achoura à Safi

A Safi la tradition est moins vivante qu'à Taroudant et Marrakech. Mais certains spécialistes du malhun peuvent vous chanter des brioula (couplets) du poème de l'achoura. Par ce patrimoine, que le prochain festival devrait se donner pour tâche de retrouver et de remettre en scène, Safi se rattache à la grande tradition médiniste du  malhûn et à sa diversification urbaine.

  • Le Rzoun d'Essaouira

A Essaouira, dans la nuit du 9ème jour de moharram ; les chanteurs des deux grands quartiers de la ville, se réunissaient séparément à la tombée de la nuit pour faire la dakka. Puis vers minuit les deux groupes des Chbanat à l'Est et des Béni-Antar à l'Ouest avancent lentement et toujours au rythme de la dakka à la rencontre l'un de l'autre. Ils se réunissent à Souk Jdid, la place des quatres marchés qui est le carrefour de la cité où se croisent les deux axes Nord-Sud et Est-Ouest. Là commence une longue joute poétique à la manière de grandes traditions  des tribus bédouines et du « bsat » qui se déroulait à Fès à la période du Mouloud et que nous décrit si bien Hassan El Ouazzane, dit Léon l'Africain.

  • Une mise en scène de la ville

La confrontation entre les Béni-Antar et les Chbanat d'Essaouira est ambiguë : elle est à la fois affirmation de soi par rapport à l'autre et de communion visant à diminuer les tensions et les sectarismes tribaux qui peuvent exister dans la vie quotidienne. La ville n'est pas comme la campagne : le fait d'être entouré de remparts oblige à la paix et à la tolérance. D'où le traitement des conflits de la ville à l'occasion de l'achoura.

Si le rituel des confréries et des zaouïas mettaient en cause essentiellement la communauté des adeptes et donc seulement une fraction de la population avec ses caractéristiques propres ; le Rzoun est la seule institution qui mettent en cause la totalité de la ville. Il raconte en une seule nuit, celle de l'achoura, la vie collective et affective de la cité. Les joutes poétiques auxquelles ils se livrent, rappellent le souk Okad de l'époque préislamique. Mais alors que dans ce dernier cas, chaque tribu avait son poète porte - drapeau, et que c'était au jury de choisir la meilleure qasida à suspendre au prestigieux mur ; ici la compétition se faisait entre deux « poètes collectifs et anonymes ».

Le Rzoun est une phase calme où la priorité est donnée à la parole rythmée en position assise ; elle est le signe de la sagesse et de la maturité. Chacun y va de son couplet, chacun y va de son mieux pour contribuer par sa verve et son tact à l'affaiblissement du clan adverse et au renforcement du sien. Parole répétée sur plusieurs registres mélodiques, substituant à la richesse du langage ; la vertu de la répétition et la force d'évocation d'une voix tantôt triste, tantôt nostalgique, traduisant une cassure quelque part.

  • Le plan humain et le plan extrahumain

Le chœur est répartit en deux moitiés ; la partie orientale, lafrach (la natte) et la partie occidentale, loghta,(le linceul ou la couverture). Le haut et le bas reproduisent ici, symboliquement, le ciel qui recouvre la terre, soit le plan humain et le plan extrahumain. A tour de rôle ; les deux parties du chœur, chantent la mélopée, tandis qu'ils font résonner lentement leurs tambourins.

La phrase musicale chantée par une partie, hésite en son milieu en une longue modulation vocale au terme de laquelle, elle est « saisie » par l'autre partie qui enchaine. Cette modulation hésitante entre la mort et la vie, le ciel et la terre, symbolise d'une façon tangible la transition marquée par cette nuit de l'achoura entre le cycle écoulé et celui qui s'ouvre.

Les paroles de l'oubli

L'universel et le rationnel ayant envahi le terrain, la culture traditionnelle ne peut être ressuscitée qu'en tant que folklore. Au cours de notre enquête, seuls les personnes nées à Essaouira et âgées de plus de 65 ans, étaient encore capables de nous restituer quelques bribes du chant perdu. Il nous est donc parvenu émietté dans de vagues souvenirs qu'une vieille personne peut encore garder de son enfance.

Le Rzoun (chant de l'achoura) est la démonstration que les uns et les autres appartiennent à la même communauté. Il est le signe distinctif à leur yeux, de la citadinité du chanteur : le Rzoun est la mémoire collective de la ville, l'on y appartient lorsqu'on est en mesure de répéter ses brioula (couplets).  Chacun y allait de son couplet, afin de contribuer par sa verve et son tact à l'affaiblissement du clan adverse et au renforcement du sien. Pour ridiculiser l'autre clan, rien de plus piquant que d'invoquer les personnages les plus saugrenus et les plus haut en couleur pour les lui attribuer pour chefs. Il s'agit généralement de marginaux de la ville. Ainsi Ali Warsas des Béni Antar était un boiteux qui ne pouvait se déplacer que sur son âne et dont la présence était de loin signalée par son chien. Par-dessus le marché, notre personnage était marié à une Anglaise à une époque où les mariages mixtes étaient une véritable curiosité. Quant à Osman, le chef des Chbanat, il n'était rien d'autre que l'un de ces personnages si obscurs mais attachants, dont la principale fonction était de faire le tour de la ville pour annoncer le début ou la fin du Ramadan grâce à des tambours et fanfares. Dans mon enfance j'ai connu le surnommé « Naw-Naw » (quelque chose comme le« ânonnant ») qui parcourait les ruelles à l'heure du sort pendant le Ramadan pour réveiller les dormeurs, en frappant trois coups d'un gourdin à chaque porte et en répétant : « Â jah - N'bi ! Allah m'salli âla n'bi ! » (Par la volonté du Prophète ! Pour la prière sur le Prophète !).

  • Le Rzoun

Nous avons recueilli le chant du Rzoun auprès de notre propre père, maâlam Tahar Mana, doyen des marqueteurs,  auprès d' Abdeljalil Kasri, le directeur de la chambre de commerce, décédé au cours de son pèlerinage à la Mecque, de Hajoub Iskiji, le vieux herboriste dont la maison adossée aux remparts du côté de la mer s'est effondrée à force d'embruns et de vent, Larbi des Béni-Antar dit « le club » parce qu'il y organisait les jeux de hasard et les bals des européens du temps du protectorat(au cours du Rzoun ressuscité de 1983, il synchronisait les deux parties de l'orchestre avec son grand tambour à sonnailles, et il serait mort brutalement en glissant au bord de la fontaine de sa propre maison devenue un somptueux Riad pour touristes de passage dans la ville) , Driss Bali qui travaillait, dans les années 1930,comme marqueteur avec mon père , chez Bungal l'un des premiers bazaristes que la ville avait connue. Driss Bali que j'ai connu avec Georges Lapassade, lorsqu'il travaillait comme « Chaouch » du Musée du temps où Boujamaâ  Lakhdar en était le conservateur dans les années 1980, et qui a été emporté par une foudroyante cirrhose de foie.L'une de ces aïlleules constitue d'ailleurs l'un des principaux personnages voqués par le Rzoun:

Trônant sur son fauteuil

Agitant l’éventail : Aïcha Bali.

Parée de bijoux, diadème magique

Sur le front : Aïcha Bali.

Aïcha, Aïcha, soit heureuse

Nous sommes partis.

La belle a dit :

Compagnon, je t’en prie,

Que me veulent ceux qui m’interpellent ?

Il n’y a rien à dire,

Il est temps que je m’en aille.

Voici donc le Rzoun que nous avons recueilli auprès de témoins -clé, dont la plupart nous ont quitté pour toujours.

Permettez - moi donc d'avouer

Les soucis qui m'oppressent

Et si je meurs que personne ne me pleure

C'est pour toi, mon bel amour

Que j'en appelle à la muse

O toi le Samlali

Tu es tout mon cœur et ma fortune

Soit donc sans réserve

Et sers - nous la fine fleur à fumer

Le clan des Chbanat

Je m'en allais au pèlerinage de la zaouïa

Mais que vois-je ô mon Dieu au seuil de sa mosquée ?!

Un jeune garçon en train d'apprendre ses versets !

Le clan des Béni Antar

Le beau garçon aux yeux brillants

Qui valse dans la salle

C'est le fils d'Alhyan

Il porte un poignard ô madame

Au cordon de soie

Ensemble

Moi, je ne veux pas du vieillard

Mais c'est la volonté de Dieu

Comme tu es folle !

Je veux seulement le garçon

A mettre sur mes genoux et préparer tôt notre dîner

Comme tu es folle !

Je ne veux pas me marier

Mon compagnon m'offre la coiffe rouge de Marrakech

Comme tu es folle !

Le clan des Béni-Antar

Allez-y faites la ronde toute grande

Où êtes-vous les Béni-Antar, vous les braves ?

Allez-y faites la ronde toute grande

Tels les pétales de la fleur

Les Béni-Antar autour de leur Sultan

Le clan des Chbanat

Lune ronde toute grande, faîtes la ronde

Où êtes-vous Béni-Antar, joueurs de hasard ?

Lune ronde toute grande faites la ronde

Où êtes - vous Béni-Antar, voleurs de hasard ?

Ensemble

Comment se fait-il que le garch d'argent

Deviennent le dirham de papier ?

Voilà l'origine du profit et du vol !

Commerçants spéculateurs

Artisan grâce à sa bourse mais sans métier

Et théologien dont la principale devise est de dire : « Donne »!

Le clan des Chbanat

Qu'est-il donc arrivé aux Béni-Antar ?

Pour délaisser les chanteurs du malhûn

Et les remplacer par le phonographe ?

Le clan des Béni-Antar

Mais quel est votre chef ô Chbanat ?

Osman à la tête bossue

Et à la bedaine serrée d'une cordelette ?

Le clan des Chbanat

Et qui est votre chef ô béni Antar ?

Ali Warssas traînant avec son chien et son âne ?

Le clan des Béni Antar

Vaillant compagnon, frappe ton bendir

La nuit est encore longue

Le clan des Chbanat

Vaillant compagnon frappe ton bendir

Vois les Béni-Antar qui s'essoufflent

Le clan des Béni Antar

Soyez tous nos témoins

Voyez donc venir l'aube...

Suite logique des échanges de sarcasmes, le rituel s'achève en rixes et bagarres entre adversaires, c'est le taâlak ; le « suspendu », (on devait probablement suspendre un mannequin dénommé « Baba âchour », symbole de l'année qui vient de s'écouler). Ils se lancent tambourins et tisons de feu. On compte souvent des blessés, mais les blessures reçus en cette circonstance possèdent une baraka. L'un des buts de la compétition consiste à déposséder le clan adverse de son drapeau pour le jeter à la mer. Il nous semble que c'est là, un rite de purification, qui consiste à laver l'adversaire de ses impuretés.

Abdelkader Mana


[i] Article paru dans Maroc-Soir du mardi 16 septembre 1986.


14:14 Écrit par elhajthami dans Achoura | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : achoura | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook