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24/10/2009

Les Regraga vingt ans après

Les Regraga vingt ans après...




Par Abdelkader Mana


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Dans son « Mounqîd min adhalâl », Al Ghazâlî déclarait : « En tout temps il existe des hommes qui tendent à Dieu, et que Dieu n’en sèvrera pas le monde, car ils sont les piquets de la tente terrestre ; car c’est leur bénédiction qui attire la miséricorde divine sur les peuples de la terre. Et le Prophète l’a dit : c’est grâce à eux qu’il pleut, grâce à eux que l’on récolte, eux, les saints, dont ont été les Sept Dormants ».

Une fois à Had Dra, en pays chiadmî, je décide de me rendre à pied, à Akermoud qui se trouve à 30 kilomètres de là. Une piste mène au figuier sacré qui se trouve à moins de deux kilomètres à gauche, en allant vers Akermoud. Au douar dénommé Tiguemmi- Jou , l’épicier du coin m’offre du petit-lait pour me désaltérer. Je lui fais remarquer que son village porte un nom berbère, en plein pays arabophone chiadmî.

- Beaucoup de mots berbères sont encore en usage dans ce pays, me répondit-il.
- Y a-t-il ici un arbre sacré ?
- Oui, une zebbouza (olivier sauvage).
- Où ?
- Là, près du cimetière où les gens se frottent le dos, pour alléger leurs os.

Les cimetières sont les seuls endroits où les arbres sacrés et les plantes médicinales ont la chance d’être conservés et de croître indéfiniment. Ainsi, non loin de la saline de Lalla Chafia clé du périple des Regraga sept fœtus sont enterrés à l’ombre de palmiers nains. Ils ont l’allure de vrais palmiers, sauvegardés qu’ils sont par l’enceinte sacrée du cimetière aux sept fœtus.

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À Talla, dont l’assise territoriale se prolonge jusqu’à Sidi Bouzerktoun en bordure de mer, on me montre l’olivier sauvage dans un coin du cimetière, où sont enterrés les gens du village Tiguemmi- Jou. On appelle cet olivier sauvage « la sainte protectrice du cimetière ».C’est dans cette nature magnifique et sous un arbre sacré de cette région, qu’à l’aube de ce printemps, j’aurais aimé enterrer la dépouille de mon père et non pas dans un cimetière anonyme de Casablanca… Pardonnez-nous, père ! Pardonnez-nous, père ! Et c’est maintenant que je réalise ce que signifie l’irréversibilité du temps et des événements qui s’y déroulent…
On est à vingt-quatre kilomètres d’Akermoud au tout début d’ Aïn – Lahjar (la source de pierre), avec un gros village à ma droite, au milieu duquel se trouve la coupole de Sidi Ben Rahmoun (le saint patron de la miséricorde en quelque sorte). Je ne crois pas qu’il fasse partie du circuit de pèlerinage des Regraga. Mais certains pèlerins - tourneurs y font escale juste avant d’escalader la montagne de fer. Il y a par ici, de gigantesques caroubiers et de très beaux palmiers. J’ai l’impression de me promener dans le jardin d’Eden où coule une eau douce et bénéfique. Une balade qui pourrait bien être un remède pour les blessures de l’âme. Mon père aimait beaucoup marcher de la sorte, au printemps renaissant. Il y puisait une énergie vitale, le renouveau physique et spirituel. Se réchauffer le cœur et le corps au soleil. Partout les frais feuillages luisent sous le paisible soleil d’hiver.
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C’est dans ce pays d’Aïn Lahjar, où enfant je suis monté sur une chamelle blanche avec le fils de notre voisine lalla ghzala, que s’est établi selon la légende l’un des quatre ancêtres éponymes des Regraga. , comme l’attestent les carnets d’un lieutenant d’El Mansour, qui portent la date de 988-1580 :

« Nos seigneurs les Regraga appelés Hawâriyyûn,sont des marabouts dont le plus grand nombre est chez les Haha. Nos seigneurs les Regraga – que Dieu les favorise- sont les descendants des apôtres mentionnés, dans le livre de Dieu. Ils sont venus du pays des Andalous. Ils étaient quatre hommes, et c’était au temps du paganisme. Ils s’établirent au lieu dit Kouz, au bord de l’oued Tensift. Les gens leur firent bon accueil. Ils habitèrent là longtemps et y bâtirent une mosquée qu’on appela la mosquée des apôtres (Masdjid al- Hawâriyyûn). De là ils se dispersèrent. Les quatre firent souche et c’était : Amejji, Alqama, Ardoun et Artoun. Ils habitèrent : Amijji, à Kouz. Alqama, à Tafetacht. Ardoun, à Sekiat et Mrameur. Artoun à Aïn Lahjar. Puis ils apprirent la nouvelle de la venue du Prophète – sur lui la prière et le salut –et de son message. Ils allèrent à lui et ils étaient sept hommes. Ils reçurent du Prophète une grande baraka. Et on raconte qu’il y aura toujours parmi eux sept saints jusqu’au jour du jugement... »
C’est à l’étape de Marzoug, le 15 avril 1984, que j’ai rencontré pour la première fois le réçit de cette légende en plus élaboré. Je notais alors dans mon journal de route :
« Je retrouve au crépuscule « l’homme-médecine » sur la terrasse de la mosquée. Il sort de sa choukara un exemplaire de l’Ifriquiya. Comme il refuse de me le confier, je me mets à la recopier à la lumière de sa torche. Au bout d’un instant, l’éclairage n’encadre plus la feuille blanche où j’écris : l’homme somnole déjà comme un enfant ; le dormant éclaire la feuille qui parle justement des sept dormants !
Bientôt le fquih de la zaouia de Marzoug nous rejoint. Il me donne quant à lui une version originale du mythe fondateur : « A l’origine, les Regraga sont venus d’Arabie ; ils étaient quatre : Ardoun, Artoun, Majji et Alkama, leurs tombeaux sont célèbres au pays Chiadmî. Ardoun se trouve dans la tribu Njoumes (étoiles), Artoun à Aïn Lahjar(source de pierres), Majji à Korimat et Alkama à Tafetacht.De ces quatre ancêtres sont nées les trois taïfa conquérantes du Maroc, Regraga, Sanhaja et Béni Dghough, qui ont donné naissance aux sept saints Regraga. Les quatre premiers venus d’Orient se sont mariés avec des femmes berbères. Ce sont les Hawâriyyûn (apôtre) du Prophète d’Allah, Aïssa (Jésus), la paix soit sur lui. Ils ont participé à la table servie qu’il a fait descendre sur eux. Certains lieux portent d’ailleurs leurs noms telle la mosquée des apôtres, Hawâriyyûn, près d’Akermoud. Les sept saints se trouvent dans le Sous extrême, à Marrakech, dans la région d’Asilah et à Tétouan. Ils sont tous oubliés sauf ceux des Regraga. Au temps de Moulay Ismaïl, on a failli exterminer leurs descendants.On leur a imposé la corvée de chaux et de genêt pour la construction des remparts de Meknès.Ils ont attendu avec leurs charges à l’extérieur de la ville. Mais le sultan les avait dédaignés. Au bout de huit jours, les ânes sont devenus des lions, la chaux s’est transformée en flammes et les gerbes de genêts se sont métamorphosées en vipères. Lorsque le sultan a eu vent de leur prodige, il leur a dit : « Rentrez chez vous ! »
Puis il ajoute : « Youssef Ibn Tachfine a eu également recourt à la taïfa des Regraga pour conquérir le pays Haha et ses environs. »

Le lettré qui parle ainsi est un homme cultivé ; pour lui, ceux qui font le Daour sont des « frustes et des ignorants ». Il m’introduit dans une pièce rustique ; sur un pupitre à même le sol, de vieux livres de théologie, jaunis par le temps. En guise de conclusion il me dit : « On m’a rapporté que vous avez dressé la carte du Daour avec, au centre, le sultan des Regraga : j’aimerai avoir un exemplaire de votre livre lorsqu’il sera terminé. »

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Sur la trace de la fiancee de l eau et des gens de la caverne

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Porteurs d eau des  Regraga


Pour la première fois, je dors à la belle étoile au sein même de la khaïma sacrée. La plaine lune qui tantôt disparaît, tantôt apparaît derrière les nuages mouvants, éclaire les buissons et les champs d’une poésie mystérieuse.
Le Retnani, ce solide gaillard qui a effectué le pèlerinage quarante-sept printemps de suite, dit sur le ton de la moquerie : « il faut que le Regragui compte sur son porte-monnaie lorsqu’il parviendra en pays berbère : le berbère lui donne un œuf et lui demande de bénir la vache, la poule et la grand-mère ! »
« La patience est la maîtresse des hommes, dit philosophiquement le vieux chamelier en lissant sa barbe blanche. Puis il ajoute : il y a parmi les berbères des hommes cappables de néttoyer les dents d’une vipère ! »
Le moqadam de la khaïma sort de sa reserve habituelle et commence à imiter théâtralement le bégaiement d’un personnage comique. Puis la conversation tourne à la critique de la répartition des offrandes :
« Il faut que nous soyons payés plus que les autres, car nous sommes les pilliers de la khaïma ; toi-même, moqadem, tu devrais prendre la part d’une zaouia ; tu es notre véritable moqadem, l’autre on l’ignore.
- Je ne peux pas prendre la part d’une zaouia et ceux d’Essaouira – allusion au nouveau moqadem citadin – me contrôlent sévèrement. Le moindre sou est enregistré, on partage suivant la règle. »
On fait maintenant allusion au conflit qui a éclaté entre la zaouia de Sidi Boulaâlam et celle de Sidi Hammou Hsein. Habituellement, cette dernière percevait le vingtième de la ziara, mais comme elle a réclamé une parcelle de terre, celle de Sidi Boulaâlam lui renie cette part. là-dessus l’homme-médecine donne son avis bien arrêté : « Tu manges ton blé et tu convoite mon aire à battre ? Deux personnes ne peuvent prétendre hériter d’une seule part ! »
Le moqadem de la khaïma : « J’ai discuté hier de ce litige avec le grand moqadem, qui nous a conseillé de réunir les vieux de chaque zaouia à la fin du daour. Ils sont les seuls habilités à trancher cette question. »
Après une prise de tabac, il poursuit sur un autre registre : « J’ai un fils enseignant à Casablanca ; je sais qu’il ne croit pas en Dieu parce que la tête lui a tourné à cause de la philosophie. »
Ayant fait cette remarque sur les jeunes qui ne croient plus en Dieu et encore moins en ses saints, il dit à ses compagnons : « Boulaâlam, Marzoug, et Sekyat sont trois zaouia de l’époque Almoravide ; les autres existent depuis l’époque de Jésus. »
...Je sens l’odeur de l’huile d’argan :
1 Est-ce qu’il y a de l’huile d’argan dans ce pays ?
2 Mais c’est le pays de l’arganier. » me répond-on »


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Marzoug, 6 heures du matin, le 16 avril 1984

Ciel brumeux, village encore endormi. Mais déjà, on entend de toute part chants d’oiseaux, répliques joyeuses, d’une branche à l’autre, d’un arbre à l’autre, d’un champ à l’autre.
Je me dirige vers la boutique encastrée au flanc de la montagne pour acheter de quoi laver mon turban et ma farajia déjà pleine de poussière. Le commerçant dont la rondeur est encore soulignée par sa fine barbe blanche me dit : « Avez-vous écrit qu’on a découvert hier un chameau chargé de vin ? »
Tout le monde me prend pour le scribe du daour. Je ne réponds rien, n’osant lui dire que je tiens autant à la liberté des autres qu’à la mienne ; avec son air de théologien, il m’aurait pris pour un individu dont la religion n’est pas bien arrêtée ; le commerçant ajoute :
«Quelqu’un croit que vous êtes l’instituteur de Taourirt».Curieux, Taourirt a toujours été pour moi « la colline au trésor ».
« A l’époque coloniale, poursuit le commerçant, nous n’avons jamais vu le contrôleur. Le dernier contrôleur qui nous rendit visite, dés qu’il s’est penché sur le village d’en haut de la colline, a glissé sur la pente et s’est fait une fracture ! Ici, on est complètement coupé du monde. Avant-hier, ayant l’occasion d’avoir en main un transistor, j’ai pu saisir quelques bribes d’informations : « Sa Majesté a désigné un nouveau gouvernement ». Puis silence ».


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Sur la trace des pelerins tourneurs du printemps

Les pèlerins se purifient près du puits ; que de poussière ! Malgré sa barbe blanche et sa bedaine socratique, le conteur qui fait office de « conseiller de la fiancée nue » foule allègrement au pied sa djellabah mouillée sur une dalle de pierre lisse. Près du puit ombragé de lauriers roses, tel un boa, son immense turban sèche déjà sur l’enclos d’épines grises.

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C’est un fin connaisseur de malhûn, pour avoir parcouru le pays de long en large depuis 1930. Pour lui, en matière de tradition orale : « Le crâne du disciple sans maître est vide ». Il me serre amicalement la main pour m’empêcher de prendre note en me disant : « Le voleur de rimes mérite que je lui arrache les dents ! »

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Un paysan fruste nous raconte qu’au temps du Gazouzi – l’autocar qui fonctionne au charbon de bois durant la seconde guerre mondiale – les Français astreignaient les paysans à la corvée de charbon et à fournir du bétail pour l’armée. La corvée était aussi le fait des grands caïds : « L’eau de ce puit est tellement bonne que le caïd El Hajji contraignait les fellahs à lui en rapporter des gargoulettes sur leurs chameaux. L’eau de sa tribu du Sahel est salée à cause de la proximité de la mer ».

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Allégé de mes propres poussières, je reviens au village. Deux chameaux sont cabrés devant une tente pleine de mendiants. On se lance des blagues.
« Les gens ont besoin d’une horloge pour se réveiller, quant à nous, c’est lui (en désignant un ami) notre « réveil » puisqu’il se met à tousser dés l’aube ».(éclat de rire).

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Dés que l’hilarité de l’homme est calmée je le questionne : « J’ai entendu parler d’une pratique assez curieuse : la vente aux enchères anticipées... » Du tac au tac, il me répond : « C’est la vente du vent ( les zaouia vendent leur part du tribut sur l’élevage avant de l’avoir reçue). Mais elle n’est pas unique : dans certains grands moussems du Nord, les chefs de bandes de voleurs se réunissent à l’aube sous un figuier et procèdent à la vente aux enchères du moussem. Ceux qui ont vendu le moussem ne doivent plus toucher à quoique ce soit, même si le hasard fait qu’un porte-monnaie tombe à leur portée. »

Devant un public attentif, le vieux descendant du sultan des Regraga, égrène les paroles prophétiques du Majdoub :

« Essaouira périra par le déluge
Un vendredi ou un jour de fête,
Marrakech est un tagine brûlant,
Fès, une coupe transparente.... »

En guise de commentaire quelqu’un dit : « On raconte que le Mejdoub était fou. Mais tout ce qu’il disait arrivait. L’œil verra ce que l’oreille entend. On raconte qu’il était fou, mais il voyait avec « l’œil du cœur ». l’œil – la vision du Majdoub – n’est pas simple regard ; il est « l’œil du monde », comme disait Schopenhauer : « le pur connaître »...


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Un second commentateur ajoute : « Au pays Chiadma, il y a ceux qui suivent la moisson des ancêtres et ceux qui la délaissent.... »
Non loin du puit du village, on est invité dans la demeure de l’ex-président de la commune rurale où nous attend le moqadem de la taïfa. Nous avons fini par aborder le litige qui oppose deux des zaouia. La khaïma soutient la zaouia B. alors que la taïfa soutient la zaouia H. Ce litige local révèle en fait l’opposition entre la taïfa (clan de l’Ouest) et la khaïma (clan de l’Est). Curieusement, on assiste à une opposition entre légitimité mythologique et légitimité rituelle : la khaïma, dans sa défense de sa zaouia protégée (B) se fonde sur le mythe (les membres de B sont les descendants de l’un des sept saints). Ils ont donc la priorité parcequ’ils sont antérieurs. Quant à la taïfa, dans la défense de ses protégés (les membres de la zaouia H), elle se fonde sur le rite : ils ont toujours eu une cote-part de la ziara (un vingtième).
On peut infirmer des mythes et des documents mais pas un rite : le fait que des hommes en chair et en os se soient toujours comportés ainsi depuis des générations.

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Nous avons déjà vu la position de la khaïma, voici l’interprétation des faits selon le moqadem de la taïfa :
« Ceux de Sidi Boulaâlam, par taâssoub ( sectarisme tribal), veulent exclurent leur co-héritiers, arguant qu’ils ne sont pas des Regraga d’origine. Cependant, nous avons-nous-mêmes dans notre zaouia, des éléments qui en sont devenus partie intégrante, non par filiation mais par alliance : lorsque les caïds ou les autorités coloniales exigeaient des impôts supplémentaires, la zaouia associait à cette charge d’autres fractions de la population. En contre partie de leur participation, on leur a accordé une part des ziara. C’est probablement ce qui s’est passé dans cette affaire. Il faut prendre en considération la notion juridique de tassarouf (le fait établi par la pratique courante, l’état de fait). Souvent une propriété devient tienne, non sur la base d’un document écrit mais par tassarouf : on peut témoigner que cette propriété vous appartient depuis tant d’années. »

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La taïfa se fonde sur le tassarouf (ici le rite) et la khaïma se fonde sur la sira (biographie des saints d’après l’Ifriquiya). Avec un sourir indulgent, le moqadem de la taïfa me remémore le comportement de l’homme-médecine, qui, en le voyant, a caché le manuscrit qu’il me montrait sous l’eucaliptus près de l’abreuvoir : « Je l’ai remarqué rentrant subrepticement le bout de papier qu’il vous montrait dans sa choukara. Je sais qu’il s’agit simplement d’une photocopie d’un livre qui rapporte le départ des sept saints vers l’Orient.»
C’est tout à fait juste. Comment l’a-t-il su en dépit de la méfiance de l’homme-médecine ? Je ne saurais le dire. Mais les princes ont des espions partout ! Quelle méfiance entre les gens de la khaïma et ceux de la taïfa !

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Cette histoire me rappelle l’épisode du gendarme qui m’avait ordonné : « Donnez-moi vos archives ». Je lui ai donné un calepin vide. Dans ces contrées de tradition orale, faire le passage homérique de l’oral à l’écrit serait-il un crime ?
Parmi les invités, un commerçant donne la ziara et les Regraga le bénissent : « Les opérations de vente et d’achat chez les autres commerçants, mais tout le profit pour vous ! »

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- J’ai aussi des ennemis, leur dit-il.
- Nous voulons qu’ils soient comme les pastèques sur la pente qui, une fois mûres, roulent jusqu’au lit de la rivière ! Nous voulons qu’ils soient comme la jarre fracassée, ni eau, ni débris ! Qu’ils soient dispersés comme les grains de la grenade écrasée !


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El Haj demande qu’on bénisse un parent éloigné : c’est l’envoi de la baraka par télex ! El Haj corrige les noms pour ajuster les tirs de la baraka vers sa cible invisible !
Comme à l’accoutumée, juste avant de partir, on procède à la répartition de la « table ronde », sur la place de la mosquée. La zaouia d’Akermoud reçoit deux grands plats. On m’invite à prendre un peu de barouk. La « fiancée », tel un prince d’Andalousie, observe d’en haut le spectacle. Je la rejoins sur la terrasse. En bas, le moqadem de la khaïma me remarque et ordonne qu’on me serve une offrande entière comme si j’étais à moi seul une zaouia : je soupçonne qu’on me prend pour un marabout déguisé en fquih-journaliste !

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C’est aussi un langage codé : on me reproche d’avoir rallié la taïfa : « Ingrat, est-ce qu’on t’a affamé à la khaïma pour que tu ailles vers la taïfa ! »
Les deux clans cohabitent,mais la rivalité subsiste : ils se complètent dans la rivalité comme l’homme et la femme. Faisant semblant de ne pas avoir saisi la signification du message, la reine de la taïfa me demande :

- Pour qui cette offrande ?
- Pour moi » (Je n’ai fait que chuchoter).

Je ne fais pas seulement partie du décor, je deviens un enjeu : le scribe rehausse le prestige du clan dans le sillage duquel il écrit. Dans mon ivresse, j’ai complétement perdu la notion du temps, ce qui compte ici c’est le mouvement du soleil et de la lune, c’est de savoir qu’on est dans la période des fèves et des petits pois, au seuil des moissons auxquelles succèdera la période des raisins et des figues. Le reste n’est que bavardage et vent inutile. »

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Retour à ma dérive du mois de janvier 2003 :

Des paysans courbés en train de sarcler, un champ de petits pois ou de fèves, que sais-je ? Vaches engraissées se prélassant paisiblement à l’ombre des oliviers de la vallée heureuse. Et toujours ce silence et cette lumière intemporels, baignant des scènes bibliques issues du fond des âges. Rien qu’un chant de coq et des vaches broutant de l’herbe fraîche. Rien que le chant de coq, lumière de ce silence. À ma droite, la montagne sacrée s’achève. En face une petite colline couverte de petits thuyas vert-fauve. Au-dessus, un ciel bleu. Encore un âne qui braie, puis le silence règne à nouveau sur la paisible vallée de lumière. Au bord de la route de gigantesques gerbes de carottes fraîchement cueillies. Je m’en vais plus lentement que le trottinement des ânes. Il me faudra une éternité pour atteindre cette ultime étape d’Akermoud.

À ma rencontre arrive un homme sur son âne. Il s’avère être un ami d’enfance revenu vivre dans l’un des hameaux de Talla. C’est Regragui Zerktouni, qui était notre voisin au derb Jbala. Son père était marchand de légumes à l’ancien mellah d’Essaouira :

- Je m’en vais récolter de l’herbe fraîche au bord d’Aïn – Lahjar (la source de pierre), pour ma génisse et mon taureau. Priez pour le père, prenez soin de la mère, me dit-il en m’appelant par mon prénom.

Plus loin ses parents attendent au bord de la route l’arrivée de l’autocar, qui doit les ramener à Essaouira. Sa mère est là avec son haïk immaculé si caractéristique des femmes traditionnelles d’Essaouira. Elle m’accueille par ces mots :
- Oh, ancien voisinage !

Quand j’étais gosse, et que son mari, était locataire chez nous, je me souviens du jour où il avait dit à mon père :

- Puisque je ne peux vous régler le loyer en argent, acceptez d’être payé en nature !

Il voulait payer son loyer à coup de bottes de carottes fraîches et de couffins de pommes de terre et de choux-fleurs ! À l’ancien mellah, il tenait une toute petite boutique avec trois tomates et cinq carottes rabougries ! Je lui rappelle l’anecdote du loyer payé en nature, et le vieux se met à pleurer : reviens jeunesse pour que je puisse te raconter ce qu’a fait de moi la vieillesse !
Des genêts fleuris. Un village abandonné surplombe la vallée. Est-elle vraiment heureuse ? Les toitures sont tombées, des herbes folles poussent à l’interstice des pierres. Où sont partis ceux qui habitaient ici et qui n’ont laissé derrière eux que ruines et désolation ? Un peu plus haut, la vie. Un chameau, un minaret fraîchement chaulé à la chaux et des laboureurs en contrebas de la zaouïa de Talla. Le mauve, couleur d’amour, se mêle au blanc du genet sacré dont les Regraga flagellent les pèlerins. Puis voilà un petit oisillon mort au bord du chemin. Prière pour tout ce qui vit et tout ce qui meurt. Amen. Le dieu-potier, d’abord insuffle la vie, puis la retire.

Une paysanne me montre un karkour (amas de pierres sacrées) :

- C’est la première mosquée à laquelle on se rendait le dimanche, me dit-elle. On s’y frotte le dos. C’est la mosquée des chérifs qui s’y réunissent la veille du dimanche soir pour y partager un repas communiel.
Puis elle poursuit en me montrant le nouveau minaret :
- Maintenant, voici la nouvelle mosquée !

Jacques Berque note à propos du karkour :
« Si le champ est épierré, les pierres sont groupées en menceau, karkour, non sur la périphérie, mais à l’intérieur. Or ce menceau prend assez fréquemment une fonction magico-religieuse, celle de maqâm « mansion ». Au bout de cette évolution s’entrevoit le bétyle sémitique, qui peut être opposé au Dieu-Terme latin. »
Une euphorbe et un figuier effeuillé surplombent la vallée. Et brusquement voilà l’océan : son bleu sombre dénote avec le bleu clair de l’azur. Enfin l’horizon ! C’est cela le Sahel, le pays côtier, là où la mer rejoint la terre. Et c’est beau le Sahel ; vert doré, vert sombre, bleu clair, bleu sombre. Les couleurs du Sahel.
J’assiste à la fabrication d’une amphore par le potier de Zaouit Chérif. Je lui achète une guelloucha pour le petit-lait. Ce village de potiers n’est visité par les Regraga qu’à la fin du Daour.


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De retour à Had Dra, je décide d’aller visiter les racines de mon père au pays chiadmî. J’arrive au Haîmer le pays aux mottes de terre rougeâtres. Je me rends au hameau des Oulad – Aïssa. J’y reviens pour la première fois depuis mon passage avec les tiach (novices) des Regraga, le mardi 11 avril 1984. Je notais alors dans mon journal de route :

« Je rencontre Brik, ce vigoureux fellah et habile fabriquant de nattes :

- Tu as bien fait d’accompagner les Regraga ; tourner en rond dans la médina affaiblit la vue et vieillit les os.

Brik appelle mon père khali (oncle maternel) ; malgré quelques racines rurales, mon père a grandi en ville où il travaille comme marqueteur. Je suis donc ravi de retrouver Brik qui me rappelle ces racines. A hauteur du puit Brik lance à une silhouette courbée au milieu d’un champ d’oignons :
- Hé ! Envoie-moi cinq navets !
Les enfants de Brik voient rarement leur instituteur, ils jouent à cache-cache avec les poules ; de toute manière on les destine à la terre. Peut-être, en effectuant ce pèlerinage, je ne fais qu’emprunter la voie de mes propres ancêtres ? C’est cette dimension affective du temps qui resurgit de l’oubli, cette déflagration du souvenir, qui donne sa dimension mystique à mon équipée.
Brik me dit :
- Tu as vu quel long chemin les Regraga parcouraient ? Pourtant, ils n’avaient que leur bâton, un peu de semoule et les prières…Celui qui ne bouge pas meurt : un soir qu’il faisait très froid, deux marchands de tissus et d’épices – marchandises du paradis- entraient en ville après leur tournée dans les souks de la région. Ils trouvèrent les portes fermées ; au crépuscule, on fermait les portes de la ville parce que c’était le temps de la siba, le temps où les caïds étalaient le burnous sur la djellaba et faisaient parler le baroud. Le marchand qui resta immobile jusqu’au matin fut trouvé inanimé au pieds des remparts, alors que son compagnon, qui avait passé la nuit à rouler une grosse pierre entra prendre son petit déjeuner tout trempé de sueur en répétant : « Que le lit où coule le flot de notre vie serait étroit s’il n’y avait le vaste espace de l’espérance ! »

La quête de ce printemps est à la fois mouvement et espérance…Un cycle pédagogique, un réapprentissage de la vie…

Mercredi 12 avril 1984

Hniya est clouée sur son lit de bois (tissi) par la paralysie mais sa tête est joyeuse. Elle interpelle son fils qui m’invite à prendre le thé dans l’autre pièce :
- Comment ? Laisse Abdelkader avec moi ; n’avons-nous pas partagé le sang et le sel ? Laisse-moi le voir une dernière fois...Je n’ose pas aller à l’hôpital où les paysans subissent le mépris et la dérision ; je préfère mourir parmi les miens...
Le fils de Hniya, tout jeune qu’il soit, a déjà trois garçons et une fille. Il a appelé l’un d’entre eux Regragui parce qu’il est né le jour du daour. Tout semble ici voué à la fécondité : la chamelle comme la vache, l’ânesse comme la poule ; la maison grouillait de vie et de petites bêtes pleines de douceur. Hniya s’étonne que nous autres citadins nous nous mariions si tard, si c’est à cause des études, c’est que l’école doit être stérile, à son avis. Lemari de hniya, qui confond chèvres et gazelles, la désigne d’un geste en me servant le thé et dit :
- Ella a déjà acheté son linceul…
Tante Hniya attend la mort avec résignation comme une chose naturelle.
- Si je meurs, me dit-elle, que ce ne soit pas cause de regrets ; j’aurai laissé derrière moi une telle progéniture que je ne serai pas vraiment morte.
Elle me dit en guise d’adieu :
- Dis à ton frère Majid de venir chez nous au temps des raisins et des figues…

Au temps des raisins et des figues, je suis revenu l’année suivante (1985), mais elle était déjà morte. Son mari est venu en ville pour vendre ses fébules et ses potes amulettes en argent afin de faire face aux difficultés causées par la sécheresse. Le sacrifice me parut d’autant plus pathétique qu’il s’agit là d’enterrer jusqu’au souvenird’anciennes fiançailles.

La mort est aussi naturelle que la naissance ; elle est dédramatisée. Dans un chant des Ghazaoua d’Essaouira, le défunt parle de sa propre mort :

Chant des Ghazaoua
« La mort m’a ravi…
El Hal, el hal….

Allah ! Allah notre Seigneur (Moulana)
Que ta miséricorde soit avec nous !
Je commenc au nom de Dieu le clément
Au nom du généreux qui n’a pas d’égal
C’est lui le miséricordieu :
Au jour du jugement dernier
Ne nous abondonne pas
La mort m’a ravi par ruse
Et on chauffe l’eau dans la marmite
Dieu me lavera
Ils ont apporté le linceul et le baume
Et les gens commenceront à m’ensevelir
Ils ont apporté le brancard du menuisier
Et ils m’ont déposé avec douceur
Ils se sont penchés à quatre pour me porter
Ils m’ont accompagné avec une belle oraison
En hâte, jusqu’à ma dernière demeure
Ils ont apporté les pelles et les pioches
Et ils ont creusé ma tombe
Ils ont prié avant de partir et de m’abandonner
J’ai dis : « Ô mon Dieu, quel sommeil sans fin
Et quelle terre vont m’écraser !
Le juge de l’enfer m’est apparu pour m’interroger
Avec ruse sur ce que j’ai fait ici bas
Heureusement pour moi le Prophète le Clément
Me protégera au jour de la résurrection
Allah ! Allah ! Ya moulana
Que ta miséricorde soit avec nous
Lorsque celui qui appelera les morts au jour du Jugement
En dernier m’interpellera
Oublie les confidences sur l’oreiller
Et prends bien en charge les obligations religieuses,
La foi, la certitude et la profession de foi Islamique
Le hal, le hal, Ô ceux qui connaissent le hal !
Le hal qui me fait trembler !
Celui que le hal ne fait pas trembler, je vous annonce ;
Ô homme ! Que sa tête est encore vide
Ses ailes n’ont pas de plumes
Et sa maison n’a pas d’enceinte
Son jardin n’a pas de palmier
Celui qui est parfait, la calomnie ne l’efleure pas
Sidi Ahmed Ben Ali le wali
Prends-nous en charge, Ô notre cheikh !
Sidi Ahmed et Sidi Mohamed
Ayez pitié de nous. »

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Le hameau de Hniya s’appelle les Oulad Aïssa ; en entrant dans la maison, je fus profondément bouleversé par l’attaque de leur chien qui s’était détaché de sa chaîne et m’aurait mordu si ma djellabah n’avait pas servi d’écran protecteur et sans la promptitude du mari de Hniya. Sa belle-fille m’aspergea d’eau pour dissiper ma peur et me fit lécher son bracelet d’argent pour que je retrouve mes esprits. Vivre au rythme du soleil et des étoiles, c’est aussi apprendre le courage et pas seulement la résignation.
Peut-être espère-t-on dans la maison, du passage des Regraga, l’apaisement des souffrances de Hniya avant que ne vienne l’heure du silence ? dans le hameau, on se prépare activement à la réception des tiach ; ces ouvriers de la ruche, ces novices qui ratissent au large pour recevoir la ziara des hameaux éloignés.
Le soleil est déjà bien haut, lorsqu’au tournant de la colline, entre deux enclos d’épines le chœur entonne la fameuse prière de la pluie : « Puissions-nous être arrosés de votre jardin ? Etc. » Je reconnais au premier rang « Zahra le cheval » qui prend ici des airs de théologien ; c’est un diseur de blagues qu’il ponctue par des : « Je coupe ta parole avec du miel ! », ou encore : « Il ne faut sous-estimer personne ; on ne sait jamais si derrière un mendiant ne se cache pas un saint ou un djinn ! Car il est dit que sept saints sont vivants, sept sont morts, sept ne sont pas encore nés et sept j’en ignore tout ! »

Après cette cérémonie les tiach iront dépenser leur argent aux jeux de hasard un peu à l’écart du daour au milieu des touffes de genêt. Selon Taylor : « les jeux de hasard sont venus de la divination par le sort. » Les jeux de hasard sont souvent liés au rite de passage. On espère qu’en gagnant cejour-là, on gagnera pour le restant de l’année. D’ailleurs, les jeunes ici jouent aux cartes en pariant sur l’argent de la ziara.

A Essaouira, la nuit de l’achoura, parmi les sarcasmes que se lancent les deux clans de la ville, certaines répliques se rapportent aux jeux du hasard. Le clan des Chébanat reproche à celui des Béni Antar de commettre un sacrilège (le Coran formule une interdiction vis-à-vis des jeux de hasard sous le nom de mayssir : ce qui procure un gain illégitime) parcequ’ils s’associent pour ces jeux avec les juifs durant leur fête du Pourrim :

« Lune ronde, toute grande, faites la ronde
Où êtes-vous Béni Antar, joueurs de hasard ?
Lune ronde, toute grande, faites la ronde
Où êtes-vous Béni Antar, voleurs de hasard ? »

Ce à quoi les Béni Antar répliquent :

« Qu’est-il donc arrivé aux Chébanat
Pour délaisser les chanteurs du malhûn
Et faire appel aux hayada de la campagne
Comment se fait-il que garch (piecette) d’argent
Devienne le dirham de papier ?
Voilà l’origine du profit et du vol
Commerçant spéculateur,
Artisan grâce à sa bourse mais sans métier
Et théologien dont la principale devise est de dire : « Donne ! »

Maintenant les jeunes tiach prient pour que le ciel ne demeure pas perpétuellement bleu. L’un d’entre eux porte étendard du printemps : un bouquet de marguerites et de coquelicots attaché par un brin de palmier nain à une branche aux feuillage verts : c’est la fiancée de la pluie. Il faut juste un peu de pluie pour faire pousser le maïs.

- Voilà que les Regraga sont en train de vanner, me dit Brik.

Leur chant ou souffle magique est comparable au vent qui sépare le bon grain de la paille, leur baraka est capable d’extraire du corps les maladies qui le hantent. Les tiach sont reçus à beit berra (la maison des hommes) qui comprend une citerne, une salle de prière et de conseil. C’est là qu’on reçoit également les tolba d’adwal en été : ils vont de hameau en hameau pour bénir les moissons. Je partage le repas communiel des tolba dans une petite pièce sombre dont la toiture est faite de troncs d’arbres qui respirent encore l’air de la forêt. Dehors, dans la lumière éclatante, de petits lapins sautillent et reniflent les brindilles de menthe.
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Les villageois déposent un van contenant un tagine, trois galettes et un service à thé destiné à la maison des hommes. Un vieux à la barbiche de HoChiMinh, insinue sur un ton mêlé de plaisanterie et de reproche :

-  Vous autres, gens des villes, vous êtes injustes : vous dites : « Donnez-nous nos haricots », sans connaître le travail que cela nécessite. »

Brik qui nous sert le thé et qui semble fier d’avoir un membre de sa famille en ville me dit :

- Chez nous les Regraga sont le tmarsit du bled.
- Mais qu’es-ce que le tmarsit ? Lui dis-je.
- Enfile des figues sauvages aux branches du figuier stérile, les insectes qui en sortiront le rendront fécond. Sans ce tmarsit les figues tomberaient avant d’être mûres. Là où les Regraga passent c’est la fécondité, là où ils ne passent pas, c’est la stérilité.
- C’est possible, lui répond un vieux fellah en claquant les lèvres bruyamment de satisfaction ; seulement retiens bien ceci : il y a deux types d’esprits ; ceux qui sont soit mâle, soit femelle sont stériles ; seuls ceux qui sont à la fois mâle et femelle fécondent les idées…


Après le repas communiel dans la maison des hommes, on réclamme les jarres de petit lait pour amortir les effets nocifs de la fine fleur du kif : dans le daour, seuls certains jeunes fument le kif qui a certainement un rôle d’adjuvant rituel. Au rituel du rzoun de l’achoura à Essaouira, à la cérémonie du thé, chrib atay à chaque pause, des joueurs fument le kif. Des couplets y font d’ailleurs allusion :
« Sois-donc sans réserve
Et sers-nous les coupes de cristal
Sois-donc sans réserve
Et sers-nous la fine fleur à fumer ! »

On rapporte qu’à Marrakech, la nuit qui précède le ramadan, les enfants forment un cortège et chantent la comptine suivante :

« A qui manque la pipe ?
A qui manque l’alumette ?
Le priseur comme tabatière
Trompera son doigt dans son derrière ! »


Parmi les choses illicites,on peut lire dans la sourate de la table servie :

« Ô ! Vous qui croyez !
Le vin, le jeu de hasard,
Les pierres dressées et les flèches divinatoires
Sont une abomination et une œuvre du démon,
Evitez-les….. »

Le fils de Hniya m’accompagne sur son mulet jusqu’à la khaïma où le Retnani m’accueille avec joie :

- très bien ! très bien ! Abdelkader a acheté son mulet !

Je comprends les réticences des vieux zaouia : ils ont tous un mulet, je fais le trajet à pied. Ce qui me frappe surtout, c’est la puissance du mulet qui nous porte. Il est normal qu’il soit l’objet de considérations.

Le chameau de la khaïma en tête, nous quittons le campement Sidi Yala, un jeune me rapporte mon pull-over et me dit en haletant :

- Tu l’as oublié chez Brik qui nous disait : Rendez-le à Abdelkader ou fasse qu’Allah le transformer en vipère pour son voleur !

Imaginaire des odaces et des mutations ! »…


Maintenant, en ce mois de janvier 2003, en arrivant à ce même hameau des Oulad – Aïssa , j’apprends avec surprise que Brik est mort et que Belaïd mari de Hnya, qui nous gratifiait de corbeilles de raisins et de figues à chacune de ses visites estivales en ville, est mort aussi. Il était d’une naïveté proverbiale, en prenant les chèvres du pays hahî pour des gazelles, mais foncièrement bon. Il ne reste plus que leurs jeunes frères Mohamed et Boujamaâ que je croyais en train de labourer leur terre sous le brouillard. Mais ils m’expliquèrent qu’ils étaient plutôt en train de tailler la vigne. Ah, les bons raisins charnus du pays chiadmî gorgés de soleil qu’on appelle « téton de jument » ou encore « œil-de-bœuf » :

- Brik est mort, d’une crise cardiaque, me raconte son frère Mohamed. Il était apparemment en pleine forme lorsqu’il alla chercher en carriole de quoi daller les toitures de sa maison à l’approche de l’hiver, quand brusquement, il fut pris de malaise avant d’être terrassé par la mort. Sa brouette était encore pleine d’argile quand on l’a enterré au mois d’octobre 1998.Belaïd, quant à lui, est décédé en 2001,. Je revenais du souk, quand on m’a dit qu’il y avait un mort chez nous. En arrivant au village, ils l’avaient déjà enterré. Il souffrait de son estomac au point qu’il ne parvenait plus à se nourrir.

En arrivant au Haîmer, je trouve deux oliviers déracinés récemment par un vent violent qu’un paysan n’hésite pas à comparer à un séisme. Pour moi, ces arbres déracinés symbolisent la mort de mon père et de ses neveux Brik et Belaïd. C’est Si Mohamed, le fils de ce dernier, qui tient maintenant la maison. Il avait été malade pendant quatre ans. Il ne parvenait plus à dormir et devenait agressif. Il a été une seule fois à l’hôpital. Mais cela ne servit à rien puisqu’il avait été « frappé » par les esprits du vent qu’on appelle « Lariyah ». Depuis qu’il fut flagellé par un fqih à Meskala, il se porte mieux :

- C’est la baraka d’Allah, m’explique-t-il. Le fqih de Meskala est visité par les possédés de partout, même de France.

Le dernier fils de Belaïd a maintenant dix-huit ans. Il est né en 1985, l’année même de ma dernière visite à ce hameau des Oulad Aïssa, dans le sillage des Regraga. On le surnomme Aziz Rimech. Et dans la phonétique de Rimech, il me semble déceler comme la fraîcheur des jeunes pousses du printemps.
Depuis deux ans, un château d’eau surplombe le douar, mais il n’y a toujours pas d’eau au foyer. La corvée de la fontaine continue. Et toujours pas d’électrification rurale, heureusement pour qui aime déguster les bons tagines à la chandelle ! Je me souviens de leur voisin le hameau de la louve (douar Diba), où je m’étais arrêté pour souffler en 1984 et où celui qu’on surnommait Zahra le cheval, m’abreuva de légendes en tirant sur sa longue pipe de kif.

La rosée couvre des champs de blé. Les figuiers sans feuillage commencent à peine à bourgeonner. Mohamed me raconte :
- Du temps de Mohamed V, fin des années cinquante, début des années soixante — ton frère aîné Abdelhamid avait à peine quatorze ans- je suis arrivé dans votre ancienne maison, avec un sac de blé, et votre oncle berbère Mohammad est arrivé en même temps, avec sa grosse moustache et son gros turban, avec un autre sac de blé. Une fois les deux sacs de blé à la terrasse, votre mère consulta leur contenu. Le blé ramené par l’oncle berbère était net et propre, par contre le blé que j’ai ramené était mélangé avec de la paille et de la poussière de l’aire à battre. Votre mère me dit alors :
- Où devons-nous vanner ce blé ? À la lisière de la forêt ou au bord de la mer ? Ici, en ville, on ne peut le vanner à la maison sans que la poussière parvienne chez les voisins. Le lendemain de notre arrivée, un aigle est tombé dans le patio de votre maison. Ton cousin Ahmed l’a capturé en jetant une couverture sur lui. Le rapace était vraiment impressionnant et tous les enfants du quartier allaient lui chercher de la viande, pour le nourrir.

Quelques jours plus tard, mon père avait remis l’aigle à Moulay Kebir, chasseur à ses heures et antiquaire distingué originaire de Fès. Aussi loin que remontent mes souvenirs, je ne retiens de ma première visite à ce hameau dans les années soixante que cette scène : dans une pièce de sa maison, Brik, le vigoureux paysan était en train de tresser en jonc une natte d’une main, tandis que de l’autre il retirait de temps à autre d’une marmite, un énorme épi de maïs bouilli qu’il dévorait comme s’il jouait de l’harmonica. De temps en temps, il me jetait à moi et à son fils Hamouda, un épi de maïs tendre, chaud et salé.

On est au mois de janvier, et l’on dirait que le printemps est déjà là : même le toit de la maison est fleuri. Petites fleurs jaunes et blanches. La chamelle de Si Mohamed est sur le point de mettre bas. Chaque nuit, il va l’inspecter pour qu’elle ne fasse pas de fausse-couche. Il a eu une chèvre qui a mis bas dans la forêt, au moment même de mon arrivée. En parlant de nos morts, il me dit :

- Celui que tu as perdu, tu ne le reverras plus jamais.

Le mercredi 22 janvier 2003. Il est dix heures, l’air est moins frileux : on sort le troupeau et pour la première fois ces chevreaux jumeaux, nés il y a vingt jours, pour accompagner leur mère dans les près. Je rencontre les petits-fils de Brik, ils sont mignons. Ils sont le symbole de la vie qui continue. Un joli pressoir à huile d’olive appartient au marchand de légumes du village :

- C’est beau, le pressoir, me dit Mohamed, pourvu que nous ayons suffisamment d’olives !

Au loin des oliviers sauvages en tant que bornes, un amandier en fleurs, une huppe et beaucoup de gazouillements dans la lumière matinale. Le ciel se dissipe. Le Djebel Hadid est presque entièrement couvert de brouillard. Seules des trouées dans les nuages le laisse deviner. On est sur les terres d’oncle Boujamaâ, qui surplombent la vallée du pays Haïmer, en face du Djebel Hadid. Une parcelle sur haute colline, donnant vue à l’Ouest sur le Djebel Hadid, et vue à l’Est sur le territoire d’Aghissi – l’une des treize zaouïas Regraga – don’t le moqaddem était mon compagnon de route au Daour de 1984.
Construire une maison ici, non pour l’agriculture ou pour l’élevage, mais pour une retraite de l’être ? Pour « écouter ses os ».
Mohamed me désigne des silhouettes penchées au fond de la vallée :

- Ils sont en train de tailler la vigne.
Le domaine de la vigne, c’est le plat pays qu’on désigne du non de Louta. On m’offre du petit-lait à la saveur de karkaz (fleur des champs couleur moutarde). Le fils aîné de Si Mohamed est âgé maintenant de vingt-deux ans. Il rampait à peine lorsque je suis passé par ici en 1984-1985. L’éolienne du village ne fait plus remonter l’eau du puits. Elle tourne à vide. On m’offrit un panier d’œufs en guise de vœux de fécondité en me disant :

« C’est la terre qui appelle ! C’est l’appel de la terre ! »

Un arbuste fait sortir son neuf feuillage et croît : griouar, on l’appelle. Je dis à Si Mohamed :

- Par ces pas, on a fait revivre nos vieilles racines… Je ne sais plus d’ailleurs de quoi sera fait demain, mais j’ai l’impression d’avoir retrouvé le goût de l’anis et de la nostalgie.

On descend en contrebas de la colline dénommé « Dhar » (le dos, du houdhoud de la huppe), vers le puits des incessantes corvées d’eau, et voilà qu’on bifurque vers le cimetière. Je marche sur les pas de Si Mohamed, le long d’une vigne, un terrain où poussent des plantes sauvages. J’y cueille une gerbe de romarin. Puis voilà des tombes anonymes. Si Mohamed hésite d’abord avant de me montrer celle de Hnya puis celle de Brik, sans pouvoir indiquer avec précision celle de son père. D’un côté la montagne sacrée couverte d’une couronne de nuages, de l’autre le bruit métallique de l’éolienne tournant à vide. Je prie pour mon père, en même temps que pour ses parents et pour la terre de nos ancêtres . Ici, les morts continuent à vivre parmi les vivants. Les tombes se fondent avec les plantes. Majestueux et sacré Djebel Hadid !

- J’hésitais à venir, en attendant d’avoir de quoi acheter des cadeaux.
- Tes pas sont meilleurs, me rétorque Si Mohamed.

J’aimerais bien vivre ici, mais avec quels moyens ? Pour le moment, je n’ai aucune réponse à cette question. Je n’ai pas pu poser cette question à Si Mohamed, que déjà il est parti au loin avec son troupeau. Je rentre à Essaouira avec un panier d’œufs dans une main et une bouture de vigne dans l’autre. Ici, on ne s’attarde pas trop sur la mort qu’on appelle triq laâmra » (la voie pleine), parce qu’ils vivent chaque année la mort hivernale et la renaissance printanière. En attendant le transport pour me conduire en ville, un seul bruit, le touf-touf de la minoterie, et de temps en temps un chant de coq. Il est bientôt seize heures et on est à 44 kilomètres d’Essaouira, quel symbole dans le pays des 44 étapes du pèlerinage circulaire ! Non loin de là, le lieu-dit khli jaouj (littéralement apocalypse des moineaux). Un toponyme qui m’avait frappé à l’époque et avait sonné dans mes oreilles comme l’avertissement que je suis bel et bien arrivé au pays des légendes vivantes.

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23:08 Écrit par elhajthami dans Regraga | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : journal de route | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Psychothérapie

 

 

 

L'invitée du Lundi

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Dr Ghita El Khayat, psychiatre

Le marché de la psychothérapie

Entre le savoir positiviste et la Barak maraboutique

Entretien réalisé par Abdelkader MANA

 

Le jeudi 15 Octobre 2009 , je me rends au cabinet de Ghita El Khayat, sis boulevard d'Anfa à Casablanca, pour m’entretenir avec elle de la publication de mon future livre.

- Avez-vous un rendez-vous? M'a-t-elle demandé en me recevant

- Je suis un ami d'Abdelkébir Khatibi, je vous ai interviewé pour Maroc-Soir, en 1987...

- Ça ne nous rajeunit pas. Attendez, je vais vous voir....

Après notre entrevue je lui envoie ce message : "Dès qu'il me sera possible, je vous remettrais ce fameux article de Maroc-Soir où vous parliez déjà de vos recherches avec les Italiens…"e Lundi 12 janvier 1987, je publie comme « invité du lundi » notre regretté Abdelkébir Khatibi, sous le titre « Notre mémoire est une richesse, prenons-la en charge ». Et le lundi suivant je publiais cette interview de Ghita El Khayat, sous le titre : « Le marché de la psychothérapie entre le savoir positiviste et la baraka maraboutique ».Aujourd’hui, j’ai décidé de faire mieux : sauver de l'oubli, cet entretien 'classé dans mes archives depuis 22 ans , en le republiant sur « Rivages de pourpre ».

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Le linguiste Kenneth Pike oppose le discours émique qui est le commentaire des gens ordinaires au discours étique ou savant qui tend à remplacer la théorie populaire de la chose. ¨Pour donner un exemple directement appliqué à notre propos : l’observation d’un possédé rituel en état de transe peut donner lieu à ces deux discours.

Dans le discours émique les gens disent que la transe est produite par la présence d’un être surnaturel. Le même comportement sera interprété de manière « étique » par un psychologue comme l’effet du rythme des tambours ou encore comme l’expression d’un tempérament hystérique, etc…

Dans une société où l’individu s’efface devant le groupe on peut se demander si le transfert des concepts psychologiques des sociétés occidentales atomisées est légitime. A ce sujet, une ethnopsychiatrie maghrébine aurait beaucoup à nous apprendre. Pour Georges Lapassade : « La transe rituelle » n’est pas une hystérie, c’est l’hystérie qui est une transe. Mais c’est une transe refoulée et oubliée dans les sociétés occidentales depuis le temps de l’inquisition ». C’est pourquoi cet auteur fait la distinction entre les sociétés à transe et les sociétés sans transe.

Nous sommes donc en présence de deux modes d’interprétation savant et populaire : pour la psychanalyse l’origine de la maladie est endogène : « Ce sont les processus psychiques inconscients » pour la thérapie traditionnelle : l’origine du « mal » est exogène : l’individu est « frappé » par une entité surnaturelle malfaisante ; la possession n’est donc pas le synonyme d’un état morbide.

Ces deux modes d’interprétations impliquent deux attitudes : L’Occident rejette le « malade », le Maghreb accepte le « possédé » . Ces deux modes d’interprétations impliquent également deux modes de traitement : l’un vise à « expulser  l’intrus », l’autre à mettre en évidence le traumatisme respensable mais oublié.

Dans le marché de la psychothérapie, la psychiatrie s’entourant de la légitimité du savoir positiviste et du pouvoir institutionnel se trouve confronté à la « concurrence » de la légitimité charismatique (Baraka) des zaouïas et des marabouts : la plupart des malades préfèrent encore, les nuits bleues de la transe, les khaloua au sein des grottes et au sommet des montagnes ; au divan du psychanalyste et à l’enfermement psychiatrique.

Pour mieux cerner cette opposition entre guérisseurs traditionnels – exorcistes, voyantes, Fquih, membres de zaouia, qui sont aussi des initiés à la psychologie pratique qui en appelle à l’adhésion du malade par la Nya – et médecin moderne : nous avons rencontré le docteur Ghita El Khyat psychiatre à Casablanca très ouverte sur le monde moderne.

  • Ménager le chou et la chèvre

M.S. – Dans le discours populaire les gens disent que la transe est produite par la présence d’un être surnaturel, le même comportement sera interprété par un psychologue comme l’effet du rythme du tambour ou comme l’expression d’un tempérament hystérique. Que pensez-vous de cette opposition entre le « savoir populaire » et votre propre pratique ?

Dr Ghita El Khayat. – Moi, je récuse cette opposition. J’aime bien ménager le chou et la chèvre dans la théorie. Donc, pour moi, elles ne s’excluent pas. La théorie aussi bien populaire que savante est intéressante en soi. Celle qui a préexisté historiquement, c’est celle qui est populaire, et à ce titre, elle ne peut ni être rejetée ni ne pas être étudiée. Dons, le discours savant s’enracine dans « cette chose populaire » qui, elle-même, a au moins, peut-être un  certain « bon sens », en tout cas une certaine nécessité d’exister. Parce qu’avant le discours savant, il a bien fallu expliquer les phénomènes. Des choses extrêmement passionnantes mais souvent traumatisantes qui sont des phénomènes quasiment surnaturels. Donc, ne pas exclure et prendre les deux choses.

Mais il faut beaucoup d’expériences, donc il faut entendre parler un maximum de gens. Dans ma pratique, quand les gens viennent me voir je ne les rebute pas en leur disant : « C’est mauvais ». mais au contraire, j’essaie de les faire parler là-dessus ; sur ces pratiques populaires, ces compréhensions populaires des phénomènes de folie, de transe etc…Il se trouve que c’est extrêmement enrichissant et que ce n’est absolument pas du tout méprisable.

  • Garder ses vieilles chaussures

M.S. – Alors, es-ce que vous croyez à l’efficacité des thérapies musicales que pratiquent par exemple les Gnaoua ?

Dr Ghita El Khayat. – Vous me posez une question très directe, j’ai horreur des questions directes. Mais je pense aussi, qu’il faut tout exploiter. Je suis quelqu’un qui aime le positivisme à tout prix. Donc, pourquoi ne pas exploiter ce genre de catharsis qui est la transe pour traiter un problème psychique ? Cela dit : ça n’enlève pas le fond du problème. Il n’y a pas d’irradication de l’origine pathologique du problème visualisé par la crise. Il y a une espèce de détente musculaire, physique, psychique, somatique du problème à travers une transe mais ça en reste là. C'est-à-dire que même si c’est très bien fait et que ça donne une impression de guérison ou de bien-être ; elle n’est que temporaire. Et le problème de toute façon se repose un jour parce que la matrice de cette pathologie est inconsciente. Donc elle peut être refoulée pour un temps mais elle reparaîtra obligatoirement.

M.S. – L’aspect social, l’aspect du groupe est important dans les thérapies traditionnelles…

Dr Ghita El Khayat. – La thérapie traditionnelle utilise le groupe. Puisqu’auparavant la vie était strictement grégaire ; il y avait plusieurs groupes qui se voisinaient, qui se regroupaient, qui se séparaient, qui recommençaient. L’être humain n’était pas capable d’individualisme. Je crois que l’individualisme est une chose du XXè siècle. Je crois qu’il était hautement grégaire, que tout se passait en troupeau, en groupe. Donc que la maladie psychique ait été soignée au sein des groupes et des familles, c’est tout à fait logique et normal par rapport à l’époque. Et actuellement, avec cet individualisme caractéristique du XXè siècle - peut-être parce que notre siècle a développé des sciences, - je ne dirai pas précises mais intéressantes, pour comprendre l’individu dans ses tréfonds. Donc à travers cet essai de compréhension de l’individu, il a été possible de porter l’individualisme à son summum si je puis dire et donc d’offrir la possibilité à l’individu de se traiter seul. Une analyse est extrêmement individuelle qui ne se ressent pas d’un individu à l’autre.

M.S. – Mais on ne peut pas exclure la culture de cet individu qui dans notre pays reste très lié à la famille au sens large, au groupe professionnel, au groupe de voisinage, etc…Est-ce que le savoir occidental ne se heurte pas à la mentalité marocaine?

Dr Ghita El Khayat. – Non, il ne se heurte pas. Au cours d’une analyse il va émerger des problèmes d’un type social. C’est évident.

M.S. – A Doukkala ou Taroudant le malade utilise un langage différent de celui dont vous vous servez pour établir votre analyse…

Dr Ghita El Khyat. – Oui, mais c’est un être humain et quand vous décapez les couches superficielles de n’importe quel individu, vous retrouvez un être humain. Vous savez, j’ai fait quatre ou cinq ans d’ethnopsychiatrie pour comprendre la variabilité interethnique qui nous convainc que l’être humain est profondément un et semblable. Quand l’individu en thérapie a travaillé tout ce qui est la partie superficielle de son être, il sera fait comme l’autre, d’un certain nombre de choses.

  • La prise en charge par le groupe

M.S. – Le patient marocain et sa famille n’ont pas la même attitude qu’on trouve en Occident vis-à-vis des psychologues : ils préfèrent les Fquih, les voyantes et les marabouts…

Dr Ghita El Khayat. – Evidemment, puisque nous abordons-là un groupe de gens. Très souvent les gens viennent avec un groupement humain tout à fait important. Ils viennent à la consultation à cinq ou six personnes et c’est très bien. Parce que le malade est pris en charge par un certain nombre de personnes en même temps. Ce qui est extrêmement rassurant. Je refuse de croire personnellement que parce que nous travaillons ici que nous n’allons avoir que des difficultés, des barrages, des choses impossibles à dépasser. Ce n’est absolument pas le cas. A un moment donné, j’ai pensé qu’il faut arabiser toutes ces sciences. Or j’ai été amené à les arabiser dans le cours du quotidien. Et ce n’est plus un problème ; dire qu’on fasse une thérapie en arabe classique ou en arabe vernaculaire ou en arabe campagnard ; le résultat est le même. De toute façon je finis par me faire comprendre et je finis par comprendre ce qu’on veut me dire. En plus, il y a un langage inconscient qui existe de fait entre deux individus en présence. Tout le non-dit est aussi une chose éminemment inconsciente et importante.

  • Une espèce de commerce

M.S. – Es-ce que vous avez appris, sur la psychologie de base du Marocain, des éléments nouveaux à travers votre pratique et qu’on ne vous a pas appris à la faculté ?

Dr Ghita El Khayat. – Ah, Oui ! Tout à fait. Je veux dire, à la faculté, on n’apprend jamais tout. Heureusement d’ailleurs, si non, on n’aurait pas besoin d’aller sur le terrain pour apprendre autres choses. J’ai énormément appris dans ma pratique. En plus, je suis comme diraient les Américains « in volved » (je suis complètement concerné à tous les titres). C’est une espèce de passion qui s’alimente ; c’est la passion d’aller vers l’individu et de voir l’individu venir vers moi. Et cet espèce de commerce dans ce genre de travail, je dirai presque que c’est un honneur qu’a le psychiatre d’exercer son métier, à condition de le faire avec énormément d’humilité et de patience.

M.S. – Es-ce que vous ne pensez pas utiliser en tant que médecin moderne les ethnométhodes comme la musicothérapie des Hamadcha ou la Derdeba des Gnaoua ?

Dr Ghita El Khayat. – je vous ai dit que je ne crois pas à une guérison mais à une résolution d’une période critique. Ma profession de foi, c’est que oui, oui, oui. Pourquoi pas ? En plus c’est culturel.

M.S. – En France, certains de vos collègues ont tenté l’expérience d’introduire des guérisons africaines dans les hôpitaux…

Dr Ghita El Khayat. – Oui, ça a été fait partout. C’est un phénomène de société. Ce n’est ni étrange, ni invraisemblable….

  • L’oisiveté est de moins en moins supportable

M.S. – Quelle impression vous font vos patients ?

Dr Ghita El Khayat. – Je travaille à Casablanca. Je reçois des gens de partout du Maroc. Il est assez difficile de supporter définitivement quelqu’un qui ne travaille pas, qui ne veut pas travailler. C’est quand même une société qui évolue, qui avance, qui a besoin de tous ses membres. On n’accepte pas qu’il y ait des gens paralysés à ne rien faire. C’est la loi de l’accélération de la vie et les individus qui ne sont pas productifs pour eux-mêmes et pour la société vont être à mon avis de plus en plus rejetés.

  • L’enfermement

M.S. –Es-ce que vous êtes d’accord avec la nouvelle psychiatrie qui apparaît actuellement en Occident et qui est contre « l’enfermement ».

Dr Ghita El Khayat. – Non. Je ne suis pas tout à fait d’accord. Parce qu’on a l’exemple des Etats –Unis et de l’Italie qui ont vidé leurs hôpitaux psychiatriques – je ne connais pas le résultat en Italie. Mais j’ai vu le résultat aux Etats-Unis : la société américaine est ainsi faite qu’elle pouvait se permettre cette expérience – sortir des centaines de milliers de gens qui sont eux plus de 200 millions d’habitants, donc il y a au moins 500 000 malades chroniques lourds.

Et l’année dernière à pareille époque dans l’un des premiers numéro du Time on faisait un constat lamentable : les malades étaient devenus des semi-clochards, de pauvres haires, des gens complètement désocialisés.

  • L’anti – psychiatrie

M.S. –Justement parce que c’est une société atomisée. On ne peut pas transposer cet exemple à nos sociétés africaines où le vieillard et le fou sont pris en charge par les leurs comme l’exige la solidarité familiale.

Dr Ghita El Khayat. – Tout à fait. Mais j’ai l’impression que c’est en train de changer. On garde grand-mère chez nous, on garde nos malades psychiatriques chez nous, c’est tant mieux. Mais cependant, on ne peut pas dire qu’on pet se passer d’hôpitaux psychiatriques. Ce n’est pas possible. Dans les moments féconds de la maladie mentale, je pense que le lieu même asilaire est préférable au maintien du malade dans sa famille. N’oublions pas que les premiers hôpitaux psychiatriques du monde sont arabes et musulmans : Les Maristanes. Si on fait « l’histoire de la clinique », come dirait Foucauld, le lieu d’enfermement est quand même nécessaire. Il ne faut pas se mettre du côté de l’antipsychiatrie qui dit : « Non, il ne faut pas enfermer le fou ».

  • La dérive sur le Rhin

M.S. – Foucauld parle justement des noyades des fous au moyen-âge.

Dr Ghita El Khayat. – On les mettait sur les nefs des fous et on les faisait dériver sur le Rhin. Alors, ceux qui étaient noyés étaient noyés et ceux qui étaient rejetés sur une autre rive se retrouvaient à 300 ou 500 kilomètres de chez eux. C’est aussi une manière de les enfermer : ne les ayant pas mis dans un lieu clos, on les excluait. Donc la société se nettoyait de ces éléments-là d’une manière ou d’une autre.

M.S. – Le maraboutisme est finalement plus humain que l’enfermement psychiatrique ?

  • Je ne peux pas me départir de mon statut.

Dr Ghita El Khayat. – Ecoutez, je ne peux pas me départir du fait que je suis scientifique et médecin. Je ne peux quand même pas me gargariser de choses anciennes et dépassées. Je ne peux pas faire fi de mon instruction médicale. Je me vois très mal envoyer mes malades dans un marabout.

M.S. – Es-ce qu’il y a des troubles psychiques qui relèvent de la situation spécifique à la femme ?

Dr Ghita El Khayat. – On va en débattre à Rome en juin ou en octobre prochain. Il y a une unité de recherche, une espèce de CNRS italien et il y a une division qui s’intéresse aux problèmes mentaux spécifiquement féminins et qui veut déterminer, si oui ou non, la « féminité » est une source de problèmes psychiques ou mentaux spécifiques. Nous venons ici de réfléchir à ce problème au service de psychiatrie d’Averroès : nous avons essayé de comprendre le rapport entre la condition féminine et la psychopathologie donc des troubles mentaux qui en étaient issus. Plus je réfléchis au problème, plus je suis prudente. Je pense que je dirai à mes collègues à Rome que je ne pense pas – et c’est une position personnelle qui peut lever beaucoup de boucliers - que la condition féminine ait produit un type spécifique de maladie mentale. C’est trop dangereux de dire une chose pareille. Parce que je ne crois pas personnellement que la condition féminine soit infernale. Et donc on ne fait naître des maladies psychiques féminines que de situations féminines dites intolérables, qui seraient pathogènes, parce qu’intolérables. Ma théorie là-dessus : les femmes, principalement, ne supportent pas tellement. Mais comme toute théorie, elle doit être vérifiée. C’est plutôt une intuition que la condition féminine n’est pas plus génératrice que la condition masculine de problèmes psychiques. Il peut y avoir autant d’hommes qui vont mal que de femmes qui vont mal.

M.S. – Est-ce que votre position sociale ne vous empêche pas de connaître les femmes qui n’appartiennent pas à votre classe sociale ?

Dr Ghita El Khayat. – Ah, mais pas du tout. Pourquoi ?

M.S. – Je veux dire que le lieu d’observation est aussi important que l’objet observé.

Dr Ghita El Khyat. – Oui. Mais je ne traite pas une classe sociale particulière. Pas du tout. Je crois que je m’enracine parfaitement dans toutes les classes sociales. J’estime que n’importe quelle personne a droit aux soins et que si elle fait l’effort de venir, moi, j’ai le devoir de l’écouter et de l’assister.

  • Le monde arabe au féminin

M.S. – Vous avez écrit un livre sur la femme. Je suppose.

Dr Ghita El Khayat. – Oui. Pas sur la femme. J’ai écrit un livre sur la société arabe. Et la confusion malheureusement existe entre la femme et ce livre, parce que le titre est « le monde arabe au féminin ». Ça veut dire « écrire au féminin », c’est tout. C’est plutôt un ouvrage évoquant à peu près tout ce qu’on peut évoquer de la société arabe dans le passé, dans le présent, soulevant quelques questions pour l’avenir. Ecrit au féminin, c'est-à-dire par une femme arabe, parce qu’à aujourd’hui, elles n’écrivent pas : un regard d’une arabe de l’intérieur et non pas d’une occidentale. C’est pour cela que ce livre n’a malheureusement pas été lu par suffisamment d’hommes.

M.S. – Par misogynie ?

Dr Ghita El Khayat. – Non. Parce que les plus honnêtes m’ont dit que c’est un livre de femme, c’est fait pour les femmes, nous l’avons acheté pour nos femmes.

M.S. – De quoi traitez-vous ?

Dr Ghita El Khayat. – J’ai essayé de prouver que la condition féminine est une chose qui a été élaboré par les siècles dans des repères historiques, sociaux, ethniques, linguistiques , religieux..Et que ce n’est pas parce que le XXè siècle a crée les Orientalistes. Les arabes ont une histoire très longue et antérieure à l’Islam. Donc, c’est du découlement historique et de cet espèce de brassage et de mouvance de l’être arabe que nous sommes issus.

M.S. – L’ « être arabe » est une notion assez abstraite. La réalité est nécessairement plurielle et diversifiée…

Dr Ghita El Khayat. – L’ethnopsychiatrie m’a appris le relativisme culturel. J’avais un très grand maître qui Georges Devereux qui maintenait une espèce de cohésion entre les cultures merveilleuses, parce que c’était un balancement de la pensée d’ une ethnie à l’autre et dans le temps et dans l’espace et d’une façon diachronique et synchronique. Les berbères contenus dans la civilisation arabe sont arabisés de fait parce qu’ils sont englobés dans cette société. Les Arabes et les Berbères ont une histoire islamique commune. Il y a plus de ressemblance entre un Arabe et un Berbère sur la rive sud de la Méditerranée qu’entre un Sicilien et un Arabe ou un Sicilien et un Berbère. Il y a une cohésion de fait qui est géographique, qui est culturelle, qui est celle d’un compagnonnage dans les siècles.

  • Des femmes appréciées et respectées

M.S. – Pensez-vous que la scolarité peut faire évoluer le statut de la femme ?

Dr Ghita El Khayat. – Je pense que c’est une chose extrêmement impérative dans le siècle actuel que tout le monde soit alphabétisé. C’est élémentaire. C’est quelque chose que plus personne ne remet en cause. Mais c’est un problème d’individus. Par exemple dans certaines familles on envoie à l’école le garçon pas les petites filles. Cela personne n’y peut rien parce que ça se passe dans l’intimité d’une famille. Une des solutions majeure réside dans l’alphabétisation de tous, des garçons et des filles. Il y a des femmes qui font un travail tout à fait remarquable et qui sont appréciées à leur juste valeur et qui forcent même l’admiration des hommes et qu’en plus, elles sont respectées dans le travail qu’elles font.

Propos recueillis par Abdelkader MANA

12:29 Écrit par elhajthami dans Psychothérapie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : psychothérapie | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Préface

George Lapassade.jpgP r é f a c e


Par Géorges Lapassade

 

Depuis 1969, j’ai séjourné à peu près régulièrement, à Essaouira, chaque été. Dès mon arrivée dans la ville, j’ai fait la connaissance de certains jeunes intellectuels qui sont rapidement devenus mes amis. Le premier festival musical d’Essaouira a eu lieu à la fin de l’été 80 et j’ai participé très activement à son organisation et à la mise en place de certaines manifestations, en particulier au colloque sur la musique populaire. Le musée d’Essaouira a ouvert ses portes en cette occasion et Boujamaâ Lakhdar, que je connaissais depuis déjà longtemps, en a été nommé conservateur.

Il en a fait un musée ethnographique des traditions populaires, et, en même temps, un lieu de rencontres culturelles intense.

À l’issue de ce festival d’Essaouira (1981) nous avons mené une enquête sur les traditions musicales d’Essaouira et de la région. Abdelkader Mana participait, parmi beaucoup d’autres, à cette entreprise.

En 1982, j’ai créé avec Lakhdar, une petite revue, « Transit », dans laquelle nous avons publié les actes du colloque musical du premier festival puis, dans un second numéro, les résultats de notre enquête de 1981. D’autres enquêtes ethnographiques ont suivi parmi lesquelles celle de Mana, chez les Regraga du pays chiadmî au nord d’Essaouira.

En 1984, Mana décide en effet, d’effectuer une « enquête » chez les Regraga ; il écrit volontairement « en - quête », pour indiquer sa volonté de s’initier. Confirmation éclatante de ceci : une voyante de la ville a annoncé à sa mère, mais c’est bien sûr à lui que le message s’adresse, que ce voyage au pays des Regraga va changer sa vie. Or, nous savons que dans la tradition maghrébine, comme en d’autres cultures bien sûr, l’annonce faite par une voyante est essentielle, ou même indispensable, aux premiers temps d’une initiation.

Une initiation est comme un déchiffrement. Mana l’a effectué jour après jour et, devenu initié, il veut nous initier par son journal, qu’il montre et cache en même temps : on est d’abord tenté d’y voir une quête matérielle d’informations, de « data » pour une théorie positiviste de la « chose » puis l’on découvre que l’on a mal lu, il s’agit au contraire d’une quête spirituelle comme la firent les héros des romans d’apprentissage.

La démarche d’Abdelkader Mana est celle de l’ethnologue. Lorsqu’il est sur le terrain de sa recherche il est sensible à tout ce qui s’y passe, s’efforce de tout noter et, en même temps, de dégager ce qui lui paraît essentiel.

D’ordinaire, l’ethnologue séjourne longuement auprès des populations dont il étudie la culture. Mana l’avait fait lorsqu’il avait suivi le long périple des Regraga chez les Chiadma. Mais pour faire le « tour du Mouloud », il a dû procéder autrement et courir en une semaine de Salé à Tamesloht en passant par Meknès, Moulay Idriss, la grotte d’Aïcha au Zerhoun, Marrakech et Moulay Brahim : c’est en effet, au cours d’une même semaine que se déroulent les grandes manifestations qui commémorent, au Maroc, la naissance du Prophète.

À Salé, la veille du Mouloud, des hommes porteurs de poupées de cire géantes occupent le devant de la scène. Mais dès le lendemain, à Meknès, les femmes en transe viennent déjà occuper cette place et au Zerhoun, l’origine de cette transe commence à apparaître avec le culte d’Aïcha Qandicha.

Mana rapporte ici un propos très significatif. On lui dit que ce jour, qui est le troisième du Mouloud, est celui des fiançailles d’Aïcha avec Ali Ben Hamdouch, le fondateur de la confrérie des Hamadcha qu’elle épousera à la fin de la semaine.

On a souvent souligné, et à juste titre, l’opposition entre les pratiques mystiques des hommes dans le soufisme notamment, et celle des femmes, davantage tournées vers les cultes de possession. Mais il existe aussi des liens entre ces deux pôles de l’extase et de la transe. Le « mariage » d’Ali avec Aïcha est une manière symbolique de le rappeler.

Une nouvelle étape conduit Mana à Marrakech chez les Hamadcha du Sud réunis eux aussi dans un grand moussem du Mouloud. Puis, il se rend à Moulay Brahim où il va rencontrer une talaâ, ce terme désigne la prêtresse des Gnaoua qui pratique ainsi la divination médiumnique. Cette rencontre donne lieu à une scène étonnante. Au moment où il est en train d’interroger la talaâ, Mana entend tout près de lui le hurlement d’un homme possédé par Aïcha qui parle par sa bouche. Et juste à ce moment-là, la talaâ est elle aussi possédée par son melk qui donne l’ordre à l’enquêteur de s’en aller.

En dépit des apparences, ces deux possessions ne sont pas équivalentes.

On peut décrire celle de l’homme comme une possession subie alors que celle de la talaâ est davantage maîtrisée, ce qui ne signifie pas pour autant, pas nécessairement, que c’est de la pure comédie. Si la transe de la talaâ donne l’impression d’être relativement contrôlée, c’est qu’elle a appris, au cours de son initiation, à la dominer. Au moment de sa « maladie initiatique » elle vivait sa dissociation,, provoquée par un choc émotionnel vécu dans la petite enfance, comme un trouble qui la faisait souffrir. Au cours de sa « thérapie », elle en est venue progressivement, non pas à éliminer cette dissociation comme on tenterait de le faire dans un traitement de type occidental, mais à la gérer. Ce qui était au départ un trouble est devenu une ressource.

Cette analyse psychologique trouve sa limite dans le fait que sous la thérapie des femmes se dissimule une religion : la dernière étape du voyage va le démontrer. À Tamesloht, en effet, le moussem met en scène l’opposition entre deux groupes de pèlerins : les Chorfa et les Gnaoua. Pour les Chorfa descendants de Moulay Abdellah Ben Hsein, cette manifestation du Mouloud est celles des tribus liées à leur ancêtre ; les Gnaoua y viennent par l’effet d’une greffe tardive. Ils sont tolérés à condition de rester dans les maisons et de ne visiter les lieux saints que pour apporter leurs offrandes.

Les Gnaoua ont une tout autre définition de la situation. Pour bien comprendre ce qu’ils font ici, il faut d’abord constater, toujours avec Mana, que ce sont les femmes qui organisent les manifestations de leur confrérie à Tamesloht. Les musiciens Gnaoua qui les accompagnent sont là à titre d’assistants qui louent leurs « services » à ces talaâ. C’est là, d’ailleurs, la véritable structure de leurs pratiques pour autant qu’elles restent fidèles à la tradition africaine.

Cela, certes, n’apparaît pas au premier abord. Le spectateur de leur rite nocturne de possession, fasciné par ce « spectacle » de la transe « habitée », est avant tout sensible au jeu musical de ses animateurs. Il est tenté alors, de conclure que chez les Gnaoua, ce sont les musiciens qui sont les maîtres du jeu. En réalité, ici, comme dans tous les rites de possession, la gestion de la situation est assurée par les prêtresses du culte. Et ici comme ailleurs, les femmes, parce qu’elles sont tenues en marge de la religion des hommes, se sont donné secrètement une autre « religion ». Ioan Lewis, l’avait déjà montré dans son beau livre sur « les religions de l’extase ». Mais il avait accordé trop peu de places aux pratiques des Gnaoua maghrébins. Mana, avec son enquête, apporte à cette thèse de l’anthropologie anglo-saxonne une contribution essentielle.

 

Georges Lapassade

Professeur émérite

Essaouira, août 1996

 

01:06 Écrit par elhajthami dans Psychothérapie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : psychothérapie | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

colloque hérirage Georges Lapassade Paris 8

La religion des femmes

Par Abdelkader MANA


Selon le témoignage de Procope au VI è siècle :

« Chez les Berbères, les hommes n’ont pas le droit de prophétiser ; et se sont au contraire les femmes qui le font : certains rites religieux provoquent en elles des transes qui, au même titre que les anciens oracles, leur permettent de prédire l’avenir. »

Ma communication au colloque de Paris 8, porte sur l'historique de la recherche de Georges Lapassade sur les voyantes médiumniques depuis le début des années 1980 jusqu'à ses derniers travaux  sur la dissociation.

Au Maghreb, la divination en  état de transe est une tradition qui remonte loin. La kahéna, l’antique héroïne berbère portait en fait un nom arabe qui signifie « devineresse », manifestement en rapport avec les dons prophétiques que prêtent à la reine de l’Aurès et de l’Ifriqiya les auteurs musulmans à partir d’Ibn Abd al-Hakam (mort en 871). L’historien arabe El Maliki rapporte ce détail singulier sur la kahéna : « Elle avait avec elle une énorme idole de bois qu’elle adorait ; on la portait devant elle sur un chameau. »


On peut supposer donc que déjà au temps de la kahéna existaient des devineresses qui prévoyaient l’avenir en état de transe. Et aux dires d’Ibn Khaldoun, la fumigation de parfums, mettent certains individus dans un état d’enthousiasme tel qu’ils prévoyaient l’avenir. Léon l’Africain nous parle quant à lui de femmes qui « font entendre au populaire qu’elles ont grande familiarité avec les démons, et lorsqu’elles veulent deviner, se parfument avec quelques odeurs, puis(comme elles disent) l’esprit entre dans leur corps, faignant par le changement de leur voix que c’est l’esprit qui répond par leur gorge. »     C’est exactement ce qu’entendait Georges Lapassade par « voyantes médiumniques » ou talaâ , c'est-à-dire celles qui font « monter » les esprits.

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Georges Lapassade et Giani de Martino

devant "la porte fermée" de la zaouia des Hamadcha d'Essaouira, rue Ibn Khaldoune en 1994

Et dans ces rivages d’Essaouira, où Georges Lapassade est venu les chercher, ces voyantes ont déjà été observées, au tout début du XXè siècle, par Édmond Doutté, l’auteur de « Magie et religion », qui écrit à ce propos :

« J’ai retrouvé aux environs de Mogador, les devineresses qui prédisent l’avenir avec des coquillages, et que Diego de Torrès observait déjà en 1550. Ce sont des femmes berbères qui prétendent faire parler des térébratules fossiles ».

Georges Lapassade avait commencé son enquête sur les voyantes au Musée d’Essaouira qu’il avait transformé alors en un véritable département d’ethnographie et en un lieu de rencontre culturelles intenses. L’univers magique des voyantes, intéressait fortement Georges Lapassade comme clé d’accès à la psychologie profonde du maghrébin, Pour Géorges Lapassade : « La transe rituelle n’est pas une hystérie, c’est l’hystérie qui est une transe. Mais c’est une transe refoulée et oubliée dans les sociétés occidentales depuis le temps de l’inquisition ». C’est pourquoi cet auteur fait la distinction entre les sociétés à transe et les sociétés sans transe.

Ma rencontre avec les Haddarates


Je préparais une communication sur « les Regraga revisités » et voilà que se produisit un formidable retournement de situation ! Un très Lapassadien retournement de situation !, dont  je fais part aussitôt à  Céline Cronnier, par le courriel suivant en date du  Jeudi 28 mai 2009:

Au  sortir du  colloque sur Ben Sghir , Latifa Boumazzourh, présidente d'une association des haddarates(littéralement celles qui organisent et produisent la hadhra,( la présence surnaturelle qui induit la transe par la danse et  le chant), me donne rendez - vous à son hôtel qui porte le nom d'Al Khansaâ, une poétesse de l'ère préislamique connue pour ses poèmes, où elle crie sa douleur d’avoir perdu un frère, qui font partie des plus beaux chants funèbres produits depuis l'antiquité par les pleureuses de la méditerranée. Or que vois-je une fois arrivé  au rendez-vous ? La voyante médiumnique (talaâ) vers laquelle m'avait conduit Georges, rue des ruines, pour l'interviewer sur ses ethnométhodes de guérison par la transe ! J’avais l'impression de reprendre l'enquête  là où Georges l'avait laissé en suspend juste avant son départ définitif vers l'hexagone en 1996.... C’est d’ailleurs, me semble-t-il, de cette année que datent ses travaux sur la dissociation,

J'ai donc décidé aujourd'hui même que ma communication ne portera plus sur le complément d'enquête chez les Regraga mais sur les voyantes médiumniques d'Essaouira, là où Georges l'avait laissé suspendue juste avant son départ définitif pour  la France....

Céline Cronnier me répond :

Les ethnométhodes de guérison par la transe... Bien sûr, c'est là sur quoi il faut communiquer ! L'une des principales préoccupations de Georges, ainsi que vous le rappelez... et dont les préjugés de son entourage lui causaient force souffrances... Dans ce même journal, il déplore l'hostilité de sa psychanalyste à l'égard des pratiques médiumniques :


"Il y a, j'en suis convaincu, une relation très profonde entre la psychanalyse et la voyance ; ce n'est pas diffamer la découverte de Freud que de chercher, même en rêve, les liens de parenté entre cette découverte et les pratiques de la divination."

L'objet de votre communication est maintenant arrêté. Ce qui est incroyable, que ce soit Georges qui en ait décidé !Ici-bas, cher Mana, rien de définitif... pas même les départs ! Mon amitié, Céline.

Je viens de découvrir que les Haddarates organisent des nuits rituelles semblables a celles des Gnaoua; mais sans gunbri ni crotales! Je ne le savais pas et Georges non plus parce que leur rite était interdit d’accès aux hommes! Cette découverte aurait certainement fait grand plaisir à Georges; lui l’initiateur de l idée qu’Essaouira, ce "port de Tombouctou", est la ville des Gnaoua par excellence. Et les haddarates reprennent presque mot à mot ce que disait Georges sur « le cerveau musical de la ville»: alors qu’à Safi, il est constitué de loutar et des chants profanes de l’aita : à Essaouira, il est constitué du gunbri des Gnaoua et de la transe. Georges faisait d’ailleurs le distinguo entre « Sociétés à transe » et « Sociétés sans transe » où celle - ci existait mais où elle a été depuis longtemps refoulée....

Georges Lapassade affirmait lui-même qu’il n’avait pas accès aux pratiques des voyantes médiumniques : « Au Maroc, je n’ai pas eu accès à une thérapie par une voyante, par une thérapeute. Je n’ai eu pas accès du tout. Je n’ai vu que des Gnaoua dans leur rôle autonomisé de musiciens. Ce rôle est plus connu en occident et donne lieu maintenant à un festival des Gnaoua chaque année à Essaouira. Cela, oui, je l’ai vu des quantités de fois, mais il faut bien comprendre que ce rite qu’ils pratiquent, ils n’en sont pas les dirigeants, c’est la voyante qui les convoque pour un moment dans la séance thérapeutique où il  y a autre chose que l’intervention des Gnaoua. Mais ces Gnaoua se sont autonomisés avec la médiatisation, ma propre action de propagandiste des Gnaoua depuis 1969 et maintenant, ils sont connus par le festival international ou mondial des Gnaoua qui se tient chaque année à Essaouira. Ils sont devenus des vedettes de la mondialisation. Ils jouent avec les musiciens du Jazz etc. Il faut bien voir que ce n’était pas cela au début, que probablement ils intervenaient essentiellement comme des assistants d’un ou d’une thérapeute dont ce n’était pas le seule acte thérapeutique, loin delà, puisque le sacrifice était davantage thérapeutique. »

- Est-ce que les haddarates des autres villes, telle que

Marrakech ou Salé, ont aussi des rituels semblables à ceux des gnaoua comme ici ?

-  Je ne crois pas. J’ai vu à la télévision les haddarates de Chefchaouen chanter les louanges au Prophète mais je ne crois pas qu’elles ont un quelconque rapport avec les Gnaoua comme les nôtres. Me répond Rabiâ Haïl.

A Essaouira les haddarates pratiquaient une espèce de syncrétisme religieux  entre la lila des Gnaoua et la hadhra des Aïssaoua, entre le chant divin , le rebbani des Aïssaoua et l’ouverture de la place aux esprits possesseurs, ftouh rahba , par les Gnaoua :

« En réalité il s’agit de la même transe : il n’y a pas de différence de fond entre Gnaoua et haddarates, me dit Raiâ haïl. A chacune son esprit possesseur. Il y a la talaâ (voyante médiumnique) qui travaille avec le nuageux, en prédisant couverte d’une serviette noire. Elle restait invisible. Elle s’encensait de benjoin : alors son Melk s’adresse par sa voix aux possédés qui viennent la consulter. Elle fait monter les prescriptions. A chacun son mal. Elle parle et le Seigneur pourvoit. Il y a celui, à qui elle prescrit la « lila ». Il y a celui à qui elle prescrit le sacrifice sans sel. A chaque possédé son diagnostic. Il y a celui à qui elle prescrit le pèlerinage. Chacun est guérit par Allah par une prescription particulière. »

L’enquête sur les voyantes


Pour expliquer son intérêt persistant pour les voyantes Georges Lapassade écrit dans son autobiographe :

«  Ma grand-mère savait tirer les cartes et j’ai été incité par son exemple, lorsque j’avais douze ans, à m’initier à la cartomancie et même à la pratiquer. Cela créait une atmosphère, et je peux ainsi aujourd’hui comprendre assez facilement les croyances des gens, au Brésil et au Maroc, autour des pratiques de la voyance et de la possession. Mon initiation précoce a déterminé mon intérêt persistant pour les pratiques ésotériques. »


Au Maghreb, l’Islam avait partout un rôle de repère fondateur que ce soit  chez les nomades , les sédentaires  ou  les transhumants . Partout,  l’Islam a constitué un repère majeur ; comme le soulignait si bien  Mokhtar Soussi en disant: « Nous autres, les berbères, nous étions sans repères avant l’Islam. »


Mais contrairement aux islamologues, ce qui intéressait Georges Lapassade , c’est  la magie  plutôt que la religion : la magie agraire des Regraga , celle qui est associée au carnaval de achoura, les voyantes médiumniques et leur thérapie traditionnelle. Des traits fondamentaux de la psychologie maghrébine, qui sont antérieurs à l’avènement de l’Islam ou qui ont des racines africaines. Mais ce qui fait son originalité, par rapport aux anthropologues du début du 20ème siècle, c’est qu’à travers l’étude des thérapies des voyantes médiumniques, il associe dans une même analyse magie berbère et transe africaine.


Au mois de mai 1986 avec ce « magicien de la terre » qu’était  Boujamaâ Lakhdar, il publie ainsi  à SINDBAD, les résultats d’une enquête intitulée : « voyage au pays de la magie : Talisman et divination à Essaouira » : Après l’enquête chez les tolba sur la talismanique et ses sources livresques (les livres jaunes de la magie, élaborés et publiés au moyen âge, inspirés d’une grande tradition occulte, El Bouni et Damyati pour le monde arabo-musulman, au 12ème siècle, et AGRIPPA d’Aubigné pour le monde occidental, au 16ème siècle) il procède à une  autre enquête sur les traditions orales de divination chez les choufate :

« Notre promenade ethnologique à Essaouira à la recherche des pratiques magiques s’est effectuée à plusieurs niveaux et en plusieurs étapes : on a d’abord  inventorié quelques liasses de documents de tolba existant  au Musée. On a ensuite procédé à une enquête auprès de quelques tolba en exercice auxquels on a demandé de fabriquer des herz et de parler de leurs pratiques. On a enfin rencontré quelques voyantes..Contrairement aux taleb, les voyantes en tant que femmes ne peuvent pas se rattacher aux « textes » ni utiliser l’écriture pour fabriquer des talismans. Les femmes qui fabriquent des objets magiques, kammoussa, ne sont pas appelées voyante mais saharate (sorcières). Les voyantes ne fabriquent pas d’objets magiques. Elles pratiquent surtout la divination et elles ont un rôle thérapeutique. Elles trouvent souvent leur vocation à travers une maladie (possession) et elles entrent en transe pour faire leur divination. »

Initiation et rêve divinatoire

L’incubation en vue de l’inspiration à la suite d’un rêve divinatoire est un fait établi depuis la haute antiquité au Maghreb. Hérodote prête ainsi aux Nasamons une coutume qui ne leur est certainement pas particulière et que pratiquent encore les berbères : « Pour faire de la divination, dit-il, ils vont aux monuments de leurs ancêtres et s’endorment par – dessus : après avoir prié, ils se conforment à ce qu’ils voient en songe. »

L’initiation, au cours d’un rêve divinatoire est un trait culturel fondamental au Maroc, que ce soit pour la création poétique et  artistique, comme le montre le pèlerinage des troubadours berbères au moussem de Sidi Ahmad Ou Moussa dans le Sous ou celui des  voyance médiumnique et des musiciens  Gnaoua , comme nous l’a relaté un jour maâlam Boussou, le célèbre maître Gnaoui décédé récemment :

« J’étais encore tout jeune, lors que je me suis rendu en pèlerinage à notre saint qui se trouve au sommet d’une montagne au sud de Marrakech. Je l’ai vu en rêve me tendre un guembri en me disant : « Prends la source de ta vie ». Le lendemain, j’ai joué au hasard un air musical, une femme tomba en transe, et refusa qu’un autre que moi puisse l’accompagner. Depuis, j’ai quitté mon métier de tanneur pour celui de musicien professionnel. »

Dans la préface qu’il consacre à mon journal de route sur les Regraga, le 13 juillet 1987, Georges Lapassade écrit :


« En 1984, Mana décide d’effectuer une « enquête » chez les Regraga ; il écrit volontairement « en - quête », pour indiquer sa volonté de s’initier. Confirmation éclatante de ceci : une voyante de la ville a annoncé à sa mère, mais c’est bien sûr à lui que le message s’adresse, que ce voyage au pays des Regraga va changer sa vie. Or, nous savons que dans la tradition maghrébine, comme en d’autres cultures bien sûr, l’annonce faite par une voyante est essentielle, ou même indispensable, aux premiers temps d’une initiation. »

Pour moi, c’est plutôt ma rencontre avec Georges Lapassade au tout début des années 1980, qui a changé ma vie en m’initiant à l’ethnographie de terrain. Je devais écrire sous sa direction et de celle de mon professeur René Duchac, une thèse sur « les formes et les manifestations de la vie musicale à Essaouira et sa région ». Une première mouture de ce travail a été d’ailleurs publiée, à l’issue de l’été 1983 dans un numéro de la défunte revue Lamalif sous le titre : « La musique comme fait social » suivi du journal de route du  moussem des Hamadcha qui a eu lieu à Essaouira au mois d’août de cette même année.

Après le départ de Georges Lapassade pour Paris au mois de septembre 1983, au lieu d’écrire sur l’activité musicale locale, je tournais en rond, ce qui allait me conduire à aller tourner en rond en suivant le pèlerinage circulaire des Ragraga, comme je le notais, le lundi 18 mars 1984 dans mon journal de route :

Lundi 18 mars 1984

« Maintenant les taïfa ne sont plus ces vaisseaux amarrés au port de transe. Maintenant Essaouira est une veuve déchue qui se souvient de sa gloire. Sa marginalité a eu pour revers cette perpétuelle quête pour la cure des âmes. Elle ne s’anime qu’à l’occasion de ses éternels rites de passage. La culture y est d’ailleurs essentiellement rituelle…  Je laisse choir la musique sacrée pour la parole mythique, le cercle vicieux pour le voyage initiatique. Je m’en vais à la campagne à la rencontre de gens qui me sont à la fois proches et lointains : j’aurai à transcrire de l’aroubi en français, et ce voyage  à travers les langues m’introduira   dans l’univers étrange des rêves brumeux. Je serai à nouveau admis au sanctuaire de l’écriture.

Ma mère veut absolument que je fasse ce pèlerinage : « Je vais t’acheter des babouches et une farajia pour que tu prie avec les Oulémas. Une voyante m’a dit : ton fils hésite à partir en pèlerinage, pourtant la clé de son avenir s’y trouve. »   Pour faire peau neuve, on m’invite à me défaire de l’habit occidental afin d’être à même de m’imprégner de la parole sacrée. La voyante a vu juste : j’hésite à me couper de la « civilisation » ; je crains qu’il ne me soit difficile de rejoindre la ville en cas d’ennuis de santé. La voyante me pousse à ne plus hésiter. »

Vendredi 22 Mars 1984

Il fait encore sombre. Les baluchons et les peaux brûlées trahissent l’origine paysanne des voyageurs : « Vas-y pour changer d’air ; la forêt est le poumon de la ville ; elle réactivera en toi la joie de vivre et d’écrire. » me dit mon père.

La route file droit devant nous ; vers l’Afrique ancienne, vers le Maroc de l’aube...La dérive au pays des Regraga est une issue bénie... Ce soir, je dormirai avec les pèlerins, sur le lieu même du sacrifice. »

Je croyais que mon journal de route ne serait qu’un moyen qui me permettra d’écrire plus tard un essai plus consistant et plus élaboré en vue de ma thèse. Mais dès son retour à Essaouira l’été suivant,  Georges m’a ébahi en me disant : « ton livre est déjà fait ; c’est le journal ! ». Idée qu’il développe d’ailleurs dans la préface qu’il m’accordera par la suite :

«  Une initiation est comme un déchiffrement. Mana l’a effectuée jour après jour et, devenu initié, il veut nous initier par son journal, qu’il montre et cache en même temps : on est d’abord tenté d’y voir une quête matérielle d’informations, de « data » pour une théorie  positiviste de la « chose » puis l’on découvre que l’on a mal lu, il s’agit au contraire d’une quête spirituelle comme la firent les héros d’apprentissage.   Mana nous invite à entrer progressivement avec lui dans l’univers de la magie agraire, non pas à la manière des ethnologues conventionnels, toujours en dehors de ce qu’ils étudient, mais par un parcours du dedans. »

Outre l’annonce faite par une voyante, il y a aussi le rêve divinatoire :avant de découvrir sa vocation de peintre , Leila Cherkaoui , avait une vie de famille à gérer.  Mais un rêve  allait bientôt changer sa vie et donner un nouveau départ à sa créativité :

«  En plein sommeil, une main verte m’a envahi en me tendant des pinceaux et en m’ordonnant : « Vas peindre ! ». Depuis lors, c’est la boulimie de la peinture.  » Me confie-t-elle, cet hiver. Pour elle aussi, l’art est une quête spirituelle comme elle l’affirme devant l’un de ses tableaux représentant une arcade éblouissante cernée d’obscurité : « La lumière descend d’en haut. C’est un lien  entre la vie et l’au-delà ; l’instant et l’éternité. C’est de la lumière que naissent toutes les couleurs. Je la vit au plus profond de moi-même. J’essaie de la capter quand elle m’échappe. Je continuerais à la chercher à l’infini »

Leila a peint un triptyque sur les nuits bleues de la transe. Il représente les danses extatiques des derviches tourneurs. C’est une descendante des Charqawa qui sont connus pour leur inspiration mystique (hal) et leur prépension à la transe (jedba). On raconte ainsi que vers 1720,  le fondateur de l’ordre extatique des Hamadcha , était le disciple de Sidi l’hafiyan ben Sidi l’Moursli echarqawi, qui est enterré à Boujad et auquel se rendent régulièrement en pèlerinage les Hamadcha.

Les poètes du Malhûn s’y rendaient également en pèlerinage pour y puiser leur inspiration. IL n’est donc pas exclu que l’injonction d’aller peindre soit adressée à Leila par son propre ancêtre, connu jadis pour être le maitre spirituelle auprès duquel les poètes du Maroc venaient chercher l’inspiration au cours d’une nuit d’incubation. Ainsi au XIXème siècle, Cheikh Jilali Mtired, que les artisans considèrent comme le prince des poètes à Marrakech et qui prétendait que son génie poétique était dû aux Djinns, considérait sa poésie comme un don divin qu’il aurait acquis après un pèlerinage à la zaouïa de Sidi Bouâbid Charqui, comme il l’affirme lui-même dans l’un de ses poèmes :

L’inspiration m’a été accordée par Charqawa,

C’est là que mes seigneurs m’ont fait don d’un breuvage divin.


La poésie comme la peinture, sont l’expression d’un même univers imagée, habité par les puissances surnaturelles.


La passion de l’art est comparée ici à la possession par les djinns. Car ça serait blasphème que de croire que l’artiste est le créateur de sa propre œuvre ; il n’est qu’une écorce charnelle traversée par le souffle de la création venue d’en haut, un simple médium, pour des énergies supérieures. Ne dit-on pas que sans hal (transe) un crâne est vide, comme un jardin sans palmier, comme une coupole sans puits ?


Avant d’être reconnue en tant que telle, la talaâ (ou voyaante médiumnique) est allée en pèlerinage à Sidi Chamharouch – le Sultan des Jnoun, dont la grotte  se situe au sud de Marrakech -, à Moulay Brahim, à Tamesloht, et à beaucoup d’autres lieux saints. Là, elle s’est imprégnée de leurs effluves sacrés et s’est isolée pendant un certain temps dans leurs khaloua, lieu de prière et de retrait, généralement une grotte qui préfigure le ventre maternel où s’accomplissent la mort et la résurrection symbolique de la néophyte.

Elle se retire en prière  jusqu’au moment où le rêve divinatoire apparaît dans la dormition. C’est la raison pour laquelle la postulante a accompli son pèlerinage.

Si le rêve divinatoire n’est pas apparu cette semaine, il apparaîtra la semaine prochaine. Au cours de ce rêve, elle se voit devant un tribunal de génies présidé par leur sultan Chamharouch. C’est là qu’on lui ordonne d’accomplir tel ou tel autre rite : elle doit sacrifier telle victime, à tel endroit, et y organiser une lila. On lui demande d’accomplir beaucoup de rites, avant de lui accorder des dons particuliers,

Dés lors, grâce à son plateau de cauris, elle peut déterminer l’origine du mal des possédés qui viennent la consulter et leur prescrire : soit un pèlerinage, soit l’organisation d’une nuit rituelle. Si elle prescrit une « lila », c’est elle qui avisera le groupe des Gnaoua avec lequel, elle a l’habitude de pratiquer la thérapie traditionnelle.

Le don de prédire l’avenir en état de transe, et de servir le maître de la nuit, suppose de la part de la néophyte une longue période d’incubation, au cours de laquelle elle passe d’une mort symbolique à une renaissance. La talaâ Rahim Halima raconte à ce propos : “La voyante reste voilée dans sa retraite. Depuis que nous avons ouvert les yeux au monde, la voyante qui vient au moussem de Moulay Abdellah, ne sort pas. Sa retraite dure sept jours. Elle apporte son sacrifice. Elle ne sort, ni ne voit personne, jusqu’au jour où elle porte son sacrifice et dépose son baluchon de foulards aux sept couleurs des esprits au sanctuaire. Une fois ce dernier vidé de sa foule, elle s’y rend pour récupérer son baluchon et sa part de sel. Puis , elle rentre chez elle.”

La voyante médiumnique : la talaâ


Le terme de talaâ désigne chez les Gnaoua et les haddarates la prêtresse qui pratique la divination médiumnique. Dans la tradition religieuse des Gnaoua et des haddarates, c’est  , la Talaâ , qui institue les situations dans lesquelles les musiciens vont intervenir. Elle occupe une position à part, puisqu’elle peut choisir d’organiser soit une lila soit une hadhra. Les Gnaoua et les haddarates sont pour ainsi dire à ses services en tant que musiciens et que chanteuses, comme l’expliquera  Georges Lapassade :

« La talaâ, non seulement, n’est pas attachée aux Gnaoua, mais peut faire appelle à eux comme des assistants. Une chose importante chez elle, qui me semble fondamentale et ressemble au Ndepp, c’est l’existence d’une table, la mida. Ce n’est pas une table de travail, c’est comme un petit guéridon qu’elle a dans la pièce secrète où elle officie. Sur cette table, elle met chaque semaine des aliments. Elle alimente son ou ses esprits possesseurs et collaborateurs. C’est elle qui est au centre de la thérapie , qui est africaine, assistée par les Gnaoua dont leur rôle est d’être assistants. Ils ne sont pas des thérapeutes contrairement à ce que l’on raconte quelques fois dans la presse, etc. C’est comme si on compare, dans l’église catholique, le prêtre et l’organiste qui tient l’orgue. Ce n’est pas l’organiste qui est au centre du rituel, de la messe, c’est le prêtre, et l’organiste est son assistant. Voilà ce qu’on peut dire pour recentrer la question des Gnaoua, leur collaboration à ce qu’on appelle une thérapie. »

· Le cas de Khaddouj Bent Yahya

L’une des plus célèbres talaâ d’Essaouira est khaddouj Bent Yahya : une véritable prêtresse qui organisait aussi bien la hadhra que la lila . Elle réunissait aussi les tolba, organisait les circoncisions :

« C’était la plus importante talaâ qu’a connue Essaouira, raconte Rabiâ Haïl. Ma grand-mère était son auxiliaire (sa ârifa). Et ma mère, lui a succédé dans ce rôle. Nous avons vécu auprès de cette grande talaâ jusqu’à sa mort. Au mois lunaire de Chaâbane, pendant trois à quatre jours, elle organisait un grand moussem avec sacrifice de taureau noir, en faisant appel aux Gnaoua. »


Je me souviens moi-même d’avoir assister au sacrifice du taureau au milieu du patio de sa maison : elle trônait sur un siège surélevé tandis que le sacrificateur était à l’œuvre : je me souviens qu’il s’agissait de « hnikkich », le moqadem des Hamadcha et marchand des abas de son état. Une fois qu’il a tranché la carotide de l’animal, il recueillit le jet de sang dans un bol de poterie qu’il remet aussitôt à la grande prêtresse qui se mit à boire ce sang fumant, tout en tremblant de tous ses membres, en état de transe. Une scène païenne et berbéro-africaine qui me revient souvent mais que je n’ai écrite nulle part. Cela se passait au crépuscule, au seuil du jour qui finit et de la nuit qui commence.


« De jours, poursuit notre interlocutrice, il y avait  les haddarates, pour celles que leurs maris empêchaient d’assister à la nuit rituelle des Gnaoua , pour qu’elles ne dansent pas en état de transe sur la musique des Gnaoua en présence des hommes. La talaâ leur organise la hadhra avec Jedba, jusqu’au crépuscule. Après leur départ, les Gnaoua animent leur lila jusqu’à l’aube. Mais il y avait une période de l’année où elle organisait la hadhra qu’on appelle la «hadhra de Sidi Lahcene » dont le sanctuaire se trouve au quartier des rahala. »

-         Ce coin où on allumait des bougies ?

-         Non. Celui-là, c’est Sidi Mimoune. Mais celui-ci, on l’appelait Sidi Lahcen et Huceine. Maintenant, il contient une mosquée où prient les gens. D’après ce que racontaient les anciens, ce Sidi Lahcen, était un wali parmi les wali d’Allah. Les gens en parlaient comme d’un homme religieux qui portait une barbe blanche et s’habillait en blanc. Khaddouj Bent Yahya lui consacrait chaque année une hadhra avec sacrifice ainsi que ce qu’on appelait rouina (une semoule de blé tendre mêlée au petit lait et au sucre, dont on distribuait des bols aux invitées). C’est à cette occasion que les haddarates étaient présentes avec force. Après la distribution de la rouina, elles posent la çiniya et commencent sla ânbi (prière sur le Prophète). Après ce rbani, on ouvre la place, ftouh rahba, pour entamer la hadhra. On passe à la phase des mlouk et de la jedba avec encens, serviettes et tuniques aux sept couleurs de la transe. Il y a la femme qui danse en état de transe avec les flammes et il y a celle qui danse avec des couteaux. Chacune selon son hal, exactement comme chez les Gnaoua. On joue de la tabla ou çiniya à la phase de sla ânbi, mais elle disparaît après ftouh rahba (l’ouverture de la place). On joue alors du trier ainsi que les tambourins et les bendirs. On assiste alors à une grande hazza (envolée), les unes poussent des you-you, les autres rythment des mains. C’est ce qu’on appelle la hadhra : les femmes ta- jedb (dansent en état de transe) ; quiconque a du hal se lève.

-         La talaâ se met alors à prédire en état de transe ?

-         Effectivement. Au moment de la grande Jedba, il y a la talaâ qui se met à danser en état de transe. Et il y a celle qui pratique le parler en état de transe :katabqa tantaq lanass (elle prédit aux gens en état modifié de conscience), disant à une telle qu’on lui a jeté un mauvais sort. Celles qui se sentent concerné parmi l’assistance, se lèvent et se dirigent vers elle pour écouter ce que leur réserve le sort.


· Le cas d’Aïcha Karbal,

La femme de maâlam Guinéa, était une grande talaâ. Elle a légué son pouvoir de divination à deux de ses filles. L’une d’entre elles, Zeïda, nous parle, assise devant son alcôve où se trouve l’autel des mlouk, caché par un rideau de mousseline. Il supporte sept bols contenant les nourritures du melk.

· Le cas de Zeïda

Elle utilise aussi des cauris pour la divination car ils indiquent de quel génie le patient est possédé. Je sais s’il est possédé par Lalla Mira ou Sidi Mimoun. Chacun a sa couleur, son encens, son jour de la semaine et sa planète. Il y a la femme stérile a qui l’on demande de se ceinturer d’un fil de laine, et il y a celle à qui on recommande un coq sans sel cuit avec de l’huile d’olive et juste ce qu’il faut d’eau.

« Au moment de la consultation, raconte Zeïda, je suis moi-même possédée par mon melk, Bouderbala, le saint à la tunique multicolore, je me couvre d’une serviette rapiécée, je prends sa canne de mendiant céleste et son couffin. Ma sœur, elle, travaille avec les maîtres de la mer, les moussaouiyines.

Pendant la lila, ma mère avalait sept aiguilles et buvait un litre d’eau parfumée de rose. Puis, elle éjectait les aiguilles, l’une après l’autre, chaque fois qu’elle prédisait son sort à quelqu’un dans l’assistance de la lila. Moi, j’ai à peine la maîtrise du feu. Les flammes de quatorze bougies me lèchent les bras et les mollets, et je ne sens rien ».

Zeida appartient à une famille de Noirs venus du sud du Sahara, elle a hérité de sa mère, Aïcha Karbal, le métier de voyante-thérapeute et tout le matériel qui va avec, notamment les autels des mlouk. Jmiâ, par contre, n’est pas l’héritière d’une tradition africaine. Elle est devenue ce qu’elle est aujourd’hui à partir d’un ensemble de troubles dans lesquels un ethnologue reconnaîtra un « recrutement par la maladie ».

La même distinction quant au recrutement se retrouve d’ailleurs chez les chamans dont certains le deviennent à partir d’une maladie initiatique alors que d’autres ont hérité de la charge.

· Le cas de Jmiâ

Jmiâ  était cuisinière dans un Riad, sis rue des ruines. C’est là qu’elle a été « habitée par une entité surnaturelle » (t’saknat) . Elle en est tombée malade. C’était une excellente cuisinière qui préparait mets et pastillas pour les fêtes de mariage.  Mais dans cette maison elle a été «possédée »(t’saknat). Elle est alors partie en pèlerinage à Moulay Brahim et à d’autres saints.

«  A son retour elle organisa deux nuits rituelles : une hadhra pour les haddarates suivie d’une lila pour les Gnaoua . Cela se passait après son pèlerinage à Moulay Brahim, d’où elle est revenue avec ses outils rituels en particulier son autel des Mlouk(la tbiga). Depuis lors, chaque année, elle prépare sa gasâa et sacrifie à Moulay Brahim et à son retour, organise la hadhra. Toute une gente féminine lui est affiliée et  vienne à sa hadhra. Elle « dénoue » les obstructions qui les empêchent de se marier et répond à beaucoup d’autres demandes du même genre. On l’appelle talaâ (voyante médiumnique) , nous explique Rabiâ Haïl: « Nous autres les haddarat, elle nous convie à lui organiser la hadhra. Elle invite à cette occasion les femmes qui lui sont affiliées et sous sa protection : « m’sandine dialha. ». Nous ne faisons qu’organiser la hahra à sa demande. Lors de la hadhra qu’elle vient d’organiser ces jours ci, elle dansait en état de transe : ta-tajdab »

Les fêtes du Mouloud

C’est sous le patronage de Baba Tourougui et de Baba Mekki, que les voyantes  font le pèlerinage à Tamsloht pour obtenir la baraka du cheikh. Chaque voyante offre un sacrifice et laisse sa tbiga à la belle étoile jusqu’à l’aube, comme nous l’explique maâlam Ahmed Baqbou qui était au service d’une grande Talaâ de Marrakech, qui a légué son pouvoir de divination à sa fille :

“C’était Baba Makki qui pratiquait la voyance médiumnique. Il était le premier à avoir offert le sacrifice aux chorfa au moussem de Moulay Abdellah Ben Hsein. Il a organisé la « lila ». Baba Kazzou lui succéda ainsi que Baba Ali. Ils étaient les premiers à venir. Puis vinrent les voyantes médiumniques . Elles ont commencé à organiser la « lila »  à Tamsloht, où elles présentaient offrandes et sacrifices, avec les fruits secs de Âchoura et la viande boucanée de l’Aïd El Kébir. Ils ramenaient toutes ces offrandes dans des tables à couvercle qu’elles portaient sur la tête.”

En ces lieux où rôdent tant d’esprits et de rites antiques, Abdellah ben Hsein arriva un jour pour y fonder  une zaouia. Son maître spirituel d’alors lui dit : « C’est ici que tu dois établir ta demeure, tu rendras, grâce à Dieu ce pays prospère. Arrêtes – toi ici avec tes gens et tes enfants ! Dieu te donnera pouvoir sur les oiseaux nuisibles et tu auras le pouvoir de faire enfanter la femme stérile ! »

C’est durant la semaine des fêtes du Mouloud, qui commémore la nativité du Prophète qu’on lieu les sacrifices et les rituels où « La talaâ pratique une « thérapie de la dissociation ». « Elle fait appelle, nous dit Georges Lapassade,  aux Gnaoua  pour assurer un moment thérapeutique comme le Ndeupp, le rituel de possession sénégalais, où les danses de possession viennent clôturer une semaines d’actions ou d’actes thérapeutiques dont le plus important, le jeudi, c’est le sacrifice d’un animal et la construction d’un autel sur des poteries qui contiennent des boyaux de cet animal. Donc, le rite de possession collectif, les danses de possession collectives sont spectaculaires, menés d’ailleurs par un guérisseur ou une guérisseuse. Les danses de possession, dans le quartier où il y a eu l’intervention, viennent le dernier jour pour clôturer une semaine thérapeutique, dont probablement l’acte fondateur le plus important, pour la première fois, c’est le sacrifice conduisant le même jour à la création d’un autel sur lequel on pourrait faire des offrandes au Rab(part dissociée de la personnalité). C’est pourquoi je dis que c’est un autel de la dissociation parce qu’au départ, il y a l’idée d’une possession plus ou moins par le Rab qui est un animal, un être mystérieux, un peu comme un djinn  dans les pays arabes…Donc, cet esprit possesseur tourmente une personne et ce qu’on appellera la thérapie en langage occidental consiste à libérer, à soulager cette personne, non pas par la suppression du symptôme qui est à l’origine du trouble qui est une possession mal vécue. On ne met pas fin à la possession, mais on la déplace, c'est-à-dire, cet esprit, ce Rab qui tourmente la personne, n’est plus dans la personne tourmentée, mais dans cet autel où la personne, pendant toute sa vie, va porter des offrandes, du lait et autres produits.

Cohabiter est très important pour l’étude du rite africain, on en est là. Quand on parle des Gnaoua, d’une façon trop rapide, on pense qu’ils sont des exorcistes. Comme je viens de le dire et je le redis, ce ne sont pas les Gnaoua qui sont les thérapeutes, c’est une voyante, une thérapeute. Il y a deux appellations de voyantes au Maroc. La voyante habituelle, celle qui tire les cartes, celle qui lit dans le marc de café et quelque chose comme ça, c’est la Chouafa. Mais il y a un autre type de voyantes, c’est la talaâ qui vient du mot talaâ, qui veut dire « monter » en elle, celle qui fait monter les esprits. C’est pour cela qu’on l’appelle la talaâ. Celle-ci est dans l’état de transe médiumnique, car c’est un médium qui parle par sa bouche, son corps à la disposition d’un ami à elle – ce n’est pas un tourmenteur – avec qui elle s’est réconciliée, avec qui elle travaille  pour décrire, diagnostiquer une maladie et indiquer, ce avec quoi il faut la traiter.

C’est à l'occasion des fêtes du Mouloud qui commémorent la naissance du Prophète que la talaâ se rend en pèlerinage dans la montagne au sud de Marrakech,  où elle organise des lila et procède à des sacrifices. Ses Gnaoua l’accompagnent en ces lieux. Ils célèbrent cet évènement durant sept jours : ils iront d’abord à Moulay Abdellah Ben Hsein enterré à Tamesloht, puis à Moulay Brahim, enfin jusqu’au Sultan des génies, Sidi Chamharouch dans l’Atlas.  Les « filles des Gnaoua » l’accompagnent. Elles sont ses auxiliaires et constituent autour d’elle, une sorte de petite confrérie féminine.

La voyante médiumnique se rend à Tamesloht pour sanctifier  ses accessoires. Son baluchon de foulards aux couleurs des esprits, ses étendards.  L’étendard reste trois nuits dans l’enceinte sacrée de Moulay Abdellah Ben Hsein. Ce n’est qu’au troisième jour qu’elle vient le récupérer. La voyante vient à Tamsloht pour renouveler son autel des Mlouk. Voilée  - telle une “fiancée des esprits” -  elle est accompagnée en procession  par les « filles de la tbiqa », jusqu’au sanctuaire . elle y dépose ses accessoires rituels pour qu’ils soient « contaminés » par les esprits rendant sa voyance médiumnique opératoire.

Cela se passe au huitième jour du Mouloud, où les voyantes sortent en procession avec sacrifice et accessoires rituels : étoffes ornées de cauris , encens, ainsi que les baluchons de foulards aux sept couleurs des esprits qu’on invoque durant la nuit rituelle: le blanc symbolise les chorfa, le noir les africains, le bleu le ciel, le rouge le sang, le vert ce saint des Aït Omghar. Celui qui n’a pas rendu visite à ce saint ne peut rendre visite à Moulay Brahim. Car, c’est lui le père. On les appelle : « groupe Aït Oumghar ». Après le vert des Aït Oumghar vient le jaune de Lalla Mira, qui est la septième couleur. La voyante vient à Tamsloht pour renouveler son autel des Mlouk. Les chorfas de Moulay Abdellah Ben Hsein la bénissent. Elle capture seulement leur énergie positive, mais l’autel des Mlouk ne change pas, car c’est l’autel des divinités. Il reste le même, on y ajoute seulement de la baraka. On lui donne une galette qui fait figure de sceau des chérifs. C’est le sceau de Moulay Abdellah Ben Hsein. Il y a la corbeille d’osier où sont déposés les boites d’encense, et il y a l’autel des Mlouk où sont posés les bols. On prépare cet autel des Mlouk au mois lunaire de Chaâbane. Il contient le lait, les dattes, la galette des « Bouhala »(les fous de Dieu) ainsi que le sucre. Le baluchon contient les foulards aux sept couleurs des esprits. Elle sanctifie ces accessoires , et sacrifie au saint dont elle reçoit la bénédiction. La procession part avec sacrifice et baluchons de couleurs mais sans l’autel des esprits, qui reste derrière le voile. Avec corbeille d’encens, lait et dattes, les offrandes prennent la direction du sanctuaire de Moulay Abdellah Ben Hsein.

Halima Rahim appartient à une famille de Noirs et les filles qui l’accompagnent sont originaires du Sahara. Halima est devenue ce qu’elle est aujourd’hui à partir d’un ensemble de troubles dans lesquels un ethnologue, reconnaîtra « un recrutement par la maladie. » :

“Ma mère pratiquait le rituel des Gnaoua. Quand arrive le Mouloud, les « filles de la Tbiqa » venaient chez elle avec leur part d’offrande. Ma mère préparait ce dont elle avait besoin et venait ici à Tamsloht. Elle sacrifiait une vachette à domicile et offrait une autre à Moulay Abdellah Ben Hsein. Elle offrait aussi un bouc au Haj Bou Brahim. Et organisait la « lila », la première nuit du moussem.”

La talaâ doit accomplir régulièrement un certain nombre de rituels et si elle ne le fait pas, elle risque, dit-on, de perdre ses capacités professionnelles et de retomber dans la maladie si sa carrière a commencé par une « maladie ».

Journal de route des fêtes du Mouloud

Dans mon journal de route des fêtes du Mouloud, je note :

Troisième jour du Mouloud, mont Zerhoun.

Les tentes des pèlerins venus pour le grand moussem annuel sont déjà plantées. Je découvre un monde insolite, avec ses voyantes installées sous de petites guérites de toiles, ses troupeaux de boucs noirs parqués, en attendant d’être achetés et sacrifiés, ainsi que des poules noires enfermées dans de grandes volières.

J’entends le rythme sourd des grands tambours, les Herz des Hamadcha. J’y vais, et j’arrive à la grotte d’Aïcha. C’est un immense figuier aux feuillages compacts qui forme la grotte. Sur l’autel brûlent d’innombrables bougies. Juste à côté, au milieu d’une aire délimitée par des haies de branchages, se tient sa prêtresse. Plus loin, au fond, l’espace des sacrifices.

Trois femmes dansent au rythme des Herraz. Aïcha les possède et les entraîne dans un ballet échevelé. Puis je me rends au sanctuaire de Sidi Ali Ben Hamdouch. Là, le sol est jonché de nombreux pèlerins, surtout de femmes endormies ou en état de crise. J’ai l’impression de débarquer dans une véritable cour des miracles peuplée de possédés.

La nuit tombe. Maintenant du haut de cette montagne, on peut voir au loin dans la plaine, scintiller les lumières de Meknès. C’est le moment de la hadhra. Partout, sous les tentes, les Hamadcha venus du Gharb animent les veillées spirituelles, avec leurs hautbois et leurs tambours. C’est une musique saccadée et rapide, alors que celle des villes est lente et balancée. Les danseurs en transe, sautillent sur place interminablement. C’est la version rurale du rituel des Hamadcha. Ceux des villes arriveront demain.

Je rencontre une troupe des Jilala. Ils exécutent sur leurs grandes flûtes de nomades les airs mélancoliques du désert. Ils sont d’abord passés au Moussem des Aïssaoua de Meknès avant de venir ici. Ils y resteront jusqu’à la clôture.

Vers minuit, sous la pleine lune, un groupe de femmes avance en file indienne par les sentiers au flanc de la montagne. Elles portent leurs offrandes à Aïcha, dans son sanctuaire. L’une d’elles me dit qu’Aïcha aime qu’on lui offre de l’encens, des chèvres et des poules noires, du lait, du henné, et des tissus de soie colorés :

- Aujourd’hui, me dit-elle, on célèbre les fiançailles d’Aïcha. Dimanche prochain, septième jour du Mouloud, elle épousera Sidi Ali Ben Hamdouch.

Le cortège des femmes pénètre maintenant dans la grotte avec ses offrandes qui sont déposées sur l’autel. Elles y allument de nouveaux cierges. Elles apportent la chèvre à sacrifier et la poule noire à la prêtresse qui les bénit en parlant de « nœuds à dénouer » et de « portes à ouvrir ». Aïcha a fait des nœuds et a fermé des portes dans le destin des gens qui l’ont offensée et qu’elle a frappés. Raison pour laquelle ils viennent lui offrir des sacrifices de réconciliation.

Arrive le sacrificateur. Tout d’abord, devant l’autel d’Aïcha, il procède aux ablutions de la chèvre et de la poule noire, qu’il fait tournoyer par trois fois sur la tête et autour des épaules d’une femme accroupie. Puis il tranche la tête de la poule et la jette au loin. Enfin il égorge la chèvre noire qui se lève ensanglantée et se dirige vers les lumières de l’autel où elle va s’effondrer. Un peu plus tard, une famille aisée de Rabat, accompagnée d’une troupe de Gnaoua, apporte ses offrandes. Cette fois, on va immoler sept chèvres et douze poules. Les ruines de Volubilis ne sont pas loin d’ici. Peut-être gardent-elles le souvenir des sacrifices qu’on offrait jadis en ces lieux à la déesse Kadoucha ?

Marrakech, cinquième jour du Mouloud.

Ce matin, comme prévu, je retourne à Riad Laârouss où je rencontre les Hamadcha de Safi à l’heure du petit-déjeuner. Les vieux adeptes échangent des couplets de melhûn autour d’un verre de thé. On attend les autres taïfa qui vont arriver dans la journée. Après le sacrifice d’ouverture, elles animeront à tour de rôle des séances de Dhikr et de Hadra. J’ai décidé de les quitter pour suivre le pèlerinage d’une prêtresse des Gnaoua, une talaâ, à Moulay Brahim au sommet de la montagne. Je me rends donc à Bab Rab, la porte du Seigneur, d’où vont partir pour Moulay Brahim les chamelles apportées par les différentes taïfa du Maroc. Elles seront conduites là-haut en cortège au rythme des Aïssaoua.

Dans la préface qu’il consacre à mon petit livre sur les fêtes du Mouloud, paru chez Sefrioui, Georges Lapassade écrit :

« D’ordinaire, l’ethnologue séjourne longuement auprès des populations dont il étudie la culture. Mana l’avait fait lorsqu’il avait suivi le long périple des Regraga chez les Chiadma. Mais pour faire le « tour du Mouloud », il a dû procéder autrement et courir en une semaine de Salé à Tamesloht en passant par Meknès, Moulay Idriss, la grotte d’Aïcha au Zerhoun, Marrakech et Moulay Brahim : c’est en effet, au cours d’une même semaine que se déroulent les grandes manifestations qui commémorent, au Maroc, la naissance du Prophète.

À Salé, la veille du Mouloud, des hommes porteurs de poupées de cire géantes occupent le devant de la scène. Mais dès le lendemain, à Meknès, les femmes en transe viennent déjà occuper cette place et au Zerhoun, l’origine de cette transe commence à apparaître avec le culte d’Aïcha Qandicha.

Mana rapporte ici un propos très significatif. On lui dit que ce jour, qui est le troisième du Mouloud, est celui des fiançailles d’Aïcha avec Ali Ben Hamdouch, le fondateur de la confrérie des Hamadcha qu’elle épousera à la fin de la semaine.

On a souvent souligné, et à juste titre, l’opposition entre les pratiques mystiques des hommes dans le soufisme notamment, et celle des femmes, davantage tournées vers les cultes de possession. Mais il existe aussi des liens entre ces deux pôles de l’extase et de la transe. Le « mariage » d’Ali avec Aïcha est une manière symbolique de le rappeler. »

A l’étape de Moulay Brahim, je fais une rencontre étonnante, celle de la talaâ de Bruxelles :

Moulay Brahim. À midi, j’arrive au pied de la montagne. Il y a là quelques pèlerins prenant un bain rituel près du moulin à eau, ainsi que quelques chamelles. Une femme qui est déjà venue ici l’an dernier n’est pas étonnée de voir si peu de gens cette année :

- L’année dernière, dit-elle, beaucoup de gens ont péri dans la grosse crue de l’oued qui a fait de nombreuses victimes. Alors que les autres années on avait beaucoup de mal à se loger, cette année, les courtiers vous courent après pour vous offrir les logements vides.

J’arrive à Moulay Brahim à une heure de l’après-midi. Des musiciens tournent autour du sanctuaire avec une jeune chamelle blanche couverte d’un tissu vert. Ce groupe vient des environs de Casablanca. Plus loin, voici une autre procession accompagnant elle aussi une chamelle : c’est la taïfa de Tarraste, en provenance du Sous. Et voici un troisième cortège avec sa chamelle en provenance des environs de Taroudant. Les cours intérieures des maisons qui font hôtellerie pour l’occasion sont animées par les Oulad Sidi Rahal avec leurs bouilloires et leurs serpents ; une autre troupe des Oulad Sidi Rahal, ceux de Bouya Omar, est venue pour animer demain des séances de Hadra. Un groupe de l’Ahouach des Houara ainsi qu’une troupe de Gnaoua d’Agadir proposent leur spectacle d’un patio à l’autre.

Sixième jour du Mouloud. Je pars à la recherche de talaât. Elles se trouvent, me dit-on, dans la maison attenante à la zaouïa. Il y a là, dans la cour intérieure, la grande chamelle qui sera sacrifiée. Elle a été amenée ici par Lalla Bacha une talaâ venue de Kénitra accompagnée de sa troupe de Gnaoua. Dans une petite pièce adjacente, les Gnaoua se reposent. Leur maître de cérémonie raconte :

- La chamelle a été achetée à Settat et on l’a amenée à Kénitra où la talaâ a organisé une lila le jour du Mouloud. De là, on a transporté cette chamelle à Marrakech par camion. On l’a conduite en procession depuis Bab Rab jusqu’ici, en passant par Tamesloht où notre talaâ a organisé une autre lila avec sacrifice d’un bélier. Nous resterons ici jusqu’au sacrifice de la chamelle.

Un peu plus loin, je rencontre une autre talaâ avec sa troupe de Gnaoua de Marrakech. Elle est originaire du Sahara et vit en ce moment en Belgique avec son mari, ancien travailleur immigré. C’est une grande et belle femme, imposante et couverte de bijoux :

- J’ai hérité mon activité de talaâ de mes ancêtres, dit-elle.

Puis son mari enchaîne :

- Elle vit avec moi depuis 32 ans, à Bruxelles. Elle y fait son métier de voyante par téléphone et sur rendez-vous pour les immigrés de là-bas et parfois aussi pour des clients européens.

La talaâ reprend la parole pour me raconter comment elle a découvert la vocation de médium :

- Je suis tombée en transe sans m’y attendre, et au cours de ma transe, j’ai commencé à « parler ». Je n’en étais pas consciente, ce sont les gens qui me l’ont dit à mon réveil.

Le parler en transe  N’tiq est la caractéristique fondamentale de la talaâ. C’est son esprit allié, son melk, qui parle par sa bouche, et qui fait la divination. Elle dit :

- J’ai chez moi deux autels, l’un me vient de Moulay Brahim, l’autre de Sidi Ali, pour son rapport avec Aïcha Qandicha, la Gnaouia. Je tombe malade chaque année au mois de Chaâbane. Je dois alors organiser une lila. L’année dernière, c’était à Essaouira. Je suis arrivée au Maroc cinq jours avant le Mouloud, et ici le jour du Mouloud pour y passer toute la semaine. J’ai acheté la chamelle pour Moulay Brahim au souk de Had Draâ. Après le moussem, je monterai à Sidi Chamharouch, le maître de la divination, puis je me rendrai à Bouya Omar, et j’irai enfin au Zerhoune chez Aïcha Qandicha. Je dois faire chaque année ce grand tour qui dure deux mois avant de revenir en Belgique. Sans quoi je ne pourrais pas travailler.

J’entends soudain un cri étrange qui tient à la fois du jappement d’un chiot et du hurlement d’un chacal :

- Regarde derrière toi ! Ordonne la talaâ de Bruxelles.

C’est un homme accroupi tenant sa tête entre ses mains et qui aboie. Brusquement, il se lève et commence à aller et venir, se rapprochant, puis s’éloignant de moi. Je ne suis pas rassuré. Il crie qu’il est Aïcha Qandicha :

- Je suis la reine des vallées et des fleuves ! Des forêts et des déserts ! J’attaque celui qui m’agresse !

Il parle avec un accent féminin. Et soudain, j’entends tout près de moi une autre voix, cette fois-ci masculine. C’est la talaâ en transe qui s’adresse à moi en criant :

- Ferme ton bloc-notes et va-t-en d’ici !

Alors qu’ils continuent leurs imprécations à mon encontre, je quitte les lieux en courant. Un peu plus tard, le Gnaoui de l’autre talaâ me dit que c’était une comédie pour essayer de m’extorquer de l’argent. Et beaucoup plus tard, quand je rencontre à nouveau la talaâ de Belgique alors qu’elle a retrouvé, me semble-t-il, son état normal, elle me dit :

- Aïcha a estimé que l’entretien était allé trop loin. Je ne devais pas vous livrer notre secret. C’est elle qui s’est adressée à vous par ma bouche pour vous demander de partir.

Toujours dans la préface à mon petit livre sur les fêtes u Mouloud, Georges Lapassade écrit :

« Une nouvelle étape conduit Mana à Marrakech chez les Hamadcha du Sud réunis eux aussi dans un grand moussem du Mouloud. Puis, il se rend à Moulay Brahim où il va rencontrer une talaâ, ce terme désigne la prêtresse des Gnaoua qui pratique ainsi la divination médiumnique. Cette rencontre donne lieu à une scène étonnante. Au moment où il est en train d’interroger la talaâ, Mana entend tout près de lui le hurlement d’un homme possédé par Aïcha qui parle par sa bouche. Et juste à ce moment-là, la talaâ est elle aussi possédée par son melk qui donne l’ordre à l’enquêteur de s’en aller.

En dépit des apparences, ces deux possessions ne sont pas équivalentes.

On peut décrire celle de l’homme comme une possession subie alors que celle de la talaâ est davantage maîtrisée, ce qui ne signifie pas pour autant, pas nécessairement, que c’est de la pure comédie. Si la transe de la talaâ donne l’impression d’être relativement contrôlée, c’est qu’elle a appris, au cours de son initiation, à la dominer. Au moment de sa « maladie initiatique » elle vivait sa dissociation,, provoquée par un choc émotionnel vécu dans la petite enfance, comme un trouble qui la faisait souffrir. Au cours de sa « thérapie », elle en est venue progressivement, non pas à éliminer cette dissociation comme on tenterait de le faire dans un traitement de type occidental, mais à la gérer. Ce qui était au départ un trouble est devenu une ressource.

Cette analyse psychologique trouve sa limite dans le fait que sous la thérapie des femmes se dissimule une religion : la dernière étape du voyage va le démontrer. À Tamesloht, en effet, le moussem met en scène l’opposition entre deux groupes de pèlerins : les Chorfa et les Gnaoua. Pour les Chorfa descendants de Moulay Abdellah Ben Hsein, cette manifestation du Mouloud est celles des tribus liées à leur ancêtre ; les Gnaoua y viennent par l’effet d’une greffe tardive. Ils sont tolérés à condition de rester dans les maisons et de ne visiter les lieux saints que pour apporter leurs offrandes.

Les Gnaoua ont une tout autre définition de la situation. Pour bien comprendre ce qu’ils font ici, il faut d’abord constater, toujours avec Mana, que ce sont les femmes qui organisent les manifestations de leur confrérie à Tamesloht. Les musiciens Gnaoua qui les accompagnent sont là à titre d’assistants qui louent leurs « services » à ces talaâ. C’est là, d’ailleurs, la véritable structure de leurs pratiques pour autant qu’elles restent fidèles à la tradition africaine.

Cela, certes, n’apparaît pas au premier abord. Le spectateur de leur rite nocturne de possession, fasciné par ce « spectacle » de la transe « habitée », est avant tout sensible au jeu musical de ses animateurs. Il est tenté alors, de conclure que chez les Gnaoua, ce sont les musiciens qui sont les maîtres du jeu. En réalité, ici, comme dans tous les rites de possession, la gestion de la situation est assurée par les prêtresses du culte. Et ici comme ailleurs, les femmes, parce qu’elles sont tenues en marge de la religion des hommes, se sont donné secrètement une autre « religion ». Ioan Lewis, l’avait déjà montré dans son beau livre sur « les religions de l’extase ». Mais il avait accordé trop peu de places aux pratiques des Gnaoua maghrébins. Mana, avec son enquête, apporte à cette thèse de l’anthropologie anglo-saxonne une contribution essentielle. »

La religion des femmes


Le lundi 12 mai 2009, j’écris à Céline Cronnier :

Je travaille d'arrache pied sur ma communication qui portera sur "la religion des femmes au Maroc": les haddarates, les Gnaoua et les voyantes médiumnique (enquêtes que Georges avait laissé en suspend l'été 1996, juste avant son départ définitif pour la France). Cette communication existe déjà sur le blog que je viens d'ouvrir qui s'intitule: les haddarates d'Essaouira. Il est un peu brouillon(avec beaucoup de répétitions) et je vais tout à l'heure à la plage pour tout réécrire. Encore du Lapassade: il lui arrivait de continuer de "re - écrire" un texte tout l'été et de ne le finaliser qu'à quelques heures avant de prendre l'avion pour Paris! Pour lui un texte reste toujours inachevé, surtout quand il faut faire rentrer dans le rationalisme cartésien la pensée sauvage des voyantes médiumnique avec leur sacrifices, leurs pèlerinage, leurs dormition, leurs rêves divinatoire, leurs désirs inavouées et leur religion rejetée par l'orthodoxie musulmane!

Le monde des Gnaoua et des haddarates est avant tout une religion de femmes dont Aïcha est la figure centrale. Une sorte de religion « alternative » dans une société où seuls les hommes ont vraiment accès aux lieux consacrés de la religion établie. Le moussem de Tamesloht donne à voir cette dualité, avec d’un côté les rites nocturnes et privés animés par les prêtresses d’Aïcha et d’un autre les chorfa célébrant au grand jour leur fête d’hommes, avec la fantasia des tribus environnantes.

« Nous devons imposer notre existante me déclare maintenant Rabia Haïl, car les haddarates d’Essaouira sont uniques au Maroc,. Mais quand nous avons voulu faire revivre leurs traditions, nous nous sommes réfugiées tout naturellement à la zaouïa des Aïssaoua, où jadis se déroulaient nos rituels. Nous y avons organisé l’assemblé générale constitutive de notre association, et on s’est mises d’accord pour y organiser des séances de dhikr chaque vendredi. Les femmes étaient enthousiastes, au point de nous aborder dans la rue, pour savoir s’il y aura une hadhra le vendredi prochain :

- « En votre compagnie, on passe d’agréables  après midi , nous disent-elles, et cela nous fait du bien d’entendre des chants que nous avons perdu d’oui depuis des lustres. »

Pour faire revivre ce patrimoine, nous avions l’intention d’initier les jeunes filles, car nos vies sont éphémère. Un jour nous serions fatiguées et incapables de rythmer la mesure : il nous faut de la relève. Mais quand nous nous sommes présentées le Moqadem de la zaouia des Aïssaoua,  nous a mal reçues : il nous a signifié qu’il ne voulait plus nous voir à la zaouïa ! »

L atifa Boumazzourh, la présidente de cette association, renchérit :

« Le premier vendredi, on s’est rendues à la zaouïa où a eu lieu l’Assemblée Générale, avec l’accord du caïd, des autorités et tout. On nous a dit que ce que vous faites est bien. Nous avons écrit une demande à Monsieur le gouverneur qui nous a renvoyé à Monsieur le Pacha qui nous a renvoyé à son tour à Monsieur le Caïd et ce dernier au  Moqadem (l’auxiliaire de l’autorité de tutelle au niveau du quartier). Apparemment, tout était en règle. Chaque vendredi, nous étions heureuses d’animer la hadhra au sein de la zaouïa. Nous étions toutes bien habillées avec l’intention de nous soulager et d’assister à des séances de dhikr. Mais dés le second vendredi, ce Monsieur (le moqadem de la zaouia des Aïssaoua)a commencé à nous fermer la porte :

- « Seules les organisatrices peuvent y accéder, nous disait-il, mais pas leurs invitées ! ».

Au troisième vendredi, ce gardien des lieux s’est absenté pour la prière de l’Asr. Les haddarates l’attendirent à l’extérieur ainsi qu’une foule de femmes invitées. Il nous a rendues malades à force d’entourloupettes et de tergiversations ! Il ne voulait surtout pas de nous là-bas. Je suis revenue chez Monsieur le caïd qui a dit à Monsieur le Pacha : « Ce que font ces femmes ne comporte rien d’illicite. »

Et le Pacha de nous dire : «  Faites une demande aux hobous, » (l’administration du culte qui relève du ministère des affaires religieuses). Lesquels hobous nous renvoyèrent à la case départ : retour chez le gouverneur, le pacha, le caïd, les hobous, jusqu’à ce que nous soyons lassées. »

Que faire ? Elles se sont finalement repliées sur la sphère informelle et privé pour pratiquer leurs séances de dhikr et de hadhra.

Pour les soûfis , les séances de hadhra, doivent déclencher l’extase, rapprochant ainsi le cœur de l’homme de son Dieu. L’état d’extase, qui a lieu au cours de la cérémonie de la hadhra,  qui signifie « présence divine ». L’’état où l’homme est relié à Dieu. L’extase, c’est aussi l’audition des cœurs. Dieu très Haut a dit : « Certes, ce ne sont point les yeux qui sont aveugles, mais aveugles sont leurs cœurs dans leur poitrine… »

Le fait à retenir, c’est que le procédé principal de mise en extase reste le chant d’une psalmodie à vocabulaire coranique. C’est du Coran, constamment récité, médité, pratiqué, que procède le mysticisme islamique, dans son origine et son développement. Le mysticisme islamique y a puisé ses caractères distinctifs : récitations en commun et à voix haute (dhikr, raf’ al sawt), institution de séances religieuses de récollection (majâlis al dhikr), des thèmes de méditations apparentés, en prose et en vers, se trouvent récités. De bonne heure, ces séances évoluèrent vers le type du « concert spirituel » ou « oratorio »(samâ’) : développant la partie « affections » de la méditation collective. Issu du désire légitime d’entrer en rapport « liturgique » avec Dieu, de revivre, grâce à une psalmodie collective et solennelle, le dialogue indirect de l’ange avec Dieu, écouté et obéi, avec une ferveur muette par l’âme consentante du Prophète – «  le concert spirituel » n’était pas sans périls. Les maîtres en mystique l’avaient dit et redit : la maîtrise de soi d’une âme humble y était la condition requise, pour attirer la grâce et faire entrer l’âme en extase(wajd).


Le raqs, danse extatique de jubilation : on connaît la danse circulaire des Mevlévis , au son du nay, considéré comme une imitation des rotations planétaires. Il y a aussi le tamzîq « déchirement des vêtements » par l’extatique, pendant sa transe(voir les Aïssaoua de Meknès).Le wajd soufi est à la fois l’extatique pris par Dieu et « cet instant hors du temps », ce « choc mental » qui tire l’âme hors d’elle – même et hors de la durée, pour se retrouver « perdue » en une présence suprême.Parole d’Al – Nûri :

« l’extase est une flamme qui naît dans l’intime de l’être ; elle s’élance d’un désir passionné, et quand elle survient, les membres corporels sont agités de joie ou de peine. »

Un autre soufi a dit : « l’extase est comme un message de la Vérité suprême, annonçant cette belle nouvelle : la montée vers la station de la vision de Dieu. » La personnalité du soufi et comme possédée et volatilisée par Dieu. Le « choc mental » devient expérience d’une présence de Dieu nous dit Ghazali :

« Les états d’extase divine, c’est Dieu qui les provoque tout entiers. L’extase, c’est une incitation, puis un regard qui croît et flambe dans les consciences. Lorsque Dieu vient l’habiter ainsi, la conscience double d’acuité. C’est un état modifié de conscience. Une transe. La conscience se tourne alors vers une Face dont le regard la ravit à tout autre spectacle.   L’extase est un effet de la présence de Dieu. Mais l’âme au terme de son ascension mystique, peut ne plus avoir besoin de ces effets extérieurs de ravissement. Sa capacité d’amour s’est suffisamment agrandie, et maintenant « la ferveur tout entière n’est plus que paix et amour suave. ». Le corps humain recèle, en son intérieur central, un morceau de chair(Mudgha), siège durant la vie d’un mouvement oscillatoire(taqlib, d’où le nom qalb), point d’impact des évènements spirituels. Le musulman retient la signification spirituelle du « cœur »., qui est dit le Coran le lieu du secret Divin. Ce secret des cœurs, commentent les mystiques, où seule pénètre la présence du Seigneur.

Les confréries les plus orthodoxes excluent tout instrument hormis la voix humaine ; création divine. Ils considèrent l’emploi de la musique instrumentale comme une hérésie puisqu’un précepte dit :

« Dieu maudit la barbe au-dessus et au-dessous de laquelle il y a zamar ».

Ici le terme zamar désigne aussi bien l’instrument à corde que l’instrument à anche. Alors que le samaâ, psalmodie uniquement vocale avec « îmara » (danse extatique), caractérise les zaouïas d’un soufisme plus orthodoxe, le zamar, ou la musique instrumentale caractérise le soufisme populaire de transes (Jedba) collectives et de pratique magique.

. Les confréries du samaâ et de la îmara, sont fréquentées par les citadins « distingués ». Quant aux confréries. du zamar et de la jedba sont fréquentées par les citadins « communs » où la magie de la nuit appelle le silence et la communion du groupe appelle la hadhra (présence divine).


Dans la zaouïa des hamadcha, on boit le thé à l’écoute d’une lira (frêle pipeau de roseau) qu’accompagne une voix couverte comme d’un voile invisible :

Gloire à Dieu et à toi océan de lumière !

Ô patron d’Ouazzane ne m’oublie pas !

Le doux intermède de la lira prépare la phase chaude du hautbois. La partition musicale qui rend la présence du surnaturel possible s’appelle mramma, ou métier à tisser. C’est une juxtaposition de phrases musicales tissées par le hautbois sur la trame constante des instruments de percussion : la réussite de la partition musicale dépend du champ magnétique qui s’établit entre l’orchestre et les danseurs de la place sacrée.

C’est ces confrérie de la transe qui intéressait Georges Lapassade. Elles sont d’ailleurs les seules à rester vivantes, en particulier les Hamadcha et les Gnaoua, par contre les confréries de l’extase , telles celles des Aïssaoua, des Darkaoua, des Ghazaoua et de la Nassiriya sont quasiment éteintes.

Du discours émique au discours étique


Le linguiste Kenneth Pike oppose le discours émique qui est le commentaire des gens ordinaires au discours étique ou savant qui tend à remplacer la théorie populaire de la chose. Pour donner un exemple directement appliqué à notre propos ; l’observation d’un possédé rituel en état de transe peut donner lieu à ces deux discours :Dans le discours émique les gens disent que la transe est produite par la présence d’un être surnaturel. Le même comportement sera interprété de manière « étique » par un psychologue comme l’effet du rythme des tambours ou encore comme l’expression d’un tempérament hystérique, etc.

Nous sommes donc en présence de deux modes d’interprétation savant et populaire : Pour la psychanalyse l’origine de la maladie est endogène : « Ce sont les processus psychiques inconscients ». Pour le thérapeute traditionnel : l’origine du « mal » est exogène ; l’individu est « frappé » par une entité surnaturelle malfaisante ; la possession n’est donc pas le symptôme d’un état morbide. Ces deux modes d’interprétations impliquent deux attitudes : l’Occident rejette le « malade », le Maghreb accepte le « possédé ». Ces deux modes d’interprétations impliquent également deux modes de traitement : l’un vise à « expulser l’intrus », l’autre à mettre en évidence le traumatisme responsable mais oublié.

En termes savants, pour  Georges Lapassade, la possession, est la définition religieuse de la dissociation, Mais on l’appelle pas dissociation dans le langage religieux, on l’appelle possession. Or, cela veut dire quoi la possession ? Cela veut dire que la personne vit comme si elle avait le diable dans la peau. Son identité est dissociée, une part d’elle reste à peu près normale et l’autre part est devenue le diable qui le persécute. Donc la possession est un cas limpide de la dissociation. La dissociation est une appellation laïque de la possession, si l’on peut dire. La possession est la définition théologique de la dissociation, le possédé est un dissocié en fait, il est deux êtres en lui-même, j’ai deux âmes à moi…En arabe, on dit qu’il est « habité », Meskoun. On peut partir de Meskoun pour faire ce discours et c’est plus facile de le faire en arabe qu’en français, qu’en langue occidentale parce que cela est plus présent dans la culture au moins maghrébine, peut-être dans toute la culture arabe.

Partant de cette définition,  Georges Lapassade  fait la distinction entre la thérapie africaine, qui est une thérapie de réconciliation du possédé et de son possesseur considéré comme bénéfique, et l’unique forme de possession que l’on connait et que l’on a connu en Europe, la possession diabolique. Et puisque c’est une possession diabolique, on ne peut pas se réconcilier avec le diable. Le diable doit être expulsé, c’est un exorcisme. Il y a aussi de l’exorcisme en Afrique, mais il y a cette pratique inconnue, adorciste, non pratiquée dans l’ensemble de l’Europe à part quelques exceptions ;qui consiste à construire une réconciliation. Donc, une sorte d’arrangement avec la dissociation. Ce n’est pas seulement une pratique pour mettre fin, à la dissociation pathologique car il y a des dissociations qui ne sont pas pathologiques. Cela est une autre affaire, on peut en parler, si vous voulez, mais la dissociation pathologique, c’est l’éclatement de l’identité chez le possédé occidental qui prétend être possédé par le diable, par un mauvais esprit. La seule solution, c’est de faire sortir cet esprit, c’est de le chasser. C’est de l’exorcisme, tandis qu’en Afrique, très souvent, ce n’est pas de le chasser, c’est de l’amadouer et de se faire ami avec lui. C’est de l’adorcisme.

De la possession à la dissociation

La dissociation en tant que ressource, Georges Lapassade la vivait constamment en tant que chercheur,  en menant parallèlement deux activités intellectuelles en même temps : le jour l’enquête de terrain, l’observation des voyantes médiumnique et de la transe ,  le soir – avec son bol d’olives à l’hôtel Chakib – la réflexion sur  les ethnométhodes de Guerfinkel, le magnétisme animal de Mesmer, l’hypnose de Janet, la dynamique du groupe de Kurt Lewin etc.

La praxis n’allait pas chez lui sans accompagnement théorique et vise versa. Il fallait, en même temps écrire tel article pour tel journal ou revue, et  le  « Que sais-je ? » sur la transe ou la dissociation. Tout en remaniant constamment le texte en élaboration de l’un et de l’autre. Il donnait d’ailleurs cette belle métaphore de cet écrivain qui avait en chantier plusieurs romans à la fois et qui les écrivait en même temps, en allant d’une machine à écrire à  l’autre ! Mais la dissociation ne veut pas dire dispersion : quand il est occupé à Paris par les questions pédagogiques ou par le Rap, il ne veut plus entendre parler d’Essaouira, et vise versa.

Voici ce que Georges Lapassade avait déclaré dans un entretien collectif paru au N° 11 des Irraiductibles « études africaines »

La talaâ pratique une « thérapie de la dissociation ». Elle fait appelle aux Haddarates et aux Gnaoua  pour assurer un moment thérapeutique comme le Ndeupp, le rituel de possession sénégalais, où les danses de possession viennent clôturer une semaines d’actions ou d’actes thérapeutiques dont le plus important, le jeudi, c’est le sacrifice d’un animal et la construction d’un autel sur des poteries qui contiennent des boyaux de cet animal. Donc, le rite de possession collectif, les danses de possession collectives sont spectaculaires, menés d’ailleurs par un guérisseur ou une guérisseuse. Les danses de possession, dans le quartier où il y a eu l’intervention, viennent le dernier jour pour clôturer une semaine thérapeutique, dont probablement l’acte fondateur le plus important, pour la première fois, c’est le sacrifice conduisant le même jour à la création d’un autel sur lequel on pourrait faire des offrandes au Rab(part dissociée de la personnalité). C’est pourquoi je dis que c’est un autel de la dissociation parce qu’au départ, il y a l’idée d’une possession plus ou moins par le Rab qui est un animal, un être mystérieux, un peu comme un djinn  dans les pays arabes…Donc, cet esprit possesseur tourmente une personne et ce qu’on appellera la thérapie en langage occidental consiste à libérer, à soulager cette personne, non pas par la suppression du symptôme qui est à l’origine du trouble qui est une possession mal vécue. On ne met pas fin à la possession, mais on la déplace, c'est-à-dire, cet esprit, ce Rab qui tourment la personne, n’est plus dans la personne tourmentée, mais dans cet autel où la personne, pendant toute sa vie, va porter des offrande, du lait et autres produits.

C’est intéressant du point de vue de la thérapie africaine, qui est une thérapie de réconciliation du possédé et de son possesseur considéré comme bénéfique. Ce qui est très différent de l’unique forme de possession que l’on connait et que l’on a connu en Europe, la possession diabolique. Et puisque c’est une possession diabolique, on ne peut pas se réconcilier avec le diable. Le diable doit être expulsé, c’est un exorcisme. Ce qui est très important en Afrique, dans la culture africaine, il y a aussi de l’exorcisme en Afrique, mais il y a cette pratique inconnue, non pratiquée dans l’ensemble de l’Europe à part quelques exceptions ; il y a une pratique adorciste qui consiste à construire une réconciliation. Donc, une sorte d’arrangement avec la dissociation. Ce n’est pas seulement une pratique pour mettre fin, à la dissociation pathologique car il y a des dissociations qui ne sont pas pathologiques. Cela est une autre affaire, on peut en parler, si vous voulez, mais la dissociation pathologique, c’est l’éclatement de l’identité chez le possédé occidental qui prétend être possédé par le diable, par un mauvais esprit. La seule solution, c’est de faire sortir cet esprit, c’est de le chasser. C’est de l’exorcisme, tandis qu’en Afrique, très souvent, ce n’est pas de le chasser, c’est de l’amadouer et de se faire ami avec lui.

Cohabiter est très important pour l’étude du rite africain, on en est là. Quand on parle des Gnaoua, d’une façon trop rapide, on pense qu’ils sont des exorcistes. Comme je viens de le dire et je le redis, ce ne sont pas les Gnaoua qui sont les thérapeutes, c’est une voyante, une thérapeute. Il y a deux appellations de voyantes au Maroc. La voyante habituelle, celle qui tire les cartes, celle qui lit dans le marc de café et quelque chose comme ça, c’est la Chouafa. Mais il y a un autre type de voyantes, c’est la talaâ qui vient du mot talaâ, qui veut dire « monter » en elle, celle qui fait monter les esprits. C’est pour cela qu’on l’appelle la talaâ. Celle-ci est dans l’état de transe médiumnique, car c’est un médium qui parle par sa bouche, son corps à la disposition d’un ami à elle – ce n’est pas un tourmenteur – avec qui elle s’est réconciliée, avec qui elle travaillent pour décrire, diagnostiquer une maladie et indiquer, ce avec quoi il faut la traiter.

La talaâ, non seulement, n’est pas attachée aux Gnaoua, mais peut faire appelle à eux comme des assistants. Une chose importante chez elle, qui me semble fondamentale et ressemble au Ndepp, c’est l’existence d’une table, la mida. Ce n’est pas une table de travail, c’est comme un petit guéridon qu’elle a dans la pièce secrète où elle officie. Sur cette table, elle met chaque semaine des aliments. Elle alimente son ou ses esprits possesseurs et collaborateurs. C’est elle qui est au centre de la thérapie , qui est africaine, assistée par les Gnaoua dont leur rôle est d’être assistants. Ils ne sont pas des thérapeutes contrairement à ce que l’on raconte quelques fois dans la presse, etc. C’est comme si on compare, dans l’église catholique, le prêtre et l’organiste qui tient l’orgue. Ce n’est pas l’organiste qui est au centre du rituel, de la messe, c’est le prêtre, et l’organiste est son assistant. Voilà ce qu’on peut dire pour recentrer la question des Gnaoua, leur collaboration à ce qu’on appelle une thérapie.

La mida est considérée comme quelque chose que l’on ne doit pas voir. Que l’étranger, même un Marocain, l’étranger à la maison ne doit pas voir. Elle est gardée dans une pièce particulière par la talaâ et cela ressemble à l’autel du Rab sénégalais construit à la fin du Ndepp.

Au Maroc, je n’ai pas eu accès à une thérapie par une voyante, par une thérapeute. Je n’ai eu pas accès du tout. Je n’ai vu que des Gnaoua dans leur rôle autonomisé de musiciens. Ce rôle est plus connu en occident et donne lieu maintenant à un festival des Gnaoua chaque année à Essaouira. Cela, oui, je l’ai vu des quantités de fois, mais il faut bien comprendre que ce rite qu’’ils pratiquent, ils n’en sont pas les dirigeants, c’est la voyante qui les convoque pour un moment dans la séance thérapeutique où il  y a autre chose que l’intervention des Gnaoua. Mais ces Gnaoua se sont autonomisés avec la médiatisation, ma propre action de propagandiste des Gnaoua depuis 1969 et maintenant, ils sont connus par le festival international ou mondial des Gnaoua qui se tient chaque année à Essaouira. Ils sont devenus des vedettes de la mondialisation. Ils jouent avec les musiciens du Jazz etc. Il faut bien voir que ce n’était pas cela au début, que probablement ils intervenaient essentiellement comme des assistants d’un ou d’une thérapeute dont ce n’était pas le seule acte thérapeutique, loin delà, puisque le sacrifice était davantage thérapeutique.

Je n’ai pas construit le concept de « dissociation ». il vient de Pierre Janet. Il y a deux étapes dans la dissociation : il y a la définition de la dissociation comme pathologique et ça c’est Janet et ses successeurs, mais Janet ne faisait que constituer l’aboutissement d’un siècle entier de travaux, depuis Mesmer qui doit être à l’origine de l’hypnose, qui faisait des Cures à Vienne et à Paris, par la transe autour d’un baquet qui contenait de l’eau qu’il disait magnétisée. Il y avait des gens autour qui plongeaient un bout de ferraille dans l’eau magnétisée par Mesmer, disait-il, un peu comme de l’eau bénite et c’est ça sa thérapie. Ensuite  il y avait son disciple le marquis de Puysegur qui avait remplacé « Satan » par des passes, il y avait de ça aussi ; il y avait des cordes qui cachaient un arbre magnétisé, etc., il y avait aussi le baquet de Mesmer et il y avait tout un rituel de mise en hypnose de ses clients. Et puis, il y a eu Janet. Janet connait très bien ce que je viens d’évoquer. Il n’a pas parlé de dissociation, il a parlé de désagrégation mentale, il pensait que les hystériques souffraient de désagrégation, de l’affaiblissement de la personnalité et de leur capacités énergétiques , ce qui permet à la maladie de s’installer par déficit, alors que c’est faux, ce n’est pas par déficit, c’est par le conflit que vient l’hystérie. Mais dans la dissociation, il y a eu ensuite un spécialiste de l’hypnose, un expérimentaliste qui s’appelle Ernest Hilgard, qui soutient qu’à côté de la dissociation pathologique, il peut y avoir une dissociation normale.

Ma pensée est celle de Hilgard, c'est-à-dire la dissociation comme normalité et comme ressource. Pour Hilgard, c’est une ressource, ce qu’il illustre très simplement en disant, le fait qu’un automobiliste peut à la fois conduire surveiller la route et regarder devant lui, sinon il risque de lui arriver un accident. Il doit surveiller son trajet, ce qui se passe devant lui, derrière ou à côté et en même temps, il peut discuter, parler avec son voisin, son passager. C’est là, la dissociation toute simple. Il en a deux, d’intervention, de contrôle. C’est une dissociation simple et il y en a tout le temps dans la vie.

Dans les religions traditionnelles, le Chaman et le médium ont en commun leur formation, leur vocation. Dans les deux cas, très souvent, mais pas toujours, il y a un trouble à l’adolescence, une dissociation adolescente. Ils font des fugues ou elles font des fugues. Ils se réfugient dans la forêt ; ils sortent de chez eux. On voit même cela au Maroc ou en Algérie dans la vocation de certaines talaâ, de certains guérisseurs, comme on les appelle des médiums. Il y a cette sorte de tradition de fugues adolescente, au départ. C’est une dissociation pathologique, qui va se retourner, se transformer, en dissociation normale.  On n’élimine pas la dissociation comme le voulait jadis Janet. La thérapie occidentale visait l’élimination de la dissociation, tandis que là, on s’arrange avec, on se réconcilie en la transformant. C’est spectaculaire chez les Chamans et les médiums  et même chez les clients de base, d’une intervention qu’on appellera thérapeutique, en Afrique, la dissociation n’est pas éliminée comme un  trouble définitivement pathologique dont il faut se libérer…en reconstruisant les identités, mais elle est, quelque part, dans un coin de la personnalité et même du métier quand il s’agit d’en faire un métier. La talaâ, les spécialistes de la dissociation, les gestionnaires de la dissociation, à but thérapeutique restent dissociés. Donc, on peut dire qu’en Afrique, à la différence de l’Europe, il y a aménagement de la dissociation, il n’y a pas eu tentative d’élimination. C’est un trait de l’Afrique, de la psychologie africaine, des africains, cette disponibilité de la dissociation, peut-être que les Africains sont moins unifiés que les Européens, et qui sont plus porteurs d’une dissociation, d’une dissociation constitutive de leur identité.

Essaouira, lundi 18 mai – Casablanca, Dimanche 21juin 2009

Abdelkader MANA

Anthropologue






[1] Le terme khazna désigne le trésor de manuscrits contenant les qasidas de malhûn, que les connaisseurs conservent jalousement au fond d’un coffre. Ghorba le hautboïste virtuose, l’adepte des Hamadcha, qui a perdu un œil lors d’une compétition chantée du rzoun de l’achoura, était l’un des principaux khazzan (conservateurs) des qasidas du genre malhûn.



01:03 Écrit par elhajthami dans Psychothérapie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : psychothérapie, voyantes médiumnique, les talaâ | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

23/10/2009

Manazil


Au temps des raisins et des figues

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« Je me suis dit : c’est le moment de l’écriture. J’ai pris en compte dans mes calculs les quatre éléments suivants : le feu et la terre, l’eau et l’âme, ainsi que les sept planètes et les vingt-huit manâzil. Je les ai divisés par les douze astres qui correspondent aux manâzil de bon augure. J’ai compté les sept jours de la semaine qui correspondent aux sept esprits nés de la lumière du trône céleste qui commande aux armées des jnûn !(djinns) »

Il s’agit d’une qasida-talisman d’un certain Haj Saddiq Souiri, ayant vécu à la fin du XIXème siècle, où l’amoureux use de magie pour contraindre les démons à lui ouvrir l’une des sept portes du château où se trouve sa bien - aimée. L’auteur cite dans cette qasida, du genre malhûn, tous les livres jaunes de la magie le Damiati, en particulier, les chiffres sept et soixante - six : les sept saints Regraga s’arrêtaient à une etape dite de « soixante six », juste avant d’escalader la montagne de fer. Les vingt-huit manâzil dont il s’agit dans cette qasida intitulée Jadwal (talisman), sont des mansions lunaires. Plus complètement les manâzil al-kamar, sont les mansions lunaires, ou stations de la lune. Elles constituent un système de 28 étoiles, astérisme ou d’endroits dans le ciel près duquel la lune se trouve dans chacune des 28 nuits de sa révolution mensuelle. Le système des mansions lunaires a été adopté par les berbères, à travers des canaux encore inconnus, puisque le mot manâzil figure déjà dans le Coran (X, 5, XXXVI,39) Voici l’identification astronomique de quelques mansions lunaires citées à travers les dictons du calendrier agricol :
1. al-nateh, Arietis
2. al-boulda, région vide d’étoiles.
3. Saâd Dabeh, capricorni
4. Saâd al-Boulaâ, Aquarii
5. Saâd saoud, capricorni
6. Saâd Lakhbia, aquarii.
7. Batnou al-hout, andromedae...

Au Maroc, le calendrier agricol est fondé sur ces 28 mansions lunaires. Des calendriers de ce genre étaient déjà connus au moyen-âge. Ils proviennent de traditions astro-agricoles plus anciennes dont on trouve des parallèles chez Ptolémée et à Babylone.



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Lors de mon séjour au Haut-Atlas, je me suis rendu compte, que je n’avais pas la même mesure du temps que mes interlocuteurs : ils raisonnaient en termes de calendrier julien, alors que je raisonnais comme tout citadin selon le calendrier grégorien. Il m’a fallu du temps pour me rendre compte, que lorsqu’ils disent par exemple que la saison des fêtes commence au Haut-Atlas le 1er août julien, il faut entendre le 13 août grégorien : il faut systématiquement ajouter 12 jours au Julien pour obtenir son correspondant grégorien. À chaque période de 12 jours correspond une manzla, qui sont au nombre de vingt huit, au cours de l’année julienne.
Chaque manzla se caractérise par des particularités météorologiques qui ont un impact direct sur le faune, la flore et les activités agricoles. Le fellah dispose d’un répertoire de dictons pour fixer les Manâzil. Ainsi dit-il des trois Manâzil de nivôse et des deux Manâzil de pluviôse dont les frimas sont pénibles mais néanmoins nécessaires au renouveau de la vie :

- Manzla de la Boulda, le 21 décembre : « le froid de la boulda atteint le cœur ».
- Manzla de Saâd Dabeh, le 6 janvier : « Saâd Dabeh, ne laisse au chien aucune force pour aboyer, ni de chair à l’agneau pour être sacrifié, ni de sperme à l’esclavon pour forniquer ».
- Manzla de Saâd Boulaâ, le 17 janvier : « Saâd Boulaâ, envoie-le faire des courses ; il n’entendra pas ; donne-lui à manger, il ne se rassasiera pas ».
- Manzla de Saâd Saoud, le 30 janvier : « à Saâd Saoud, l’abeille gèle sur la branche et l’eau coule dans la moindre brindille ».
- Manzla de Saâd Lakhbia, le 13 février : « à Saâd Lakhbia, sortent les vipères et les faucons ».

Les manâzla, sont donc des étapes dans le temps comme le note Ibn Ârif :

« Les vertus qui s’avancent dans la voie mystique pour arriver à la connaissance parfaite, à la gnose qui couronne l’union divine, sont des manâzil (étapes) ».

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L’année se répartit donc en manâzil, période d’une douzaine de jours, toutes portant un nom pittoresque, et dont la succession commande, encore de nos jours, l’agriculture traditionnelle. A ce propos, on lit dans le Qânûn d’al-Ioussi :
« Le printemps, parce qu’il est modéré, les forces ne s’y accroissent, pas plus que les nourritures ne peuvent faire de mal, car la saison les contraint. Pas d’inconvénien à s’y livrer à beaucoup d’exercice, à l’acte sexuel. On y pratiquera la saignée, un jour serein, tranquille, satisfait. On évitera tout souci ce jour-là, la contrariété, la peine, la pensée, l’étude des livres et l’acte sexuel. La veille, le jeûne et les fatigues diverses, on les reservera à la pleine journée, sans qu’il y ait faim ni réplétion...
L’été, en raison de sa nature brûlante et sèche, on s’abstiendra de toute chaleur en fait d’aliments et de boissons. Ainsi l’on évitera le miel, l’ail, les oiseaux, les pigeons. On mangera du frais et de l’humide : viande de veau gras vinégrée ou à la courge. On mangera du concombre, de la pastèque. Alléger le vêture, réduire l’exercice et l’acte sexuel (qui joue un grand rôle, décidément, dans cette diététique), éviter la veuille, dormir davantage à la sieste... »
L’automne viendra puis l’hiver. Pour l’automne, il est fait allusion à un pain de ce dhurah qui se prononce en dialecte maghrébin drâ, à savoir le « sorgho », qui joue un cetain rôle dans l’alimentation des foules bédouines.

Les véritables spécialistes du calendrier dans la tribu sont les fquih. J’ai surpris l’un d’entre eux au milieu de planches coraniques en train d’écrire un jadwal (talisman) à l’encre couleur safran, pour une femme qui le lui avait commandé. En guise de calendrier julien, il me brandit un kunnach où je vois écrit au smakh, sept tétrades, mnémotechniques, dont chaque lettre correspond à une Manzla. C’est un véritable calendrier-talisman. Il me récite le même calendrier sous forme de qasida chantée : souci de mémorisation.

Le recours au secret vise à entretenir la profession d’astrologue. Ainsi, le fellah incapable de franchir « l’enclos du temps » qu’il fera et que recèlent les lettres et les chiffres magiques, va recourir au service de celui qui dévoile le secret des astres aussi bien pour l’avenir de ses vaches que pour le sien propre.
Dans un manuscrit consacré au calendrier agricol, on peut lire entre autre, à propos du mois de janvier (Yennaïr) :

« On fait en ce mois la prière du Dohr quand l’ombre du style atteint neuf pieds, et l’açr, quand elle atteint sept. »
Par pied il faut entendre la longueur moyenne d’un pied d’homme, et non le pied de 33 cm, autrefois en usage en France. Le mot pied traduit ici l’arabe qadam. Ceci nous montre à quel point dans les sociétés sans horloge, le temps était à la mesure de l’homme.

Je me souviens d’un jour d’été où khali H’mad mon oncle maternel, en marge de l’aire à battre, nous démontrait l’heure qu’il est en mesurant sa propre ombre par le nombre de ses pieds mis bous à bout. On retrouve là le principe du cadran solaire, qui servait aussi à fixer les heures de prière, le seul moment de la vie sociale où la ponctualité est requise : partout ailleurs, on trouve mille et une excuses, pour battre en brèche la ponctualité. C’est en cela que la société marocaine demeure « une société sans horloge », c'est-à-dire sans ponctualité. Le fameux incha Allah ! Or la ponctualité, c’est la modernité. Ce dérèglement de l’horloge sociale, qu’on rencontre partout y compris dans les entreprises les plus modernes (de la télévision qui ne respecte pas le timing de diffusion à l’avion qui ne décolle pas à l’heure), on peut l’attribuer à cette ambivalence, cette ambiguïté, que mon ami J.P.Hugoz appelle « l’à peu-prêisme » des marocains .Bref, à l’intrusion de l’irrationnel y compris dans les institutions les plus modernes.
Nous sommes entrés de plein pied dans les temps moderne mais sans régler notre horloge saisonnière sur les fuseaux horaires de la modernité. « Ce décalage horaire » est cause d’immobilisme, de perte de temps et d’argent, comme on le constate d’une manière flagrante durant ce mois lunaire du ramadan 1429 (septembre 2008), où toutes les activités humaine sont au « ralenti », où toute les décisions sont en « instance » c'est-à-dire reportées sine die, et où tout semblent suspendu à l’heure de la rupture du jeun, y compris le caractère lunatique des jeuneurs. Société déboussolée, où les repères de jadis ne fonctionnent plus et où les nouvelles règles du jeu ont du mal à se mettre en place. C’est ce dérèglement de l’horloge sociale et des institutions qu’évoque Fatima Mernissi lorsqu’elle parle de « la peur-modernité ». Or sans ponctualité point de modernité : pas de train à l’heure, pas de travail à la chaîne, pas d’exploits athlétiques, pas de capitalisme.
Dans les sociétés paysannes, on n’avait pas besoin de l’horloge des villes parce qu’on n’était pas « pressé par le temps ». On ne produisait pas cette abstraction nommée « argent » mais les fruits de la terre-mère, au gré des saisons.Même l’argent est un « don » du ciel, une « offrande » Le temps, c'est-à-dire la vie, n’était pas nécessairement de l’argent, mais ce plaisir convivial que prenait mon père à faire sa sieste à l’ombre d’un olivier, pour régler son horloge biologique sur l’horloge cosmique.C’est ce temps pour soi que j’ai vécu moi-même au printemps de 1984, en suivant le daour (pèlerinage circulaire des Regraga) :
« Dans mon ivresse, j’ai complétement perdu la notion du temps, ce qui compte ici c’est le mouvement du soleil et de la lune, c’est de savoir qu’on est dans la période des fèves et des petits pois, au seuil des moissons auxquelles succèdera la période des raisins et des figues. Le reste n’est que bavardage et vent inutile. »
Cette horloge végétale a été également signalée par Malinowski : Pour fixer un rendez-vous, le chef d’une île trobriandaise, offre un cocotier couvert de bourgeons avec ce message : « Lorsque ces feuilles se développeront, nous ferons un sagali (distribution) ».Ces cycles végétaux sont liés au retour régulier des planètes et des saisons. D’où cette conception circulaire du temps, revenant périodiquement à ses origines, fêté par des rites également périodiques et circulaires aussi bien chez les Regraga que chez les Trobriandai.
En cours de route une paysanne m’interpella un jour en ces termes :
1 Revenez nous voir au temps des raisins et des figues !

Les fellahs ont donc une autre perception du temps qui n’est pas celle du calendrier grégorien ni de l’horloge des villes, mais celle du cycle lunaire subdivisé en manazil.
Les circumambulations des Regrga coïncident avec l’équinoxe du printemps. Le 21 mars, la « fiancée rituelle », dont l’ancêtre est Achemas (le soleil, cet arpenteur de l’espace qui concourt avec la pluie à la fécondation terrestre) se dirige vers la « clé du périple ». Sauf pour l’année bissextile où les jours néfastes d’Al hussoum coïncident avec l’équinoxe. On reporte alors le départ au jeudi suivant. Car c’est dans ces jours que les peuplades de Âd et de Thamoud ont été anéanties par un vent mugissant et impétueux :

« Durant sept jours et huit nuits tu aurais vu ce peuple renversé par terre comme des troncs évidés de palmier » (Coran).
Les derniers jours de cette manzla de mauvais augure sont marqués par l’apparition des cigognes et des aigles. Les pluies qui tombent en ce moment sont déterminantes, pour la croissance des plantes. Le dicton dit : « Si la terre s’abreuve bien à Batnou al-hout (ventre du poisson) dis au Nateh (6 avril) de souffler le tocsin ou le clairon ».
La fin du daour coïncide avec les bénéfiques pluies de Nisân. La période de Nisân s’étend du 27 avril au 3 mai de l’année julienne et le daour est clôturé le 28 avril. L’eau qui tombe à ce moment a des propriétés merveilleuses et guérit une foule de maladies : elle favorise la croissance des cheveux des femmes, elle donne même de la mémoire aux élèves, qui font alors des progrès surprenants dans la récitation du Coran. Les Regraga y procèdent à la vente aux enchères anticipée du tribut sur l’élevage et les Chiadma commencent à tondre leurs moutons. Généralement, à cette période, il faut juste un peu de pluie pour faire pousser le maïs. Ce sont les bénéfiques pluies de Nissane. On en conclut non pas que la clôture coïncide avec les pluies de Nissane, mais qu’elle tombe pour annoncer la clôture.

Abdelkader MANA

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15:23 Écrit par elhajthami dans Regraga | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : regraga | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

le printemps des Regraga

Les pèlerins - tourneurs du printemps

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« Dieu a crée les Prophètes en Orient et les marabouts au Maghreb. Les Regraga étaient des combattants de la foi : après avoir soumis les tribus berbères, il désignèrent un marabout à la tête de chacune d’elles. »

Le porteur d’eau des Regraga


Depuis des siècles, chaque printemps  du 21 mars au 29 avril  les Regraga effectuent un long périple dans l’espace sacré des Chiadma situé entre l’oued Tensift au Nord et la ville d’Essaouira au sud. Au mois d’avril 1784 Sidi Mohamed Ben Abdellah vient à Essaouira spécialement pour rencontrer les Regraga à la période du daour ou pèlerinage circulaire. En mars 1984, pour y voir clair, j’ai pris mon bâton de pèlerin et je les ai suivis dans leurs pérégrinations. Au rythme du déhanchement du chameau, au bruit de mon baton sur la pierre, j’avance vers l’inconnu.

Ce pèlerinage circulaire est effectué par 13 zaouïas, descendantes ou affiliées des 7 saints. Il se déroule en 44 étapes et 38 jours. Référence aux 40 jours du déluge et aux saints cachés apotropéens qui se relayaient pour supporter mystiquement le fardeau du monde. D’emblée, nous sommes dans la symbolique mystique des nombres. Les 40 jours du déluge, les 40 saints cachés apotropéens qui se relaient pour supporter mystiquement le fardeau du monde.

Il y a seulement treize zaouïas (sanctuaires des descendants directs ou indirects des sept saints fondateurs). Mais les autres étapes sont soit des seyyed (sanctuaires sans descendants), soit un simple cénotaphe (où les seigneurs thésaurisaient leur argent en période trouble, dit-on). Ou encore des coupoles sans catafalques, des tombeaux démesurément grands situés près d’un arganier, d’une grotte ou au sommet d’une montagne sacrée.

La légende des sept saints est assez répondue dans le pourtour méditerranéen. L’une des versions les plus connues est celle des Sept Dormants d’Éphèse en Turquie dont il est question dans la sourate de la Caverne :


« As-tu remarqué que les compagnons de la caverne et de la tablette constituèrent parmi mes signes un prodige ? Tu les aurais cru éveillés, mais eux dormaient Nous les avons ressuscités pour qu’ils puissent s’interroger entre eux...On dira :« Ils étaient trois, leur quatrième étant leur chien »

On dirait : «Ils étaient cinq, leur sixième étant leur chien », en pleine confusion.

On dira : « Ils étaient sept, et leur huitième était leur chien »

Dis : « Mon Seigneur est seul à être savant sur leur nombre ».

Au sommet du Djebel Hadid, la grotte de Sidi Ali Saïh(l’errant) était dit-on un lieu de retraite et de prière pour les sept saints. Le djebel Hadid, montagne sacrée des Regraga, coupe le territoire Chiadma en deux parties. Les habitants du lieu font eux-mêmes une distinction entre le Sahel  le ruban côtier à l’Ouest de cette montagne  et la Kabla le continent à l’Est. Par rapport à cette disposition géographique, la répartition symétrique des sept saints est remarquable : au sommet du djebel Hadid, le centre de rayonnement spirituel de leur sultan Sidi Ouasmin ; trois saints au Sahel d’une part et trois à la Kabla de l’autre.

Le voyageur qui traverse la route qui relie Essaouira à Casablanca a essentiellement une perception verticale des plaines côtières dans le sens Nord/Sud. C’est pourquoi on est frappé lorsqu’on découvre que les Fellahs ont en réalité une perception horizontale de ce même espace. Cette perception est imposée en quelque sorte par la position centrale de la montagne.

Sur le sillage de leur trajectoire ; les Regraga dessinent sur l’espace géographique des Chiadma deux énormes roues qui semblent reproduire une constellation cosmique sur la terre. Ce n’est peut-être pas un hasard si l’une des tribus s’appelle justement  Njoum : les étoiles.

La première roue se fait dans le Sahel (côte) et suit le mouvement apparent du soleil (Est-Ouest). La seconde roue se fait dans la Kabla (continent) et suit le mouvement inverse. Elle est placée sous le patronage de Lalla Beit Allah pour laquelle l’invisible aurait bâti un temple à douze piliers au sommet du mont Sakyat et dont la coupole rappelle étrangement le sein fécond de la nouvelle mère. La nuit de la pleine lune  vestige d’une antique « nuit de l’erreur » ? , les femmes y passent une nuit d’incubation permettant par sa baraka nocturne la fécondation du maïs et des êtres stériles. Après le départ des pèlerins, les pèlerines restent le lendemain pour une journée de « Lama » où la transe efface la culpabilité et favorise le repentir.


Or la roue sexuelle et la roue du temps renvoient eux-mêmes aux symboles et à l’initiation érotique et saisonnière dont le spécialiste roumain des religions Mircea Éliade écrit :


« Le sexe collectif est un moment essentiel de l’horloge cosmique ».


Le pèlerinage circulaire ne traduit pas seulement, par sa réversibilité, une conscience collective figée mais aussi l’idée de renaissance avec l’errance printanière des âmes qui vise à hâter la croissance des plantes.


Le terme « Daour » est ambivalent et à double sens. Tantôt on l’utilise pour désigner l’ensemble du pèlerinage circulaire : ça a la même connotation que l’expression française : « Faire un tour », tantôt on l’utilise pour désigner chacune des étapes à « tour de rôle ».

Le re-tour magique contraint l’irréversibilité du temps qui conduit à la vieillesse et à la mort. Le printemps n’est pas une saison qui va de soi, il faut le faire re-venir par un rituel, si on ne veut pas que la sécheresse et la saison morte se perpétuent. Car « si les hommes meurent c’est parce qu’ils ne sont pas capables de joindre le commencement à la fin » nous dit le mythe orphique.

Le périple des Regraga perpétue la tradition des moines-guerriers qui faisaient chaque année le tour des anciennes tribus païennes pour s’assurer qu’elles n’ont pas apostasié. Ils étaient arrivés dit-on en répétant :


« Le paradis est à l’ombre des glaives ! »


Les rameaux d’olivier et de genêt par lesquels on flagelle les pèlerins, symbolisent donc les épées par lesquelles les tribus ont été soumises. Car comme disait Al Qoreichi : « le disciple doit être soumis comme le cadavre entre les mains du laveur ».

La flagellation sert aussi comme instrument thérapeutique pour les hommes-médecine ; en transmettant les énergies vitales du rameau de genêt (rtem) au corps faiblissant du malade.


Comme il se doit, tout marabout a une fonction thérapeutique qui fait que le pays chiadmî ressemble à une énorme polyclinique disséminée : entre le marabout du daour inaugural qui guérit les maladies de la peau grâce à la saline de Lalla Chafia et le marabout du daour de clôture qui guérit la rage que de spécialistes pour apaiser les douleurs de gens de tribus souvent dépourvus d’infrastructures, routières, hospitalières et scolaires !

L’islamisation fonde le pèlerinage circulaire, mais c’est la fonction de tamarsit (caprification) qui le perpétue. En effet par leur passage, les Regraga ne fécondent pas seulement le figuier mais aussi bien les autres plantes, le bétail, que les humains.

Les fellahs disent : « Au pays des Regraga, tous les ans, les grains sont vannés » ce qui signifie qu’on y fait toujours des récoltes par opposition aux terres où ils ne passent pas.

Il est significatif que les Regraga n’ont en fait de répertoire musical que deux prières de la pluie qu’ils chantent à chacune des étapes. Comme pour l’oraison funèbre deux chœurs alternent : le groupe d’ici-bas chante d’abord puis lui réplique le groupe de l’au-delà. Mais alors que l’oraison funèbre est un rite qui vise à faciliter le passage à l’autre monde, celui de la prière de la pluie a l’effet inverse : influencer magiquement la nature ; pour favoriser la vie : le passage de la mort hivernale à l’abondance printanière.

La caprification magique, comme concept général de la magie agraire, implique que la fixité reste stérile aussi longtemps que ne vient pas du dehors la fécondation. Cette fécondation est donc liée à un déplacement (aussi bien le déplacement de l’insecte porteur de pollens que celui magique, et donc analogique – la magie est fondée sur des analogies – des pèlerins-tourneurs Regraga).

Le pèlerinage comme déplacement est en relation analogique avec les insectes caprificateurs. C’est une autre façon de la décrire plus spécifique que la forme très générale du « circuit de pèlerinage ». C’est pour cela que le déplacement caprifiant commence le 21 mars jour solaire du printemps.


Les rapports sociaux de protection


Il faut considérer comme un propos épistémologique important, cette réflexion que m’a faite un pèlerin : « Ne te limite pas à étudier les marabouts, leurs origines, leur histoire, regarde, l’essentiel est ailleurs ! » Cet ailleurs se légitime du culte des saints, mais il n’est pas  ou pas seulement  le culte des saints. Cet ailleurs se constitue en un double noyau qu’il faut dénouer : d’une part les rapports sociaux de protection qui lient les tribus-khoddam (servantes) Chiadma, aux tribus-zaouïas (Regraga).

On a ici, une structure de rapports qui sépare et met en relation deux groupes : le groupe dit Regraga (les 13 tribus-zaouïas) et le groupe des tribus-khoddam qui vont — pour obtenir protection et bénédiction, par des actions de type magique – donner un tribut (selon un système connu d’achat de baraka). Les tribus-khoddam sont sous la protection surnaturelle des tribus-zaouïas comme nous le confirme un vieux chant :


Les Haha dans les grottes que survolent les aigles

Que peuvent craindre les Chiadma que les Regraga protègent ?

Du sommet du Djebel Hadid, le sahel n’est qu’immense miroir.

Que peuvent craindre les Chiadma que les Regraga protègent ?


En contre-partie de leur protection surnaturelle, les Chiadma ont le devoir rituel d’offrir aux Regraga à leur passage printanier sur leur territoire : mouna (provision), ziara (tribut sur les moissons et les récoltes), jelb (tribut sur l’élevage) et enfin dbiha (sacrifice). D’autre part, leur rôle de la baraka cosmique. Les zaouïas sont en quelque sorte les intercesseurs de la baraka cosmique, ce qui signifie et explique l’existence de rapports sociaux de protection entre les tribus-zaouias et les tribus servantes. Les uns transmettent la baraka (ou « madad » ; le contre-don surnaturel au don en nature accordé par les tribus) les autres présentent les offrandes (ou ziara).

Cet échange est strictement réglementé : seul le descendant du marabout qui a reçu génétiquement la baraka peut la transmettre et le serviteur (ou khdim) n’offre sa ziara qu’au marabout dont les ancêtres sont ses protecteurs surnaturels. Ce système de protection des tribus suzeraines rappelle les liens féodaux de vassalité quoiqu’il ne s’agisse pas tout à fait tout à fait du système féodal, et l’on peut comparer les offrandes à la dîme qu’on versait durant le Moyen Age européen au clergé. D’ailleurs les Regraga sont structurés comme un clergé avec sa hiérarchie des moqadems à l’image des saints de la mythologie qu’ils reproduisent.


Comme les Regraga bénissent par des fatha ils maudissent par les daâoua : ils maudissent le sanglier ennemi du maïs et le moineau qui s’attaque au blé et s’enivre de raisins et de figues. Le fellah a qui je demande : « Pourquoi faites-vous des sacrifices et des offrandes ? », me répond : « Pour apaiser la colère de Dieu ».

Par contre le fellah qui refuse d’accéder à leur demande, risque de voir son troupeau atteint de charbon. Par des voies aussi mystérieuses que celle qu’empreinte la baraka ; « les canons de la malédiction » atteignent leur cible maudite avant que l’année agricole n’arrive à son terme.

Le fqih de la khaïma raconte : « Frappe la main dans la main, de lui te vient le froid. Si du Meskali (un homme des Meskala, tribu des Chiadma de souche berbère) vient le bien, il viendra aussi du singe. Une fois on a passé une nuit chez eux sans dîner. Vient le tonnerre, vient la grêle et tous leurs grains tombent, face au ciel, seule la paille vide se dresse. Le caïd leur dit : « C’est que vous avez laissé les Regraga sans dîner ». Depuis lors, ils sont devenus de bons serviteurs. Maintenant, lorsqu’on passe la nuit chez eux, ils nous font festin ».

La même force qui punit les uns, récompense les autres : au daour de clôture, les Regraga avaient organisé une fantasia dans un champ de maïs. À la fin de la journée, le terrain fut labouré par les galops mais bientôt le maïs a repoussé de plus belle ; avec deux lourds épis sur chaque tige : Dieu a récompensé les patients !

Le dicton chinois : « Troupe et chevaux sont là, mais vivres et fourrages ne sont pas prêts », n’a pas de raison d’être ici : pour le chameau de la tante sacrée comme pour les 13 mulets des moqadems, on fauche le blé sur les chemins de parcours avec parfois l’encouragement du propriétaire du champ : Dieu récompensera, ce qui a été perdu !

On peut d’ailleurs se demander si la mouna, ces énormes plats de couscous garnis qu’on offre aux Regraga ne préfigurent pas la table servie ? C’est un plat de noyer gasâa qui peut mesurer jusqu’à deux mètres de diamètre contenant plusieurs quintaux de semoule et qui est tellement lourd qu’on le porte à plusieurs grâce à un filet de corde.

Tous les plats de couscous se ressemblent, sauf que la gasâa des Regraga se distingue par sa nouara (fleur) : c’est l’agneau fumé. Les étoiles et arc-en-ciel qu’on dessine grâce aux fruits secs et aux mottes de beurre frais. Le cœur de la « fleur » est formé par des galettes de sucre multicolores.

Un Fellah me dit :

« La gasâa revient cher, les pauvres serviteursse cotisent entre eux pour la préparer ». Mais le chef de la puissante tribu des Oulad-el-Hâjj, offre le chameau qui porte la tente sacrée et prépare à lui seul « 40 Gasâa pour nos seigneurs les Regraga ».

Chaque fraction de la tribu-khoddam rivalise avec l’autre pour faire prévaloir le prestige du nom en préparant la meilleure gasâa : avant de redistribuer les plats aux zaouïas, on les aligne à ciel ouvert pour l’admiration publique. Chaque plat est une fleur et un plaisir des yeux grâce à ses couleurs vives structurées par des femmes rompues aux techniques du zouak, du henné et de la tapisserie. L’ensemble des plats présentés sur la place sacrée au moment où le soleil est à son zénith, symbolise le jardin de la tribu que les Regraga bénissent par des vœux qui sont généralement exaucés durant l’année agricole en cours.


Abdelkader MANA




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L'IFRIQIYA

L’IFRIQUIYA

La plupart des vieux membres des zaouïas Regraga ont en leur possession, telle une carte d’identité, un manuscrit intitulé « l’Ifriqiya », l’ancien nom du Maghreb central d’où ont déferlé les Béni Hilal et les Béni Maâqil . Les récits de l’Ifriqiya ont la même fonction que les chants d’Homère et les hymnes du Rig Veda qui datent d’une époque à caractère féodale où des peuples guerriers détenteurs de la terre et des places fortes établirent leur domination sur les masses des autochtones vaincus. Il existe plusieurs versions de l’Ifriqiya : il y a celle qui met l’accent sur la guerre sainte contre les mécréants, celle qui raconte la visite des sept saints au Prophète et leur retour d’Orient et celle qui est truffée de lambeaux de Sira (hagiographie) que les scribes ont recueilli auprès des paysans. Actuellement, la mythologie recouvre l’histoire, comme le culte des saints recouvre l’Islam des premiers khalifes et de leurs émissaires, les moines-guerriers. Mais dans la mesure où ces mythes sont au fondement du rite , ils sont aussi « vrais » parce qu’ils vivent dans la conscience des hommes et structurent leur action : « Le témoignage le plus sûre d’un discours, nous dit J. Berque, est celui qu’il porte sur lui-même. » Nous présentons ici, deux spécimens d’Ifriqiya : La première, nous l’avons recueilli à Essaouira, en 1985, auprès d’un Adoul(notaire de la région). Cette Ifriqiya prétend reconstituer d’après la relation du Cheikh Hassan Al Youssi (1630-1691), qui aurait créé sur instructions de Moulay Ismaïl la ziara des sept saints de Marrakech pour faire pièce à ceux des Regraga. Cette Ifriqiya raconte comment les trois fils de Ouadah (Judas) , que sont le Regragui, le Sanhaji et le Dghoughi, ont partagé le royaume : Le Regragui obtint la région entre Chichaoua et l’Océan. Le Sanhaji eut la steppe du future Haouz. Et le Dghoughi exerça son commandement sur la région située au Nord de Tensift sans doute jusqu’aux limites de Tamesna.

L’Ifriqiya de Taoubalt

« Voici la généalogie de l’astre brillant et du musc parfumé, notre seigneur Ouasmin Ben Abdellah le Regragui, sultan des Regraga, que Dieu nous fasse bénéficier de sa grâce. Amen. Ceci est un manuscrit conforme à l’original par la comparaison et par la ressemblance, sans ajout ni soustraction. Après prières et bénédictions, ce manuscrit relate la voie mystique du saint bienfaiteur, l’astre brillant, le guerrier sur la voie d’Allah, Seigneur des mondes. Il a conquis avec la baraka d’Allah et de son prophète tout le Maroc. Il a tué les polythéistes, les mécréants et les juifs. Il a continué à combattre la nafs (âme liée au corps par opposition à rûh : âme liée à l’esprit) jusqu’à la conversion à l’Islam. Allah a dit dans son grand livre : « Ceux qui ont cru, nous les ramenons des ténèbres aux lumières, quant aux mécréants dont les seigneurs sont des despotes, nous les retirons des lumières pour les jeter dans les ténèbres. » Sidi Ouasmine était représentant du Prophète qui le désigna pour conquérir le Maroc. Le Prophète lui accorda 11 000 soldats des trois taïfa : Sanhaja, Regraga et Béni Dghough. Ils étaient tous frères : Regragui Ben Ouadah, Dghoughi Ben Ouadah, Sanhaji Ben Ouadah. Ouadah, l’apôtre de Jésus fils de Marie à propos duquel Allah le glorieux dit : « J’ai révélé aux apôtres : Croyez en moi et en mon Prophète. » Ils dirent : « Nous croyons ! Atteste que nous sommes soumis ! » Sidi Ouasmine, fils d’Abdellah, fils d’Omar, fils de Mobarak, fils de Talha, fils de Zoubeir, fils de Jaâfar, fils d’Idriss, fils d’Aïssa, fils d’Ali, fils de Mohamed, fils de Ouadah le Regragui. Certains rapporteurs de la sainte tradition certifient la raison pour laquelle on les appelle Regragui : notre Seigneur Sidi Ouasmine est arrivé avec trois de ses frères à la porte du Prophète, ils frappèrent doucement. Le Prophète dit à sa fille : « Ô Fatima ! Vas voir qui est à la porte ! » Elle était encore enfant, n’ayant pas encore atteint l’âge de la puberté : on ne saurait dire si elle était mûre ou pas. Elle dit : « Qui est là ? » S’adressant à elle en langue étrangère Sidi Ouasmine lui dit : « manza arqâss n’rabbi ? » (Où est l’envoyé de Dieu ? en tachelhit, parler berbère du groupe Masmoda). Elle revint chez son père et lui dit : « Père ! J’ai vu des hommes parlant une langue étrangère à l’arabe dans laquelle nous nous exprimons. » L’élu de Dieu sortit et leur dit en berbère : « Salut à vous Regraga ; arqâss n’rabbi nakkin attigan ; achkad ! » ( L’envoyé de Dieu, c’est moi-même ; venez !), car le Prophète connaissait toutes les langues même celle des bêtes sauvages, des poissons, des arbres et des pierres. Ils lui dirent : « Salut à vous, le meilleur des nouveaux-nés, notre Seigneur et maître Mohammed fils d’Abdellah ! » et ils lui présentèrent leur allégeance. Sidi Ouasmine était au côté du Prophète dans quatorze conquêtes parmi les plus grandes. Lorsque le Prophète se fut établi, que sa religion se fut élevée, que les ennemis d’Allah furent défaits, la terre s’éclaira des lumières prophétiques. Allah dont la grâce est immense ordonna au Prophète par l’ange Gabriel d’envoyer les trois taïfa – Regraga, Sanhaja et Béni Dghough – au Maroc pour le conquérir. Le Prophète leur dit : « Allah dont la grâce est immense m’ordonne de vous envoyer au Maroc. » Notre Seigneur Sidi Ouasmine lui répond : « Nous sommes tes compagnons, tes alliés et tes beaux frères. Pourquoi nous éloignes-tu, nous qui n’osons quitter la grâce ? » A l’heure du destin, Allah révéla à son Prophète par le truchement de Gabriel : « Ton Seigneur t’adresse le salut de la paix ; si tu envoie d’autres gens, ils s’éloigneront de ta voie et hésiteront dans leur foi. Or, ces trois taïfa ont cru en ton Seigneur bien avant que ne sonne l’heure ; l’Islam s’est mêlé à leur sang et à leur chaire. » Alors le Prophète leur promis une guerre sainte dans la guerre sainte. Ils lui dirent : « Ô Prophète ! Votre parole est entendue et vos ordres seront exécutés ! » Le Prophète leur dit : « Vous faites partie de moi, celui qui vous aimera m’aimera et celui qui vous haïra me haïra : vous êtes mes représentants sur la terre du Maghreb. » Ils dirent : « Ô Prophète ! Votre parole est entendue et vos ordres seront exécutés ! » Le Prophète prit la main de Sidi Ouasmine et lui dit : « Tu es leur prince et leur chef inch’ Allah. » Il lui accorda la baraka et lui ordonna de partir en voyage. Sidi Ouasmine lui dit : « Ô Prophète d’Allah ! Nous ignorons le chemin à suivre. » Le Prophète tendit trois doigts de sa main d’où sortirent des oueds de lumières. Et le rapporteur de la tradition sainte d’ajouter : « Cette lumière ne les quittera jamais jusqu’au jugement dernier ! » Ils quittèrent le Prophète et Sidi Ouasmine les bénit de sa baraka et leur ordonna d’être sous son autorité et ses ordres. Ils partirent au pas de course jusqu’à la ville d’Alexandrie et là, la lumière que leur accorda le Prophète pénétra dans l’océan. Ils dirent au sultan Sidi Ouasmine : « Ô commandeur des croyants ! Nous sommes soumis à tes ordres mais comment oserions-nous pénétrer dans la mer sans vaisseau ni nef ? » Sidi Ouasmine leur dit : « Ne la craignez point ; elle est la création d’Allah. » Puis s’adressant à la mer, Sidi Ouasmine lui dit : « Par la grâce de Dieu et de son Prophète immobilise-toi océan ! » L’océan s’immobilisa par la volanté du Tout – Puissant. Les armées marchèrent sur le dos de la mer, comme sur la terre ferme, jusqu’à ce qu’elles parvinrent aux rivages de paix. Puis ils guerroyèrent sur la voie d’Allah, menant la guerre sainte, sacrifiant leur richesse, leur vie et tout ce qu’ils possèdent parce qu’ils étaient certain d’accéder au paradis. Ils se dispersèrent dans le pays, jusqu’au ribât de Massa. Après avoir conquis ce qu’il fallait conquérir au sommet des montagnes, dans les forêts et les déserts – Par Allah, c’est ainsi que doivent être les grands hommes, sur la voie du Seigneur des mondes – ils se dispersèrent dans la région du Maghreb, du ribât de Massa à la ville d’Assa, à la Sakiya al Hamra, au Sous moyen et extrême, au pays des Maghafira. Le cheikh Hassan Al Youssi dit : « Lorsqu’ils eurent conquis tout le Maroc, le commandeur des croyants Sidi Ouasmine leur dit : « Qui veut rapporter de nos nouvelles au Prophète ? » Mus par le désir de revenir auprès de lui, ils dirent d’une seule voix : « A vos ordres commandeur des croyants ! » Ils choisirent six parmi eux : 1. Sidi Abdellah l’Andalou 2. Sidi Aïssa Bou Khabiya 3. Sidi Saleh 4. Sidi Bou Bker 5. Sidi Yala 6. Sidi Saïd Ces six étaient parmi les plus grands savants, les plus courageux guerriers, issus des familles les plus nobles : deux Regraga, deux Sanhaja et deux Béni Dghough. Le sultan leur donna pour le Prophète une lettre dans laquelle il écrivait : « Au nom d’Allah le glorieux et le miséricordieux ; prière et salut à notre Seigneur Mohammed, à sa famille et à ses compagnons : nous sommes parvenus dans tel et tel pays, nous avons anéanti tous les polythéistes...Morts sont les cavaliers et nous sommes sous tes ordres et tes interdits. »Il scella la missive et la transmit à Sidi Saïd. Il leur fit ses adieux et les bénit de sa baraka. Ses hommes et lui pressèrent le pas à travers forêts et déserts, ne craignant ni les héros ni la multitude. Un jour, la chaleur les accabla et Sidi Said tomba malade. Ses compagnons se mirent à prier pour lui alors qu’il se disait au fond de lui-même : « La puissance est Allah seul ; je n’ai pas à retarder mes frères et compagnons, jusqu’à causer leur perte. » Puis, il creusa une tombe dans le sable et s’y enterra en se recouvrant lui-même. Lorsqu’ils eurent terminé leur prière ils se rendirent compte de sa disparition : « Nous t’adressons aux mains du Seigneur !» Ils le pleurèrent à chaudes larmes et partirent sous la protection d’Allah. Le Prophète sut ce qui était arrivé, tendit sa main gracieuse et dit : « Ma Ana Bihi Alayhum » et en un clin d’œil, il souleva Sidi Saïd jusqu’à lui parce que le Seigneur a ordonné à la terre d’être soumise au Prophète et de se plier à sa volonté. Grâce à sa baraka, ille guérit en touchant son corps. Lorsque les autres parvinrent à leur but après des jours de marche, ils entonnèrent leur dikr. Leur mélodie était si merveilleuse qu’elle bouleversa les arbres, les pierres, les bêtes sauvages et les fils d’Adam. Tous ceux qui l’entendirent pleurèrent par crainte d’Allah. Le Prophète se leva et dit au peuple : « Accueillez vos frères de la guerre sainte ! » On leur fit un accueil extraordinaire. A Médine, le Prophète était assis au seuil de sa demeure avec ses compagnons. Les Regraga dirent en berbère : « Où est l’envoyé de Dieu ? Nous sommes les envoyés du Roi .» Il leur répondit également en berbère : « C’est moi, venez. ». « Ô Prophète d’Allah ! Saïd notre frère est resté à tel endroit. » Le Prophète leur dit : « Non, il vous a devancé. ». C’est pourquoi on le surnomma désormais Saïd « Sabek » (celui qui devance). Mohammed, en effet souleva sa tenture et Sidi Saïd apparut à leurs yeux étonnés. Le Prophète leur donna un oracle, les bénit de sa baraka et leur dit : « Qu’Allah fasse de vous, les bienfaiteurs de ce pays ! ». Il leur fit ses adieux et ils revinrent en pressant le pas jusqu’au Maghreb. Sidi Ouasmiine et sa suite étaient au ribât de Massa. Les arrivants crièrent : « Ô mes frères ! Le Prophète nous ordonné d’habiter ce pays ! » « Nous avons entendu et nous sommes soumis ! », Répondirent les hôtes. Sidi Ouasmine leur ordonna de se diriger vers Zima, la sainte (saline de la région de Safi) pour y lire l’oracle prophétique et pour discuter de la situation. Ils ordonnèrent à toute tribu musulmane d’être présente lors de la lecture de l’oracle. Lorsque Sidi Ouasmine fut sur le point de donner le livre aux Sanhaja il craignit de mécontenter les Béni Dghough. Chacune des trois taïfa voulait que le livre soit le sien à cause de la baraka qu’il contenait. On voulut allumer le brasier du désordre. Alors la nuit se remplit de jnouns ; Sidi Ouasmine enterra l’oracle près de la saline de Zima des Béni Dghough. Zima est toujours une saline aujourd’hui et Allah est le plus savant. Sidi Ouasmine quitta les lieux avec ses armées à l’heure même de la nuit. Certains membres de la taïfa revinrent pour prendre possession du livre. Ils trouvèrent les lieux submergés par la mer et repartirent vers le commandeur des croyants. Ils lui dirent : « Nous avons trouvé un océan là où vous aviez enterré l’oracle ! » - Qu’Allah perpétue le bien pour les musulmans ! » Le Cheikh Sidi Ouasmine, que Dieu nous accorde sa grâce dit : « Notre pays est le pays d’Allah ; nous le partageons en trois parts : de l’oued Assif du côté de la mer, à Constantine ; et de l’oued Chichaoua du côté de la mer à Massa et au Souss extrême, au pays des Maghafira du côté du Soudan : tout cela est le pays d’Allah et le pays des Regraga. De l’oued Sourah des Ghiata au djebel Fazaz, de l’oued Moulouya du côté du Dir à Kechtala et Bzou et de l’oued Damnate à l’oued El Qihra, tout cela est le pays d’Allah et le pays des Béni Dghough. Quant aux Sanhaja, ils seront dispersés dans tout le Maghreb sans endroit précis. Allah est le plus savant. »

L’ Ifriqiya de Sidi Ifni

Notre auteur et saint homme, al-Youssi , que Dieu lui vienne en aide et nous accorde ses grâce (Amen), rapporte un dit authentique et bénéfique à propos de la rencontre de nos seigneurs les Regraga, les Béni Dghough et les Sanhaja, avec le Prophète, (sur lui prières et paix). Ils ont cru en Jésus fils de Marie, et faisaient partie de ses ressuscités et de ses fidèles, jusqu’à l’avènement du meilleur des hommes, notre seigneur Mohammed (sur lui prières et paix).Preuve en est ces paroles du plus haut : « Il a dit : qui sont les alliés de Dieu ? Les apôtres répondirent : nous sommes les alliés de Dieu, en lui nous croyons, témoignes que nous sommes soumis. » A l’avènement du Prophète, l’ange Gabriel se révéla a lui : - Ô Mohammed ! Envois ces trois taïfa, Regraga, Sanhaje et Béni Dghough, au Maroc pour qu’ils le conquièrent et pour qu’ils fassent bénéficier ses habitants de l’islam. Lui ordonna-t-il. Le Prophète (sur lui prières et paix), s’adressa alors aux trois taïfa en ces termes : - Allah, le plus haut, m’a ordonné de vous envoyer au pays du soleil couchant (almaghrib=Maroc). Les saints hommes lui dirent : - Ô envoyé de Dieu ! Pourquoi veux-tu nous éloigner de toi, alors que nous sommes tes compagnons et tes frères ? L’’ange Gabriel descendit à nouveau du ciel pour révéler au Prophète cette parole divine : - Si nous envoyons d’autres gens, ils s’éloignerons de toi et apostasieront leur Islam. Quant à ces trois taïfa, elles ont cru en toi quarante ans avant ton avènement. Leur sang et leur chair s’étaient déjà mêlés à l’Islam, comme le sel à l’eau de mer. Le Prophète, prières et paix sur lui, leur ordonna alors de se diriger vers le pays du soleil couchant et nos saints bénits lui répondirent : - Nous sommes à tes ordres, ô envoyé d’Allah ! - Celui qui vous aime, m’aime, et celui qui vous hait, me hait. Vous demeurerez mes représentants, au pays du soleil couchant, jusqu’à la résurrection. Le Prophète, prières et paix sur lui, prit alors la main de Sidi Wasmine le Regragui et lui dit : - Si Dieu le veut, tu seras leur chef - Mais nous ignorons le chemin à prendre, Ô envoyé de Dieu !. Le Prophète étendit alors trois doigts de sa main droite. De chacun , par la grâce de Dieu et de son généreux Prophète , une rivière de lumière jaillit. Les Regraga suivirent un oued, les Béni Dghough un autre, et les Sanhaja le troisième. Puis, ils pressèrent le pas jusqu’à la ville d’Alexandrie, où les fleuves de lumières pénétrèrent dans la mer. Les saints hommes crièrent à leur chef Sidi Wasmine : - La lumière s’enfoncée dans la mer ! - Suivez-la à la trace, si vous croyez vraiment en Allah, son Prophète et au jugement dernier ! Leur répondit-il. - Mais vas-y Toi-même qui est notre chef ! Et le vénérable Wasmine d’ordonner à la Méditerranée : - Mer, Immobilises-toi ! Aussitôt elle s’immobilisa par la grâce d’Allah et de son Prophète.. alors, les armées la foulèrent comme si c’était la terre ferme, jusqu’à ce qu’ils parviennent ainsi à riblât El Fath . De là ils se dirigèrent vers Safi, puis ribât Massa dans le Sous extrême, et enfin la Saguia al Hamraâ (Rio de Oro) . Ils sont même allés, jusqu’au pays des maghafra (le Soudan ?). L’émir Wasmine leur dit alors : - Avant de revenir à notre pays incha Allah, il faut maintenant rendre compte de notre mission au Prophète. Je me chargerais de cette mission, avec Sidi Abdellah Adennas, Sidi Saïd Bou khabiya (le patron de la gargoulette), Sidi Saleh, Sidi Boubker, Sidi Allal korati, et Sidi Saïd Sabeq (le « devancier »). Tous désiraient revenir au Hidjaz (le pays du grand pèlerinage). En cours de route, l’un de ces sept hommes, Sidi Saïd tomba malade. Il se couvrit lui-même d’un linceul, et se dissimula à leurs regards en s’enterrant lui-même dans le sable. Troublés de ne plus le voir à leur côté, ces compagnons se mirent à crier dans le désert. Comme aucun écho ne répondait à leur appel, ils prièrent pour la guérison du disparu : - Nous te confions aux mains d’Allah et de son généreux Prophète. Puis, ils repartirent en pressant le pas. Une fois à Médine, les sept hommes entamèrent leur procession, leur Dikr, et leur prière de la pluie : On est venu vers vous, ô gens de vertu Implorons à vos portes, La générosité du Seigneur Pour que de la baraka de vos bassins, Nos vergers soient arrosés Les voix étaient si belles, que arbres et montagnes en tressaillirent. Saisi d’effroi, les oiseaux se mirent à pleurer .Cette ferveur divine, s’empara aussi, des fils d’Adam et de tous les êtres de la création qui l’entendirent. Une fois auprès du Prophète (sur lui prières et paix), ils le trouvèrent entouré de ses compagnons et le saluèrent. Celui-ci leur demande en berbère : - Manza (où es) Saïd ? - Il est resté (Ybqa) en cours de route. Et le Prophète de le sortir dessous sa tenture : - Il n’est pas, celui qui « reste » Ybqa ; il est, celui qui « devance » Sabeq. Le Prophète, leur dévoila ainsi l’éclipse mystérieuse de leur compagnon de route, en leur apprenant qu’il les a « devancé » sabaqahûm . D’où son surnom de Sabeq (celui qui devance). Ils prirent quelques jours de repos auprès de l’envoyé de Dieu, qui les chargea par la suite d’islamiser le Maroc, leur pays d’origine, en leur prodiguant ses conseil et en leur confiant une missive contenant la révélation. Ils revinrent alors par la grâce de Dieu, en pressant le pas jusqu’au riblât El Fath (l’actuel Rabat), où les trois taïfa les accueillirent avec joie. Le cheikh Wasmine, voulu d’abord accorder l’oracle prophétique aux Béni Dghough, mais avait peur de mécontenter les Regraga. Il avait aussi peur de mécontenter ces deux derniers en l’accordant aux Sanhaja. Finalement il décida de l’enterrer à la saline de Zima, où les saints hommes le recherchèrent vainement. Ne rencontrant q’une mer de sel, ils revinrent auprès de Wasmine, s’en quérir d’un tel miracle. Celui-ci leur dit : - Pour le bien de la communauté musulmane, que cet océan de sel se métamorphose en huile d’olive ! Ils revinrent aussitôt à Zima , qu’ils crurent transformée sous leurs propres yeux en océan de miel, de beurre rance, et d’ huile d’olive. Mais ils durent vite déchanter, car ils n’avaient en face d’eux qu’un océan de sel. Le cheikh avait pourtant promis un océan de baraka pour le pays du soleil couchant ! Wasmine procéda alors, à la répartition du Maroc entre les trois taïfa : de l’oued sabra (l’euphorbe) du côté de la mer à oued chichaoua et au Qihra, en pays Seksawa, jusqu’à Massa, le Sous extrême et le maghafra (le pays des nomades et des noirs) ; c’est le pays des Regraga. Et de l’oued sabra, au djebel mékka, en passant par la verte montagne et le djebel Fazaz, au Moulouya, puis de là à Tamesna, Fechtala, Bzou, Demnate, jusqu’au oued El Qihra : tout ceci est le pays des Béni Dghough.... Trois séguias (aqueducs) et dans chacune d’elles coulent quatre sources... On trouve des tombeaux Regraga, chez les Chiadma, mais aussi chez les Haha, les Mentaga, les Mjat, les Oulad Mtaâ, les Hmar,dans le Haouz, au Tadla, dans le Sous jusqu’au Sahara. On les trouve aussi en haute montagne et au pied mont. Leur miséricorde et leur baraka englobe tous, dans le mouvement comme au repos. Les étapes du Daour se déroulent successivement de la manière suivante : 1. Sidi Ali Ben Bou Ali, la clé du périple 2. Sidi Allal Krati 3. Sidi Abdeljalil à Tlamest. 4. Sidi Bou Brahim 5. Sidi Aïssa Bou Khabiya 6. Sidi Ben Kacem 7. Sidi Hsein Moul l’bab (zaouit Retnana) 8. Sidi Ishaq 9. Sidi Mansour 10. Sidi Massaoud 11. Sidi Saleh, Ahl Akermoud 12. Sidi Boubker Achemmas 13. Sidi Bou Zerktoun, Moula Daourein (le marabout à deux Daour). 14. Sidi Mogdoul 15. Setta Ou Settin (l’étape dite de « 66 ») 16. Sidi Yaâqoub 17. Sidi Wasmine 18. Sidi Bou Tritich 19. Sidi Yaâla 20. Sidi Aïssa Moul Louted 21. Sidi Bou Laâlam 22. Ahl Marzoug 23. Zaouit Sakyat 24. Mohamed Ben Marzoug 25. Zaouit Tikten 26. Mrameur 27. Tlata de Sidi Mohamed Ben Brahim 28. Sidi Sa¨d Sabek 29. Sidi Abdellah Ben Wasmine 30. Had Dra (la clôture du Daour). Ces seigneurs des ports, ces saints protecteurs des rivages et des marins dont les coupoles, telle des vigies de mer, jalonnent les rivages, les marins leur rendent hommage à l’ouverture de chaque saison de pêche. C’est le cas de Sidi Mogdoul, où jusqu’à une époque récente, procession, étendards et taureau noir en tête, les marins s’y rendaient pour qu’il facilite leur entreprise, comme en témoigne cette vieille légende berbères : « Sidi Mogdoul fixe les limites de l’océan et en chasse les chrétiens. Il secourt quiconque l’invoque. Fût-il dans une chambre de fer aux fermetures d’acier, le saint peut le délivrer. Il délivre le prisoner entre les mains des chrétiens et le pêcheur qui l’appelle au milieu des flots ; il secourt le voilier si on l’invoque, ô saint va au secours de celui qui t’appelle (fût-il) chrétien ou musulman. Sidi Mogdoul se tient debout près de celui qui l’appelle. Il chevauche un cheval blanc et voile son visage de rouge. Il secourt l’ami dans le danger, le prend et, sur son cheval, traverse les océans jusqu’à l’île. » Les pêcheurs berbères de ces rivages invoquent aussi Sidi Ishaq, perché sur une falaise rocheuse abrupte qui surplombe une plage déserte où les reqqas échangeaient jadis le courrier d’Essaouira d’avec celui de Safi : « Lorsque les pêcheurs passent à travers les vagues, il leur arrive de l’appeler à leur secours, ils lui promettent d’immoler une victime et de visiter son sanctuaire. Sidi Ishâq avait un cheval blanc que son frère Sidi Bouzergtoun lui avait donné. Lorsque les Regraga se réunissent, ils vont à cheval visiter ce saint ; les marabouts – hommes et femmes assemblés – prient Dieu de délivrer le monde de ses maux. Lorsque les pêcheurs vont vers Sidi Ishâq, ils entrent dans son sanctuaire et après avoir fait leurs dévotions, il te prenne, ô huile de la lampe, et te la verse au milieu des flots pour les calmer. » Et sur ces mêmes rivages, au Sud de cap Sim, les pêcheurs se rendaient en pèlerinage à Sidi Kawki où les berbères Haha procèdent à la première coupe de cheveux de leurs enfants : « s’ils sont surpris par la tempête, ou si le vent se lève alors qu’ils sont en mer, les marins se recommandent à lui. Avant de s’embarquer pour la pêche, ils fixent la part de Sidi Kawki, dont les vertus sont très renommées. On raconte qu’un individu y avait volé la nuit une bête de somme et bien qu’il eut marché tout le temps, quand le matin se leva, il se retrouva là où il l’avait prise. »

 

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La caprification

LE TMARSIT

Ou

LA CAPRIFICATION

Légendes et symbolisme chez les Regraga.

 

Par Abdelkader MANA

 

C’est la terre que je chanterai, mère Universelle aux solides   assises, aïeule vénérable qui nourrit sur son sol tout ce qui existe. »

 

Hymne Homérique

 

Chaque 21 Mars, les Regraga effectuent leur daour ; terme ambivalent : tantôt on l’utilise pour désigner l’ensemble du pèlerinage – il a la même connotation qu’en français l’expression « faire un tour » avec l’idée de revenir au point de départ – tantôt on l’utilise pour désigner chacune des étapes – « à tour de rôle » - qui se déroule autour du patron de chacune des tribus.

Au temps de Léon l’Africain, le territoire occupé actuellement par les Chiadma faisait partie du pays Haha dont les Regraga étaient l’une des tribus. L’auteur de Salouat al anfâs nous précise que : « Les Regraga sont une tribu connue du pays Haha fraction des Masmouda ». Pour Pierre de Cénival : « Les Chiadma sont des tribu arabes Mouddar qui sont venus du Sud pour envahir ce territoire, probablement au XVème siècle. »

On dénombre quatorze tribus Chiadma qui sont en vérité d’origine assez composite. Les tribus du Sud et de l’Est sont arabophones mais de souche berbère (Talla, Taoubalt, Hanchane, Korimate, Meskala, Takat, Naïrat) et les tribus du Nord et de l’Ouest sont de souche arabe (Touabet, Hart, Mnaçir,Ed draâ, En njoum, Oulad el haj, Mdaraâ).

Sur la côte atlantique la poussée hilalienne s’est faite du Nord vers le Sud ; ce qui explique que la moitié Nord des tribus Chiadma est arabophone alors que la moitié Sud est bilingue ; on parle l’aroubi, un arabe métissé de berbère, une langue de nomades qui s’est adaptée à la réalité sédentaire. Cette langue intermédiaire a pu créer son propre champ sémantique qui a aussi une saveur divine, comme seul peut la reconnaître dans l’appel aux forces orgiaques, un fils d’aroubi écoutant l’aïta à travers la fumée de la « fine fleur ».

Le territoire Chiadma se compose actuellement de deux groupes : la moitié sacrée, constituée par les treize zaouia Regraga et la moitié profane, constitué par les quatorze tribus Chiadma.

Dans le sillage de leur trajectoire, les Regraga dessinent sur l’espace géographique des Chiadma deux énormes roues qui semblent reproduire une constellation cosmique sur terre (une des tribus s’appelle justement « Njoum »(les étoiles). La première roue suit le mouvement solaire et la seconde roue suit le mouvement lunaire. L’une se déroule à l’Ouest du djebel Hadid qu’on appelle le Sahel et l’autre se déroule à l’Est qu’on appelle la Kabla.

Le pèlerinage circulaire qui commence avec la mue du printemps ne traduit pas seulement par sa réversibilité une conscience collective figée, il est aussi symbole de régénérescence. Le retour des Regraga se fonde sur l’idée de renaissance que traduit le mythe de la résurrection des sept saints et dont l’errance printanière vise à hâter la croissance des plantes. Le retour magique contraint l’irréversibilité du temps qui conduit à la vieillesse et à la mort.

Le cercle est régénérescence, il est le serpent fermé sur lui-même : « La roue sexuelle et la roue du temps renvoient elles-mêmes aux symboles et à l’initiation érotique et saisonnière, écrit Mircéa Eliade, le sexe collectif  est un moment essentiel de l’horloge cosmique. »

D’ailleurs le mythe fondateur du daour commence par le taouaf (circumambulation) des sept saint autour de la Kaaba avant  qu’ils ne reviennent de l’orient en suivant le mouvement de l’astre lumineux jusqu’au Maghreb ou « soleil couchant ». Et c’est la taïfa (celle qui tourne, la zaouia d’Akermoud) qui ouvre le pèlerinage le 21 Mars, avec à sa tête Laâroussa (fiancée rituelle). Habillée tout en blanc, laâroussa , reine de la pluie, est paradoxalement un homme (le moqadem de la zaouia d’Akermoud) accueilli par de véritables fiancées qu’il féconde symboliquement.

Chez les Regraga, au sommet du Djebel Hadid , on découvre des monuments mégalithiques qu’on appelle également laâroussa makchoufa (la fiancée pétrifiée). On a retrouvé les mêmes monuments dans les contrées septentrionales de l’Europe. La fiancée pétrifiée, comme tout monument mégalithique de forme phallique , est liée au concept de fécondité de la terre nourricière. On appelle d’ailleurs laâroussa une poupée ornée des fleurs des champs, que les femmes promènent pour implorer la pluie. C’est la fiancée des champs et la cérémonie n’est autre que le mariage avec le champ ; chez les berbère on l’appelle taslit , mot qui existe en tant que toponyme sacré chez les Haha : argan n’taslit (l’arganier de la fiancée).

Ailleurs, en Europe centrale, on l’appelle Mata. Or, dans son « Rameau d’or », Frazer nous explique que Mata serait la fiancée de l’orge dans la mythologie nordique. Pour Westermarck, dans « rituel and belief in Morocco »(Londres, 1926), Mata personnifie les forces vitales du grain, les cavaliers se la disputent, à travers les cultures afin de répondre sur les jeunes pousses un peu de la « baraka » qu’on lui attribue.

Pour Henri Laoust (dans « Hesperis ») il est permis de supposer que jadis les cavaliers se disputaient, non pas une grossière poupée, mais une véritable fiancée et que cette course à travers les orges, était suivie de l’union physique de cette fiancée et de son ravisseur dans l’idée que cet acte était de nature à stimuler la reprise de la vie printanière. La « fiancée » personnifie donc l’esprit bienfaisant de la végétation au printemps.

Le printemps n’est pas une saison qui va de soi, il faut le faire revenir par un rituel si on ne veut pas que la sécheresse et la morte saison se perpétuent. Car « si les hommes meurent, c’est parce qu’ils ne sont pas capables de joindre le commencement à la fin », nous dit le mythe orphique.

C’est le soleil qui en est capable ; c’est pourquoi laâroussa a pour ancêtre ashemas (de shems = soleil), source de toute énergie, ancêtre essentiel, régulateur du temps et arpenteur de l’espace. Ashemas ,nous dit le mythe, était un colosse qui chauffait les ablutions rituelles des sept saints au soleil. On appelle aussi Sidi Ali Ben Hamdouch « guiad shems » (le guide du soleil), parce qu’il a arrêté son cours pour permettre à une princesse de rejoindre son palais avant la tombée de la nuit.

Les sociologues ont montré que la roue a primitivement été l’image du soleil :

« Aux fêtes de la Saint Jean dans le folklore Européen, on met le feu à des disques de paille qu’on fait rouler, on tourne de quelque manière. On a pu suivre les traces de ce symbolisme dans  la roue portée comme amulette, dans la roue de fortune du moyen âge. Ces roues solaires ont été rapprochées du moulin à prière des bouddhistes et comparées aux circumambulations funéraires analogues à celle des disciples de Bouddha autour du tombeau de leur maître. La comparaison de tous ces usages a mis hors de doute qu’il faut voir dans la circumambulation un rite initiatique de la rotation du soleil, qu’il faut soutenir dans sa course. » souligne Ed.Doutté dans « Magie et Religion. »

L’eau, principe féminin, est fécondée par le feu, principe masculin. Le soleil féconde l’eau inerte comme l’écrit Goethe dans  le second Faust :

Gloire à la mer ! Gloire à ses eaux environnées de feu sacré !

Gloire à l’onde ! Gloire à l’étrange aventure !

L’araire du fellah sillonne la glèbe immobile pour y déposer la semence et « la Mère éternelle » nourrit le germe qu’elle abrite. Mais l’être en gestation risque de ne pas voir le jour et la graine d’étouffer dans la terre stérile à force de sécheresse. C’est pourquoi on procède au début de chaque printemps à cette tournée rogatoire : le daour.

Les Regraga font donc le daour , pour aider à la fécondité de la terre qui renaît. Ils transportent la baraka comme il est dit dans le Coran : « Et nous avons envoyé des vents fécondants… »

J’ai découvert cette finalité du daour en y participant : un jour où j’attendais leur arrivée dans la ferme de mon oncle, j’ai entendu ce dernier dire : « Chez nous, les Regraga sont le tmarsit du bled. » Comme je lui demandais ce qu’était le tmarsit , il me répondit : « Enfile des figues mûres aux branches du figuier stérile, les insectes qui en sortent rendront l’arbre fécond. Sans ce tmarsit, ces fruits tomberaient sans être mûrs. L’endroit où les Regraga passent est fécond, l’endroit où ils ne passent pas est stérile. »

J’ai compris ce jour-là que je participais à un grand rite fécondateur : le tmarsit. Ouvrons le Robert au mot caprification, on lit : « Opération qui consiste à suspendre parmi les branches d’un figuier cultivé, des figues sauvages (caprifigues), pour faciliter la fécondation (par l’intermédiaire d’un insecte). »

La caprification magique (le tmarsit ) en tant que concept général de la magie agraire, implique que l’élément fixe reste stérile aussi longtemps que ne vient pas du dehors la fécondation. Cette fécondation est donc liée à un déplacement – aussi bien de l’insecte porteur de pollen que celui magique des pèlerins Regraga. Le pèlerinage en tant que déplacement est en relation analogique – la magie est fondée sur des analogies – avec les insectes caprificateurs : de même que l’insecte par son déplacement transporte le pollen nécessaire à la fécondation d’une fleur, qui fixée sur sa branche resterait stérile dans son immobilité, de même les nomades Regraga fécondent les sédentaires Chiadma.

En contre partie de cette fécondation, les Chiadma ont le devoir rituel d’offrir aux Regraga à leur passage sur leur territoire : mouna (provision), ziara (tribut sur les moissons et les récoltes), Jelb (tribut sur l’élevage), dbiha (sacrifice), en plus de l’hébergement (nzala) et de l’accueil (mbata).

Il faut considérer comme un propos épistémologique important cette réflexion que m’a faite un pèlerin :  « Ne te limite pas à étudier les marabouts, leur origine, leur histoire ; regardes, l’essentiel est ailleurs ! » Cette ailleurs se légitime par le culte des saints ; mais il n’est pas, ou pas seulement, le culte des saints.

A chaque étape, les serviteurs (khoddam) offrent une espèce d’impôt magique selon un contrat fondé sur des mythes. En contrepartie, les zaouia dispensent la baraka. Ce sont des rapports sociaux de protection qui lient les tribus servantes Chiadma aux Seigneurs Regraga en tant qu’intercesseurs de la baraka cosmique. Les tribus –khoddam sont sous la protection surnaturelle des tribus-zaouia comme l’atteste ce vieux chant :

« Les Haha dans les grottes que survolent les aigles

Que peuvent craindre les Chiadma que les Regraga protègent ?

Du sommet du Djebel Hadid le Sahel n’est qu’immense miroir

Que peuvent craindre les Chiadma que les Regraga protègent ? »

On a ici une structure de rapports qui sépare et en même temps, met en relation deux groupes : le groupe dit Regraga (treize zaouia) et le groupe Chiadma (quatorze tribus) qui versent aux premiers un tribut selon un système connu d’achat de baraka.

Cet échange est strictement réglementé : seuls les descendants du saint peuvent transmettre la baraka et les serviteurs n’offrent la ziara qu’au marabout protecteur de ses ancêtres.

Ce système de protection par des tribus suzeraine rappelle les liens féodaux de vassalité quoiqu’il ne s’agisse pas tout à fait du système féodal (les Regraga n’ont de pouvoir que dans le cadre rituel), et on peut comparer les offrandes à la dîme qu’au moyen âge européen les paysans versaient au clergé.

Dans la koubba de Sidi Bel Abbas, l’un des sept saints de Marrakech, on peut lire calligraphié en gebs une qasida qui énumère les sept saints Regraga :

« Il est arrivé dans l’ultime occident

Sept saints des plus considérables

Qui jouissent d’un grand prestige

Parmi les gens de ce pays.

Ce sont Ibn Ashemas(1), son fils Saleh (2)

Ouasmine(3) Abdallah Adenas le mystique(4)

Boukhabia Aïssa (5) Yahya Ben Ouatil (6)

Et Sidi Ben Yabka (7) dont le nom est si agréable. »

Dans sa « Nouzhat al hâdi », Al Ouafrâni émet l’hypothèse que l’institution à Marrakech d’une ziara processionnelle aux sept sanctuaires d’Ouali , est une réplique institué par Moulay Ismaïl pour faire pièce aux sept saints Regraga. Il s’agit d’élever « autel contre autel, d’instituer ziara contre ziara et d’opposer au pèlerinage des sept ouali berbères enterrés auprès du Djebel Hadid, le pèlerinage des sept saints arabes inhumés à Marrakech. »

Cette tradition remonte loin, puisqu’un texte du XII ème siècle y fait allusion.

La légende des sept saints est assez répondue en Méditerranée. L’une des versions les plus connu est celle d’Ahl Al Kahf (les gens de la caverne) dont le Coran dit :

« As-tu remarqué que les compagnons de la caverne et de la tablette constituèrent parmi nos signes un prodige ? Tu les aurais crû éveillés mais eux dormaient…Nous les avons ressuscités pour qu’ils puissent s’interroger entre eux … On diras : - Ils étaient trois, leur quatrième étant leur chien.

On dira : - Ils étaient cinq, leur sixième étant leur chien. On dira : - Ils étaient six, leur septième étant leur chien. En pleine confusion< ; dis : - Mon Seigneur seul sait leur nombre. » (Les gens de la caverne, Sourate XVIII verset 8.25).

Il y a chez nos compagnons le long sommeil, symbolisme archaïque fondé sur la similitude apparente de la mort et du sommeil. Le sommeil de l’hiver prépare la renaissance de la nature, celui des sept saints féconde la terre – mère d’où jaillit l’eau, source de toute vie.

La caverne est l’utérus de la terre, c’est pourquoi les sept Regraga sont issus d’une seule grossesse et leurs tombeaux se répartissent symétriquement par rapport à la position centrale de leur montagne sacrée : au sommet du Djebel Hadid leur sultan Sidi Ouasmine, trois saints à l’Est et trois à l’Ouest. Si le clan de l’Ouest a pour emblème laroussa (fiancée) le clan de ‘Est a pour emblème la khaïma (tente sacrée).

La khaïma figure la caverne des sept saints mais aussi la voûte céleste et son étai figure l’axe du monde. On dit des sept saints qu’ils sont les aoutades (étais) de la foi musulmane ; leurs âmes se libèrent avec la mue du printemps ; c’est pourquoi ils doivent être apaisés par des sacrifices et des offrandes. La fiancée s’oppose à la khaïma comme le féminin au masculin, le blanc au rouge, la nuit au jour.

On tresse chaque année une nouvelle khaïma pour contribuer magiquement au renouvellement de la nature. Elle est tressée de racines de doum (palmier nain) qui participent à d’autres rites de renouvellement du foyer, rapporte Laoust :

« Dans certaines régions, on fait aux bestiaux une litière de plantes vertes, on offre du lait et des tiges de palmier-nain dont on mange le cœur : l’année serait ainsi douce comme le lait ou verte comme le palmier-nain, et cela en particulier durant la fête d’Ennaïr qui semble surtout se rattacher aux rites de renouvellement du foyer, bien connus dans un certain nombre de religions où ils ont toujours lieu au commencement de l’année. »

Les zaouia effectives ne sont pas sept mais treize : Akermoud, Ben Hmida, Aït Baâzzi, Retnana, Taourirt, Boulaâlam, Talmest Tikten, Aghissi, Marzoug, Mrameur, Krate, Mzilate, Sakyate.Le grand moqadem est issu de la zaouia de ben Hmida ; il a une fonction purement protocolaire et sert d’intermédiaire entre les zaouia et le makhzen.Le moqadem de la zaouia de Sakyat est le chef de la khaïma et le moqadem de la zaouia d’Akermoud est celui de la taïfa.

Les treize zaouia sont formées soit de descendants directs des sept saints, soit des affiliés. On appelle fokra les sept premiers et chorfa les six autres descendants réels ou fictifs du Prophète, source de toute légitimité politique et religieuse. C’est pourquoi toute zaouia pour justifier sa baraka a besoin d’extorquer un morceau du ciel prophétique. D’où la floraison de fictions généalogiques, véritables nattes semées d’arabesque, sacralité de la chose écrite, on retrouve ici les traits propres aux peuples sémites.

L’importance des preuves (houjaj) juridico-sacrales, réside dans le fait que la zaouia rurale, n’est pas comme la confrérie urbaine une simple communauté d’adeptes (Al-Mouridiines) mais également une communauté foncière : il arrive que le makhzen, ou des particuliers, immobilisent des terres pour les affecter  aux membres d’une zaouia. En dépit du fait que le nombre de zaouia est de treize, ni plus ni moins, chacun s’acharne à prouver à prouver son appartenance en brandissant son Ifriquiya (voir par ailleurs) en étalant sa chajara (arbre généalogique) ou en exhibant  son dahir (reconnaissance par décret royal). On finit généralement par apaiser les vaines querelles en rappelant que « les treize épées d’or sont identiques aux dents d’un peigne ! »

Comme il s’agit d’un rite périodique – l’équinoxe du printemps – justifié par des mythes également périodiques , il n’est pas étonnant qu’on soit en présence du chiffre treize qui évoque le cycle du Graal. Par ailleurs, l’équilibre entre le calendrier  lunaire et l’année solaire ne peut être établi qu’en intercalant de temps en temps un troisième mois. Dans « la pensée sauvage » Claude Lévi-Strauss nous décrit ainsi l’importance du chiffre chez les Osages :

« Un animal dépourvu d’utilité pratique est souvent évoqué dans les rites : la tortue à queue en dents de scie. Son importance serait à jamais inintelligible si on ne savait pas par ailleurs que le chiffre treize possède  pour les Osages une valeur mystique : le soleil levant répand treize rayons qui se répartissent en un groupe de six et un groupe de sept, correspondant respectivement au côté gauche et au côté droit, à la terre et au ciel, à l’été et à l’hiver. »

Outre les treize moqadem ,la khaïma est suivie par les tolba qui y lisent le Coran au crépuscule, les tiach (novices s’initiant à la parole des ancêtres) qui ratissent au large, comme les ouvrières de la ruche, pour cllecter les offrandes des hameaux qui se trouvent en dehors du parcours, un Raoui (conteur) béni à cause de son talent d’orateur, un homme –médecine aux traits étranges, qui offre ses services à ceux qui tombent malades et un porteur d’eau qui vend les bouts de la khaïma de l’année passée.

Le départ de la « fiancée » précède toujours celui de la khaïma puisqu’il correspond à l’équinoxe du printemps et coïncide avec un jeudi, jour propice à la bonne expédition des affaires : c’est le jour où Abderrahmane réussit à soustraire Sarah à la convoitise du Roi d’Egypte. On prend des précautions pour que le départ du périple ne coïncide pas avec les jours néfastes d’Al Houssoum :

 

« Durant les sept jours et les nuits d’Al houssoum

Tu aurais vu ce peuple renversé par terre

Comme des troncs évidés de palmiers…. »(Coran).

Les derniers jours de cette manzla de mauvaise augure sont marqués  par l’apparition des cigognes et des aigles. C’est pourquoi si le vent souffle le 21 Mars, on reporte le départ au jeudi suivant pour éviter ces vents mugissants qui avaient réduit les peuplades d’Ad et de Thamoud à des troncs évidés de palmiers.

Il y a treize zaouia descendants ou affiliées aux sept saints fondateurs. Or, le périple est une visite aux sanctuaires de quarante – quatre saints, qui sont soit des Seied – sanctuaire sans descendants – soit un cénotaphe, où les seigneurs déposaient leurs trésors en période trouble, dit-on, ou encore des coupoles sans catafalques, des tombeaux démesurément grands situés près d’un arganier, d’une grotte ou au sommet d’une montagne sacrée

Abdelkader MANA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Al-hawaâriyyûn

La tradition des douze apôtres : Al-hawaâriyyûn

Dans son « Mounqîd min adhalâl », Al Ghazâlî déclarait : « En tout temps il existe des hommes qui tendent à Dieu, et que Dieu n’en sevrera pas le monde, car ils sont les piquets de la tente terrestre ; car c’est leur bénédiction qui attire la miséricorde divine sur les peuples de la terre. Et le Prophète l’a dit : c’est grâce à eux qu’il pleut, grâce à eux que l’on récolte, eux, les saints, dont ont été les Sept Dormants ». La légende des sept saints regraga s’inscrit dans une vielle tradition méditerranéenne dont la source serait celle des Sept Dormants d’Ephèse en Turquie comme le soulignait en 1957 Louis Massignon : « En Islam, il s’agit avant tout de « vivre » la sourate XVIII du Qora’n, qui lie les VII dormants à Elie (khadir), maître de la direction spirituelle - et la résurrection des corps dont ils sont les hérauts, avant coureur du Mehdi, au seuil du jugement, avec la transfiguration des âmes, dont les règles de vie érémitiques issues d’Elie sont la clé. Ce culte a donc persisté en Islam, à la fois chez les Chiites et les Sunnites mystiques. » En Bretagne, par où les sept saints Regraga, auraient passé à leur retour de La Mecque avant d’accoster par leur nef au port d’Agoz à l’embouchure de l’oued Tensift, Massignon notait : « En Bretagne spécialement, le nombre des Sept Dormants raviva une très ancienne dévotion celtique au septénaire, seul nombre virginal dans la décade (Pythagore), chiffre archétypique du serment. On est tenté de penser que c’est une dévotion locale aux sept d’Ephèse, qui a précédé et provoqué les cultes locaux aux VII saints en Bretagne. » Vestiges du Maroc préislamique, beaucoup de saints sont dénommés soit Aïssa (Jésus) – comme Sidi Brahim Ou Aïssa (Abraham et Jésus) de l’oued Ksob – soit Yahya (saint jean- Baptiste), probablement en souvenir du passé chrétien du Maroc : la tribu Haha des Ida Ou Isarne , c’est-à-dire, les descendants des Nazaréens, c’est-à-dire les adeptes des apôtres de Jésus, est issue de ces mêmes vieilles croyances que leurs voisins du Nord de l’oued Ksob, la tribu berbère des Regraga qui crurent d’abord au Paraclet qui leur annonça au bord de la saline de Zima l’avènement du sceau des Prophètes : Mohammed. Dans les carnets d’un lieutenant d’El Mansour, qui portent la date de 988-1580 , découverts en 1931 à Aglou, dans le Sous, on peut lire: « Nos seigneurs les Regraga appelés Hawâriyyûn, sont des marabouts dont le plus grand nombre est chez les Haha. Nos seigneurs les Regraga – que Dieu les favorise- sont les descendants des apôtres mentionnés, dans le livre de Dieu. Ils sont venus du pays des Andalous. Ils étaient quatre hommes, et c’était au temps du paganisme. Ils s’établirent au lieu dit Kouz, au bord de l’oued Tensift. Les gens leur firent bon accueil. Ils habitèrent là longtemps et y bâtirent une mosquée qu’on appela la mosquée des apôtres (Masdjid a- Hawâriyyûn). De là ils se dispersèrent. Les quatre firent souche et c’était : Amejji, Alqama, Ardoun et Artoun . Ils habitèrent : Amijji, à Kouz. Alqama, à Tafetacht. Ardoun, à Sekiat et Mrameur. Artoun à Aïn Lahjar. Puis ils apprirent la nouvelle de la venue du Prophète – sur lui la prière et le salut –et de son message. Ils allèrent à lui et ils étaient sept hommes. Ils reçurent du Prophète une grande baraka. Et on raconte qu’il y aura toujours parmi eux sept saints jusqu’au jour du jugement... » Le terme collectif d’al-hawaâriyyûn désigne douze personnes qui auraient été nommé par Mohammed « pour être les représentants de leur peuple, comme les apôtres furent les représentants de Aïssa ben Maryam, et comme moi (Mohammed) je suis le représentant de mon peuple ». La tradition relative à ces douze apôtres musulmans est peut-être, le simple développement d’une donnée coranique : « Jésus dit : Qui son mes Ansâr pour la cause de Dieu ? Et les Hawâriyyûn répondent : Nous sommes les ansâr de Dieu etc. À propos de ces prosélytes Regraga, hommes de Dieu, faiseurs de pluie Jacques Berque note : « Dans le Sud marocain, les Regraga font « la soudure », si j’ose dire, entre deux cycles prophétiques : celui de Jésus et celui de Mahomet. Disciples du premier, Hawâriyyûn, ils sont comme les baptistes du second, qu’ils annoncent, et qu’ils vont trouver dés le début de sa mission. Leur personnalité oscille entre une qualification confrérique et une qualification ethnique. »

Abdelkader MANA


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Humour

Abdellah le chauve

 

Non loin des arcades de Souk Jdid, à l’entrée de la Joutia (le marché à la criée) vivait le tailleur traditionnel dénommé Abdellah Majjout (le chauve) célèbre dans tout le pays par son humour :

il serait né à Essaouira à la fin du XIXe siècle, et mort assez vieux au milieu des années soixante. Il élevait deux rossignols déplumés qu’il chérissait tant et auxquels il ouvrait la cage pour qu’ils puissent bénéficier du soleil : les oisillons sortaient et rentraient à leur guise. Et voilà qu’un chat déroba l’un d’eux. Furieux Abdellah le chauve attira par des morceaux de viande le félin fautif et l’assomma d’un violent coup de bâton sur la tête. On lui dit alors selon la croyance qui accorde aux chats sept vies :

- Vous venez de tuer sept âmes !

Ce à quoi il répondit :

- Je n’ai tué qu’une seule âme : dites lui alors de vivre grâce aux six autres âmes que vous lui accordez !

 

Une autre fois un client se présente à lui avec un magnifique tissu pour lui demander de confectionner une djellaba à nulle autre pareille. Il confectionna ladite djellaba avec un manche trop court et un manche trop long. Le client alla se plaindre au pacha borgne, et quand celui-ci le convoqua, Abdellah le chauve se justifia en ces termes :

- J’ai confectionné cette djellaba de la sorte parce que le vœu de ce client était d’avoir une djellaba qui n’a jamais existé…

L’un des apprentis d’Abdellah le chauve, dénommé « Kih », qui a fini sa vie ses dernières années à l’alimentation des goélands — dès qu’il paraît à l’horizon, une nuée d’« Aylal » comme on les appelle en berbère (c’est-à-dire ceux qui volent de leurs ailes) vient à sa rencontre — était un amateur de beaux garçons, notoire dans les années soixante. C’est à cause de lui que je tiens à raconter cette blague salace et significative, qu’on rapporte à propos d’Abdellah le chauve et que j’ai omis de rapporter par autocensure :

« Une fois, vers le coup de dix heures du matin un blédard est venu lui demander dans sa boutique de la Joutia :

- Combien coûte cette chemise ?

- 400, lui répond Abdellah le chauve.

- Et ce pantalon ?

- 1 000 réaux.

Le blédard fit le tour de la Joutia et revint à la charge :

- Combien coûte ce pantalon ?

- 400, répond Abdellah le chauve.

- Et la chemise ?

- 1 000 réaux

Le campagnard lui dit alors :

- Comment se fait-il qu’entre deux tours, vous avez fait monter la chemise et baisser le pantalon ?

- C’est pour t’enculer ! Lui rétorqua Abdellah le chauve.

Blessé dans sa virilité, le blédard alla se plaindre au pacha borgne, qui gouvernait la municipalité de Mogador à l’aube des années 1950 et à la veille de l’indépendance. Le coursier du pacha fit venir Abdellah au Pachalik sis à Derb- Laâlouj, dans l’actuel Musée d’Essaouira.

 

- Je sais pourquoi vous m’avez convoqué, dit Abdellah le chauve au Pacha  borgne : s’il mérite d’être enculé, enculez-le vous-même !

 

Abdellah le chauve qui vivait en célibataire dans sa boutique de la Joutia est venu un jour demander au pacha borgne le droit de s’abriter dans l’ancien logis du canonnier au-dessus de Bab – Doukkala. Une requête auquel le pacha borgne répondit favorablement. Mais voilà qu’à l’approche du Ramadan, une délégation de notables se présenta au pachalik, réclamant l’expulsion d’Abdellah le chauve de l’ancien logis de canonnier, sous prétexte qu’il y reçoit des personnes à la moralité douteuse, et qu’à l’approche du Ramadan on doit préparer le canon qui annonce la rupture du jeûne.

 

Abdellah le chauve qui voyait venir le complot et les comploteurs, s’empressa de se photographier sur les lieux : il avait la taille trapue, les jambes arquées, et les bras ballants et démesurés comme ceux d’un gorille. Impression renforcée par son teint foncé et ses petits yeux  pétillant de malice.

 

En voyant venir à lui, le Chaouch démesurément grand du pacha  borgne précédé de son propre apprenti, à la fois chétif et de petite taille, Abdellah le chauve s’exclama :

- Voici venir le chameau guidé par une allumette ! (Ouqida)

C’est de là que vient le surnom d’« allumette » qu’on donnera à son apprenti, sa vie durant.

 

Quand le pacha  fit part à Abdellah  des recommandations des notables  le concernant, il retira sa propre photo qu’il avait en poche et la remit au pacha en lui disant :

-  Je sais que c’est mon célibat qui fait problème, mais si jamais vous trouvez une femme qui accepterait de se marier avec un tel individu, faites-moi signe !

Il était convaincu que ses disgrâces physiques lui interdisaient le mariage. En fait la plupart des hommes de sa génération, non seulement n’avaient pas accès à la maison close de Jraïfiya, en raison de leur statut social et de leur pauvreté, mais avaient peu de chance de séduire une beauté locale en raison de la règle d’exogamie qui avait cours dans la ville. Les habitants  se considéraient comme une même famille, si bien que les mariages intra-muros étaient considérés comme de l’endogamie : à Mogador, le mari idéal doit nécessairement venir de loin. Le mariage avec le voisin immédiat fait si peu rêver les jeunes filles, comme j’en ai fait moi-même l’expérience au début des années quatre-vingts. Je venais de terminer mes études en France, et j’enseignais la littérature au lycée de la ville. Un médecin interne de l’hôpital me pria alors de rédiger sa thèse sur les maladies vénériennes de la région. Un samedi après – midi je me rendis chez ce médecin interne pour lui rendre un  chapitre. Une fois à l’internat, je dus traverser un immense couloir jonché de bouteilles de bières vides, où les internes qui se sentent exilés trompaient leur ennui. Il y avait là quatre ou cinq médecins, et surtout quatre jeunes filles dans la fleur de l’âge, avec des corps dorés de nymphe. L’une d’entre elles entraîna dans la cuisine le médecin qui m’accompagnait. Au bout d’un moment il vint vers moi et m’entraîna dehors en m’expliquant que la jeune fille m’ayant  reconnu comme enfant du pays lui avait dit :

- Si jamais tu ramènes encore une fois parmi nous un type d’ici, c’est la dernière fois que tu nous verras parmi vous !

Tous les médecins étaient en effet des étrangers : or pour préserver leur réputation du qu’en-dira-t-on, l’amant doit être nécessairement un étranger ! Encore aujourd’hui, les plus belles filles de la ville partent maintenant à l’étranger avec le prince qu’elles ont choisi et qui est venu de loin. Comme pour les oranges ; les plus beaux fruits sont destinés à l’exportation !

« Le Marrakchi qui na pas damant nest pas de Marrakech, et le Souiri qui na pas de maîtresse nest pas dEssaouira », me disait récemment un ami. La formule me rappelle le début d’Anna Karenine, mais elle n’est pas juste. Le point commun entre les deux médinas traditionnelles était le phénomène de « Liwate » : les artisans efféminaient les beaux garçons, selon la tradition du poète Abou Nuwâs, parce que la femme était recluse et voilée, et ne pouvait donc être accessible que dans le cadre légal du mariage. Conséquence ceux qui ne pouvaient pas se marier n’avaient de choix qu’entre la transe rituelle et le transfert sur les beaux « ghoulam », pour décharger leur bioénergie. C’était une société de mystification absolue refusant de nommer l’innommable, en dehors de cadre strictement codifié par la tradition. Une société de souffrance silencieuse instituée.

 

Un Souiri invita un jour à Adellah le chauve Casablanca et lui confia les clés de son appartement situé au quatrième étage d’un immeuble. Alors qu’il était seul dans l’appartement tout d’un coup la sonnette retentit. De la fenêtre il vit quelqu’un qui lui fit signe de descendre. Une fois en bas, le personnage s’avèra être un mendiant demandant l’aumône au nom de Dieu. Pour toute réponse Abdellah le chauve l’invita à monter : une fois là-haut il lui dit en lui claquant la porte au nez : « Que Dieu facilite les choses ! » (la formule rituelle qu’on adresse aux mendiants quand on n’a rien à leur offrir). Mais comme le disait Bergson le rire est difficilement traduisible.

 

Abdelkader MANA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

14:43 Écrit par elhajthami dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mogador, humour, essaouira- | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook