23/10/2009
La caprification
LE TMARSIT
Ou
LA CAPRIFICATION
Légendes et symbolisme chez les Regraga.
Par Abdelkader MANA
C’est la terre que je chanterai, mère Universelle aux solides assises, aïeule vénérable qui nourrit sur son sol tout ce qui existe. »
Hymne Homérique
Chaque 21 Mars, les Regraga effectuent leur daour ; terme ambivalent : tantôt on l’utilise pour désigner l’ensemble du pèlerinage – il a la même connotation qu’en français l’expression « faire un tour » avec l’idée de revenir au point de départ – tantôt on l’utilise pour désigner chacune des étapes – « à tour de rôle » - qui se déroule autour du patron de chacune des tribus.
Au temps de Léon l’Africain, le territoire occupé actuellement par les Chiadma faisait partie du pays Haha dont les Regraga étaient l’une des tribus. L’auteur de Salouat al anfâs nous précise que : « Les Regraga sont une tribu connue du pays Haha fraction des Masmouda ». Pour Pierre de Cénival : « Les Chiadma sont des tribu arabes Mouddar qui sont venus du Sud pour envahir ce territoire, probablement au XVème siècle. »
On dénombre quatorze tribus Chiadma qui sont en vérité d’origine assez composite. Les tribus du Sud et de l’Est sont arabophones mais de souche berbère (Talla, Taoubalt, Hanchane, Korimate, Meskala, Takat, Naïrat) et les tribus du Nord et de l’Ouest sont de souche arabe (Touabet, Hart, Mnaçir,Ed draâ, En njoum, Oulad el haj, Mdaraâ).
Sur la côte atlantique la poussée hilalienne s’est faite du Nord vers le Sud ; ce qui explique que la moitié Nord des tribus Chiadma est arabophone alors que la moitié Sud est bilingue ; on parle l’aroubi, un arabe métissé de berbère, une langue de nomades qui s’est adaptée à la réalité sédentaire. Cette langue intermédiaire a pu créer son propre champ sémantique qui a aussi une saveur divine, comme seul peut la reconnaître dans l’appel aux forces orgiaques, un fils d’aroubi écoutant l’aïta à travers la fumée de la « fine fleur ».
Le territoire Chiadma se compose actuellement de deux groupes : la moitié sacrée, constituée par les treize zaouia Regraga et la moitié profane, constitué par les quatorze tribus Chiadma.
Dans le sillage de leur trajectoire, les Regraga dessinent sur l’espace géographique des Chiadma deux énormes roues qui semblent reproduire une constellation cosmique sur terre (une des tribus s’appelle justement « Njoum »(les étoiles). La première roue suit le mouvement solaire et la seconde roue suit le mouvement lunaire. L’une se déroule à l’Ouest du djebel Hadid qu’on appelle le Sahel et l’autre se déroule à l’Est qu’on appelle la Kabla.
Le pèlerinage circulaire qui commence avec la mue du printemps ne traduit pas seulement par sa réversibilité une conscience collective figée, il est aussi symbole de régénérescence. Le retour des Regraga se fonde sur l’idée de renaissance que traduit le mythe de la résurrection des sept saints et dont l’errance printanière vise à hâter la croissance des plantes. Le retour magique contraint l’irréversibilité du temps qui conduit à la vieillesse et à la mort.
Le cercle est régénérescence, il est le serpent fermé sur lui-même : « La roue sexuelle et la roue du temps renvoient elles-mêmes aux symboles et à l’initiation érotique et saisonnière, écrit Mircéa Eliade, le sexe collectif est un moment essentiel de l’horloge cosmique. »
D’ailleurs le mythe fondateur du daour commence par le taouaf (circumambulation) des sept saint autour de la Kaaba avant qu’ils ne reviennent de l’orient en suivant le mouvement de l’astre lumineux jusqu’au Maghreb ou « soleil couchant ». Et c’est la taïfa (celle qui tourne, la zaouia d’Akermoud) qui ouvre le pèlerinage le 21 Mars, avec à sa tête Laâroussa (fiancée rituelle). Habillée tout en blanc, laâroussa , reine de la pluie, est paradoxalement un homme (le moqadem de la zaouia d’Akermoud) accueilli par de véritables fiancées qu’il féconde symboliquement.
Chez les Regraga, au sommet du Djebel Hadid , on découvre des monuments mégalithiques qu’on appelle également laâroussa makchoufa (la fiancée pétrifiée). On a retrouvé les mêmes monuments dans les contrées septentrionales de l’Europe. La fiancée pétrifiée, comme tout monument mégalithique de forme phallique , est liée au concept de fécondité de la terre nourricière. On appelle d’ailleurs laâroussa une poupée ornée des fleurs des champs, que les femmes promènent pour implorer la pluie. C’est la fiancée des champs et la cérémonie n’est autre que le mariage avec le champ ; chez les berbère on l’appelle taslit , mot qui existe en tant que toponyme sacré chez les Haha : argan n’taslit (l’arganier de la fiancée).
Ailleurs, en Europe centrale, on l’appelle Mata. Or, dans son « Rameau d’or », Frazer nous explique que Mata serait la fiancée de l’orge dans la mythologie nordique. Pour Westermarck, dans « rituel and belief in Morocco »(Londres, 1926), Mata personnifie les forces vitales du grain, les cavaliers se la disputent, à travers les cultures afin de répondre sur les jeunes pousses un peu de la « baraka » qu’on lui attribue.
Pour Henri Laoust (dans « Hesperis ») il est permis de supposer que jadis les cavaliers se disputaient, non pas une grossière poupée, mais une véritable fiancée et que cette course à travers les orges, était suivie de l’union physique de cette fiancée et de son ravisseur dans l’idée que cet acte était de nature à stimuler la reprise de la vie printanière. La « fiancée » personnifie donc l’esprit bienfaisant de la végétation au printemps.
Le printemps n’est pas une saison qui va de soi, il faut le faire revenir par un rituel si on ne veut pas que la sécheresse et la morte saison se perpétuent. Car « si les hommes meurent, c’est parce qu’ils ne sont pas capables de joindre le commencement à la fin », nous dit le mythe orphique.
C’est le soleil qui en est capable ; c’est pourquoi laâroussa a pour ancêtre ashemas (de shems = soleil), source de toute énergie, ancêtre essentiel, régulateur du temps et arpenteur de l’espace. Ashemas ,nous dit le mythe, était un colosse qui chauffait les ablutions rituelles des sept saints au soleil. On appelle aussi Sidi Ali Ben Hamdouch « guiad shems » (le guide du soleil), parce qu’il a arrêté son cours pour permettre à une princesse de rejoindre son palais avant la tombée de la nuit.
Les sociologues ont montré que la roue a primitivement été l’image du soleil :
« Aux fêtes de la Saint Jean dans le folklore Européen, on met le feu à des disques de paille qu’on fait rouler, on tourne de quelque manière. On a pu suivre les traces de ce symbolisme dans la roue portée comme amulette, dans la roue de fortune du moyen âge. Ces roues solaires ont été rapprochées du moulin à prière des bouddhistes et comparées aux circumambulations funéraires analogues à celle des disciples de Bouddha autour du tombeau de leur maître. La comparaison de tous ces usages a mis hors de doute qu’il faut voir dans la circumambulation un rite initiatique de la rotation du soleil, qu’il faut soutenir dans sa course. » souligne Ed.Doutté dans « Magie et Religion. »
L’eau, principe féminin, est fécondée par le feu, principe masculin. Le soleil féconde l’eau inerte comme l’écrit Goethe dans le second Faust :
Gloire à la mer ! Gloire à ses eaux environnées de feu sacré !
Gloire à l’onde ! Gloire à l’étrange aventure !
L’araire du fellah sillonne la glèbe immobile pour y déposer la semence et « la Mère éternelle » nourrit le germe qu’elle abrite. Mais l’être en gestation risque de ne pas voir le jour et la graine d’étouffer dans la terre stérile à force de sécheresse. C’est pourquoi on procède au début de chaque printemps à cette tournée rogatoire : le daour.
Les Regraga font donc le daour , pour aider à la fécondité de la terre qui renaît. Ils transportent la baraka comme il est dit dans le Coran : « Et nous avons envoyé des vents fécondants… »
J’ai découvert cette finalité du daour en y participant : un jour où j’attendais leur arrivée dans la ferme de mon oncle, j’ai entendu ce dernier dire : « Chez nous, les Regraga sont le tmarsit du bled. » Comme je lui demandais ce qu’était le tmarsit , il me répondit : « Enfile des figues mûres aux branches du figuier stérile, les insectes qui en sortent rendront l’arbre fécond. Sans ce tmarsit, ces fruits tomberaient sans être mûrs. L’endroit où les Regraga passent est fécond, l’endroit où ils ne passent pas est stérile. »
J’ai compris ce jour-là que je participais à un grand rite fécondateur : le tmarsit. Ouvrons le Robert au mot caprification, on lit : « Opération qui consiste à suspendre parmi les branches d’un figuier cultivé, des figues sauvages (caprifigues), pour faciliter la fécondation (par l’intermédiaire d’un insecte). »
La caprification magique (le tmarsit ) en tant que concept général de la magie agraire, implique que l’élément fixe reste stérile aussi longtemps que ne vient pas du dehors la fécondation. Cette fécondation est donc liée à un déplacement – aussi bien de l’insecte porteur de pollen que celui magique des pèlerins Regraga. Le pèlerinage en tant que déplacement est en relation analogique – la magie est fondée sur des analogies – avec les insectes caprificateurs : de même que l’insecte par son déplacement transporte le pollen nécessaire à la fécondation d’une fleur, qui fixée sur sa branche resterait stérile dans son immobilité, de même les nomades Regraga fécondent les sédentaires Chiadma.
En contre partie de cette fécondation, les Chiadma ont le devoir rituel d’offrir aux Regraga à leur passage sur leur territoire : mouna (provision), ziara (tribut sur les moissons et les récoltes), Jelb (tribut sur l’élevage), dbiha (sacrifice), en plus de l’hébergement (nzala) et de l’accueil (mbata).
Il faut considérer comme un propos épistémologique important cette réflexion que m’a faite un pèlerin : « Ne te limite pas à étudier les marabouts, leur origine, leur histoire ; regardes, l’essentiel est ailleurs ! » Cette ailleurs se légitime par le culte des saints ; mais il n’est pas, ou pas seulement, le culte des saints.
A chaque étape, les serviteurs (khoddam) offrent une espèce d’impôt magique selon un contrat fondé sur des mythes. En contrepartie, les zaouia dispensent la baraka. Ce sont des rapports sociaux de protection qui lient les tribus servantes Chiadma aux Seigneurs Regraga en tant qu’intercesseurs de la baraka cosmique. Les tribus –khoddam sont sous la protection surnaturelle des tribus-zaouia comme l’atteste ce vieux chant :
« Les Haha dans les grottes que survolent les aigles
Que peuvent craindre les Chiadma que les Regraga protègent ?
Du sommet du Djebel Hadid le Sahel n’est qu’immense miroir
Que peuvent craindre les Chiadma que les Regraga protègent ? »
On a ici une structure de rapports qui sépare et en même temps, met en relation deux groupes : le groupe dit Regraga (treize zaouia) et le groupe Chiadma (quatorze tribus) qui versent aux premiers un tribut selon un système connu d’achat de baraka.
Cet échange est strictement réglementé : seuls les descendants du saint peuvent transmettre la baraka et les serviteurs n’offrent la ziara qu’au marabout protecteur de ses ancêtres.
Ce système de protection par des tribus suzeraine rappelle les liens féodaux de vassalité quoiqu’il ne s’agisse pas tout à fait du système féodal (les Regraga n’ont de pouvoir que dans le cadre rituel), et on peut comparer les offrandes à la dîme qu’au moyen âge européen les paysans versaient au clergé.
Dans la koubba de Sidi Bel Abbas, l’un des sept saints de Marrakech, on peut lire calligraphié en gebs une qasida qui énumère les sept saints Regraga :
« Il est arrivé dans l’ultime occident
Sept saints des plus considérables
Qui jouissent d’un grand prestige
Parmi les gens de ce pays.
Ce sont Ibn Ashemas(1), son fils Saleh (2)
Ouasmine(3) Abdallah Adenas le mystique(4)
Boukhabia Aïssa (5) Yahya Ben Ouatil (6)
Et Sidi Ben Yabka (7) dont le nom est si agréable. »
Dans sa « Nouzhat al hâdi », Al Ouafrâni émet l’hypothèse que l’institution à Marrakech d’une ziara processionnelle aux sept sanctuaires d’Ouali , est une réplique institué par Moulay Ismaïl pour faire pièce aux sept saints Regraga. Il s’agit d’élever « autel contre autel, d’instituer ziara contre ziara et d’opposer au pèlerinage des sept ouali berbères enterrés auprès du Djebel Hadid, le pèlerinage des sept saints arabes inhumés à Marrakech. »
Cette tradition remonte loin, puisqu’un texte du XII ème siècle y fait allusion.
La légende des sept saints est assez répondue en Méditerranée. L’une des versions les plus connu est celle d’Ahl Al Kahf (les gens de la caverne) dont le Coran dit :
« As-tu remarqué que les compagnons de la caverne et de la tablette constituèrent parmi nos signes un prodige ? Tu les aurais crû éveillés mais eux dormaient…Nous les avons ressuscités pour qu’ils puissent s’interroger entre eux … On diras : - Ils étaient trois, leur quatrième étant leur chien.
On dira : - Ils étaient cinq, leur sixième étant leur chien. On dira : - Ils étaient six, leur septième étant leur chien. En pleine confusion< ; dis : - Mon Seigneur seul sait leur nombre. » (Les gens de la caverne, Sourate XVIII verset 8.25).
Il y a chez nos compagnons le long sommeil, symbolisme archaïque fondé sur la similitude apparente de la mort et du sommeil. Le sommeil de l’hiver prépare la renaissance de la nature, celui des sept saints féconde la terre – mère d’où jaillit l’eau, source de toute vie.
La caverne est l’utérus de la terre, c’est pourquoi les sept Regraga sont issus d’une seule grossesse et leurs tombeaux se répartissent symétriquement par rapport à la position centrale de leur montagne sacrée : au sommet du Djebel Hadid leur sultan Sidi Ouasmine, trois saints à l’Est et trois à l’Ouest. Si le clan de l’Ouest a pour emblème laroussa (fiancée) le clan de ‘Est a pour emblème la khaïma (tente sacrée).
La khaïma figure la caverne des sept saints mais aussi la voûte céleste et son étai figure l’axe du monde. On dit des sept saints qu’ils sont les aoutades (étais) de la foi musulmane ; leurs âmes se libèrent avec la mue du printemps ; c’est pourquoi ils doivent être apaisés par des sacrifices et des offrandes. La fiancée s’oppose à la khaïma comme le féminin au masculin, le blanc au rouge, la nuit au jour.
On tresse chaque année une nouvelle khaïma pour contribuer magiquement au renouvellement de la nature. Elle est tressée de racines de doum (palmier nain) qui participent à d’autres rites de renouvellement du foyer, rapporte Laoust :
« Dans certaines régions, on fait aux bestiaux une litière de plantes vertes, on offre du lait et des tiges de palmier-nain dont on mange le cœur : l’année serait ainsi douce comme le lait ou verte comme le palmier-nain, et cela en particulier durant la fête d’Ennaïr qui semble surtout se rattacher aux rites de renouvellement du foyer, bien connus dans un certain nombre de religions où ils ont toujours lieu au commencement de l’année. »
Les zaouia effectives ne sont pas sept mais treize : Akermoud, Ben Hmida, Aït Baâzzi, Retnana, Taourirt, Boulaâlam, Talmest Tikten, Aghissi, Marzoug, Mrameur, Krate, Mzilate, Sakyate.Le grand moqadem est issu de la zaouia de ben Hmida ; il a une fonction purement protocolaire et sert d’intermédiaire entre les zaouia et le makhzen.Le moqadem de la zaouia de Sakyat est le chef de la khaïma et le moqadem de la zaouia d’Akermoud est celui de la taïfa.
Les treize zaouia sont formées soit de descendants directs des sept saints, soit des affiliés. On appelle fokra les sept premiers et chorfa les six autres descendants réels ou fictifs du Prophète, source de toute légitimité politique et religieuse. C’est pourquoi toute zaouia pour justifier sa baraka a besoin d’extorquer un morceau du ciel prophétique. D’où la floraison de fictions généalogiques, véritables nattes semées d’arabesque, sacralité de la chose écrite, on retrouve ici les traits propres aux peuples sémites.
L’importance des preuves (houjaj) juridico-sacrales, réside dans le fait que la zaouia rurale, n’est pas comme la confrérie urbaine une simple communauté d’adeptes (Al-Mouridiines) mais également une communauté foncière : il arrive que le makhzen, ou des particuliers, immobilisent des terres pour les affecter aux membres d’une zaouia. En dépit du fait que le nombre de zaouia est de treize, ni plus ni moins, chacun s’acharne à prouver à prouver son appartenance en brandissant son Ifriquiya (voir par ailleurs) en étalant sa chajara (arbre généalogique) ou en exhibant son dahir (reconnaissance par décret royal). On finit généralement par apaiser les vaines querelles en rappelant que « les treize épées d’or sont identiques aux dents d’un peigne ! »
Comme il s’agit d’un rite périodique – l’équinoxe du printemps – justifié par des mythes également périodiques , il n’est pas étonnant qu’on soit en présence du chiffre treize qui évoque le cycle du Graal. Par ailleurs, l’équilibre entre le calendrier lunaire et l’année solaire ne peut être établi qu’en intercalant de temps en temps un troisième mois. Dans « la pensée sauvage » Claude Lévi-Strauss nous décrit ainsi l’importance du chiffre chez les Osages :
« Un animal dépourvu d’utilité pratique est souvent évoqué dans les rites : la tortue à queue en dents de scie. Son importance serait à jamais inintelligible si on ne savait pas par ailleurs que le chiffre treize possède pour les Osages une valeur mystique : le soleil levant répand treize rayons qui se répartissent en un groupe de six et un groupe de sept, correspondant respectivement au côté gauche et au côté droit, à la terre et au ciel, à l’été et à l’hiver. »
Outre les treize moqadem ,la khaïma est suivie par les tolba qui y lisent le Coran au crépuscule, les tiach (novices s’initiant à la parole des ancêtres) qui ratissent au large, comme les ouvrières de la ruche, pour cllecter les offrandes des hameaux qui se trouvent en dehors du parcours, un Raoui (conteur) béni à cause de son talent d’orateur, un homme –médecine aux traits étranges, qui offre ses services à ceux qui tombent malades et un porteur d’eau qui vend les bouts de la khaïma de l’année passée.
Le départ de la « fiancée » précède toujours celui de la khaïma puisqu’il correspond à l’équinoxe du printemps et coïncide avec un jeudi, jour propice à la bonne expédition des affaires : c’est le jour où Abderrahmane réussit à soustraire Sarah à la convoitise du Roi d’Egypte. On prend des précautions pour que le départ du périple ne coïncide pas avec les jours néfastes d’Al Houssoum :
« Durant les sept jours et les nuits d’Al houssoum
Tu aurais vu ce peuple renversé par terre
Comme des troncs évidés de palmiers…. »(Coran).
Les derniers jours de cette manzla de mauvaise augure sont marqués par l’apparition des cigognes et des aigles. C’est pourquoi si le vent souffle le 21 Mars, on reporte le départ au jeudi suivant pour éviter ces vents mugissants qui avaient réduit les peuplades d’Ad et de Thamoud à des troncs évidés de palmiers.
Il y a treize zaouia descendants ou affiliées aux sept saints fondateurs. Or, le périple est une visite aux sanctuaires de quarante – quatre saints, qui sont soit des Seied – sanctuaire sans descendants – soit un cénotaphe, où les seigneurs déposaient leurs trésors en période trouble, dit-on, ou encore des coupoles sans catafalques, des tombeaux démesurément grands situés près d’un arganier, d’une grotte ou au sommet d’une montagne sacrée
Abdelkader MANA
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15:09 Écrit par elhajthami dans Regraga | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : regraga |
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Al-hawaâriyyûn
La tradition des douze apôtres : Al-hawaâriyyûn
Dans son « Mounqîd min adhalâl », Al Ghazâlî déclarait : « En tout temps il existe des hommes qui tendent à Dieu, et que Dieu n’en sevrera pas le monde, car ils sont les piquets de la tente terrestre ; car c’est leur bénédiction qui attire la miséricorde divine sur les peuples de la terre. Et le Prophète l’a dit : c’est grâce à eux qu’il pleut, grâce à eux que l’on récolte, eux, les saints, dont ont été les Sept Dormants ». La légende des sept saints regraga s’inscrit dans une vielle tradition méditerranéenne dont la source serait celle des Sept Dormants d’Ephèse en Turquie comme le soulignait en 1957 Louis Massignon : « En Islam, il s’agit avant tout de « vivre » la sourate XVIII du Qora’n, qui lie les VII dormants à Elie (khadir), maître de la direction spirituelle - et la résurrection des corps dont ils sont les hérauts, avant coureur du Mehdi, au seuil du jugement, avec la transfiguration des âmes, dont les règles de vie érémitiques issues d’Elie sont la clé. Ce culte a donc persisté en Islam, à la fois chez les Chiites et les Sunnites mystiques. » En Bretagne, par où les sept saints Regraga, auraient passé à leur retour de La Mecque avant d’accoster par leur nef au port d’Agoz à l’embouchure de l’oued Tensift, Massignon notait : « En Bretagne spécialement, le nombre des Sept Dormants raviva une très ancienne dévotion celtique au septénaire, seul nombre virginal dans la décade (Pythagore), chiffre archétypique du serment. On est tenté de penser que c’est une dévotion locale aux sept d’Ephèse, qui a précédé et provoqué les cultes locaux aux VII saints en Bretagne. » Vestiges du Maroc préislamique, beaucoup de saints sont dénommés soit Aïssa (Jésus) – comme Sidi Brahim Ou Aïssa (Abraham et Jésus) de l’oued Ksob – soit Yahya (saint jean- Baptiste), probablement en souvenir du passé chrétien du Maroc : la tribu Haha des Ida Ou Isarne , c’est-à-dire, les descendants des Nazaréens, c’est-à-dire les adeptes des apôtres de Jésus, est issue de ces mêmes vieilles croyances que leurs voisins du Nord de l’oued Ksob, la tribu berbère des Regraga qui crurent d’abord au Paraclet qui leur annonça au bord de la saline de Zima l’avènement du sceau des Prophètes : Mohammed. Dans les carnets d’un lieutenant d’El Mansour, qui portent la date de 988-1580 , découverts en 1931 à Aglou, dans le Sous, on peut lire: « Nos seigneurs les Regraga appelés Hawâriyyûn, sont des marabouts dont le plus grand nombre est chez les Haha. Nos seigneurs les Regraga – que Dieu les favorise- sont les descendants des apôtres mentionnés, dans le livre de Dieu. Ils sont venus du pays des Andalous. Ils étaient quatre hommes, et c’était au temps du paganisme. Ils s’établirent au lieu dit Kouz, au bord de l’oued Tensift. Les gens leur firent bon accueil. Ils habitèrent là longtemps et y bâtirent une mosquée qu’on appela la mosquée des apôtres (Masdjid a- Hawâriyyûn). De là ils se dispersèrent. Les quatre firent souche et c’était : Amejji, Alqama, Ardoun et Artoun . Ils habitèrent : Amijji, à Kouz. Alqama, à Tafetacht. Ardoun, à Sekiat et Mrameur. Artoun à Aïn Lahjar. Puis ils apprirent la nouvelle de la venue du Prophète – sur lui la prière et le salut –et de son message. Ils allèrent à lui et ils étaient sept hommes. Ils reçurent du Prophète une grande baraka. Et on raconte qu’il y aura toujours parmi eux sept saints jusqu’au jour du jugement... » Le terme collectif d’al-hawaâriyyûn désigne douze personnes qui auraient été nommé par Mohammed « pour être les représentants de leur peuple, comme les apôtres furent les représentants de Aïssa ben Maryam, et comme moi (Mohammed) je suis le représentant de mon peuple ». La tradition relative à ces douze apôtres musulmans est peut-être, le simple développement d’une donnée coranique : « Jésus dit : Qui son mes Ansâr pour la cause de Dieu ? Et les Hawâriyyûn répondent : Nous sommes les ansâr de Dieu etc. À propos de ces prosélytes Regraga, hommes de Dieu, faiseurs de pluie Jacques Berque note : « Dans le Sud marocain, les Regraga font « la soudure », si j’ose dire, entre deux cycles prophétiques : celui de Jésus et celui de Mahomet. Disciples du premier, Hawâriyyûn, ils sont comme les baptistes du second, qu’ils annoncent, et qu’ils vont trouver dés le début de sa mission. Leur personnalité oscille entre une qualification confrérique et une qualification ethnique. »
Abdelkader MANA
15:01 Écrit par elhajthami dans Regraga | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : regraga |
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Humour
Abdellah le chauve
Non loin des arcades de Souk Jdid, à l’entrée de la Joutia (le marché à la criée) vivait le tailleur traditionnel dénommé Abdellah Majjout (le chauve) célèbre dans tout le pays par son humour :
il serait né à Essaouira à la fin du XIXe siècle, et mort assez vieux au milieu des années soixante. Il élevait deux rossignols déplumés qu’il chérissait tant et auxquels il ouvrait la cage pour qu’ils puissent bénéficier du soleil : les oisillons sortaient et rentraient à leur guise. Et voilà qu’un chat déroba l’un d’eux. Furieux Abdellah le chauve attira par des morceaux de viande le félin fautif et l’assomma d’un violent coup de bâton sur la tête. On lui dit alors selon la croyance qui accorde aux chats sept vies :
- Vous venez de tuer sept âmes !
Ce à quoi il répondit :
- Je n’ai tué qu’une seule âme : dites lui alors de vivre grâce aux six autres âmes que vous lui accordez !
Une autre fois un client se présente à lui avec un magnifique tissu pour lui demander de confectionner une djellaba à nulle autre pareille. Il confectionna ladite djellaba avec un manche trop court et un manche trop long. Le client alla se plaindre au pacha borgne, et quand celui-ci le convoqua, Abdellah le chauve se justifia en ces termes :
- J’ai confectionné cette djellaba de la sorte parce que le vœu de ce client était d’avoir une djellaba qui n’a jamais existé…
L’un des apprentis d’Abdellah le chauve, dénommé « Kih », qui a fini sa vie ses dernières années à l’alimentation des goélands — dès qu’il paraît à l’horizon, une nuée d’« Aylal » comme on les appelle en berbère (c’est-à-dire ceux qui volent de leurs ailes) vient à sa rencontre — était un amateur de beaux garçons, notoire dans les années soixante. C’est à cause de lui que je tiens à raconter cette blague salace et significative, qu’on rapporte à propos d’Abdellah le chauve et que j’ai omis de rapporter par autocensure :
« Une fois, vers le coup de dix heures du matin un blédard est venu lui demander dans sa boutique de la Joutia :
- Combien coûte cette chemise ?
- 400, lui répond Abdellah le chauve.
- Et ce pantalon ?
- 1 000 réaux.
Le blédard fit le tour de la Joutia et revint à la charge :
- Combien coûte ce pantalon ?
- 400, répond Abdellah le chauve.
- Et la chemise ?
- 1 000 réaux
Le campagnard lui dit alors :
- Comment se fait-il qu’entre deux tours, vous avez fait monter la chemise et baisser le pantalon ?
- C’est pour t’enculer ! Lui rétorqua Abdellah le chauve.
Blessé dans sa virilité, le blédard alla se plaindre au pacha borgne, qui gouvernait la municipalité de Mogador à l’aube des années 1950 et à la veille de l’indépendance. Le coursier du pacha fit venir Abdellah au Pachalik sis à Derb- Laâlouj, dans l’actuel Musée d’Essaouira.
- Je sais pourquoi vous m’avez convoqué, dit Abdellah le chauve au Pacha borgne : s’il mérite d’être enculé, enculez-le vous-même !
Abdellah le chauve qui vivait en célibataire dans sa boutique de la Joutia est venu un jour demander au pacha borgne le droit de s’abriter dans l’ancien logis du canonnier au-dessus de Bab – Doukkala. Une requête auquel le pacha borgne répondit favorablement. Mais voilà qu’à l’approche du Ramadan, une délégation de notables se présenta au pachalik, réclamant l’expulsion d’Abdellah le chauve de l’ancien logis de canonnier, sous prétexte qu’il y reçoit des personnes à la moralité douteuse, et qu’à l’approche du Ramadan on doit préparer le canon qui annonce la rupture du jeûne.
Abdellah le chauve qui voyait venir le complot et les comploteurs, s’empressa de se photographier sur les lieux : il avait la taille trapue, les jambes arquées, et les bras ballants et démesurés comme ceux d’un gorille. Impression renforcée par son teint foncé et ses petits yeux pétillant de malice.
En voyant venir à lui, le Chaouch démesurément grand du pacha borgne précédé de son propre apprenti, à la fois chétif et de petite taille, Abdellah le chauve s’exclama :
- Voici venir le chameau guidé par une allumette ! (Ouqida)
C’est de là que vient le surnom d’« allumette » qu’on donnera à son apprenti, sa vie durant.
Quand le pacha fit part à Abdellah des recommandations des notables le concernant, il retira sa propre photo qu’il avait en poche et la remit au pacha en lui disant :
- Je sais que c’est mon célibat qui fait problème, mais si jamais vous trouvez une femme qui accepterait de se marier avec un tel individu, faites-moi signe !
Il était convaincu que ses disgrâces physiques lui interdisaient le mariage. En fait la plupart des hommes de sa génération, non seulement n’avaient pas accès à la maison close de Jraïfiya, en raison de leur statut social et de leur pauvreté, mais avaient peu de chance de séduire une beauté locale en raison de la règle d’exogamie qui avait cours dans la ville. Les habitants se considéraient comme une même famille, si bien que les mariages intra-muros étaient considérés comme de l’endogamie : à Mogador, le mari idéal doit nécessairement venir de loin. Le mariage avec le voisin immédiat fait si peu rêver les jeunes filles, comme j’en ai fait moi-même l’expérience au début des années quatre-vingts. Je venais de terminer mes études en France, et j’enseignais la littérature au lycée de la ville. Un médecin interne de l’hôpital me pria alors de rédiger sa thèse sur les maladies vénériennes de la région. Un samedi après – midi je me rendis chez ce médecin interne pour lui rendre un chapitre. Une fois à l’internat, je dus traverser un immense couloir jonché de bouteilles de bières vides, où les internes qui se sentent exilés trompaient leur ennui. Il y avait là quatre ou cinq médecins, et surtout quatre jeunes filles dans la fleur de l’âge, avec des corps dorés de nymphe. L’une d’entre elles entraîna dans la cuisine le médecin qui m’accompagnait. Au bout d’un moment il vint vers moi et m’entraîna dehors en m’expliquant que la jeune fille m’ayant reconnu comme enfant du pays lui avait dit :
- Si jamais tu ramènes encore une fois parmi nous un type d’ici, c’est la dernière fois que tu nous verras parmi vous !
Tous les médecins étaient en effet des étrangers : or pour préserver leur réputation du qu’en-dira-t-on, l’amant doit être nécessairement un étranger ! Encore aujourd’hui, les plus belles filles de la ville partent maintenant à l’étranger avec le prince qu’elles ont choisi et qui est venu de loin. Comme pour les oranges ; les plus beaux fruits sont destinés à l’exportation !
« Le Marrakchi qui n’a pas d’amant n’est pas de Marrakech, et le Souiri qui n’a pas de maîtresse n’est pas d’Essaouira », me disait récemment un ami. La formule me rappelle le début d’Anna Karenine, mais elle n’est pas juste. Le point commun entre les deux médinas traditionnelles était le phénomène de « Liwate » : les artisans efféminaient les beaux garçons, selon la tradition du poète Abou Nuwâs, parce que la femme était recluse et voilée, et ne pouvait donc être accessible que dans le cadre légal du mariage. Conséquence ceux qui ne pouvaient pas se marier n’avaient de choix qu’entre la transe rituelle et le transfert sur les beaux « ghoulam », pour décharger leur bioénergie. C’était une société de mystification absolue refusant de nommer l’innommable, en dehors de cadre strictement codifié par la tradition. Une société de souffrance silencieuse instituée.
Un Souiri invita un jour à Adellah le chauve Casablanca et lui confia les clés de son appartement situé au quatrième étage d’un immeuble. Alors qu’il était seul dans l’appartement tout d’un coup la sonnette retentit. De la fenêtre il vit quelqu’un qui lui fit signe de descendre. Une fois en bas, le personnage s’avèra être un mendiant demandant l’aumône au nom de Dieu. Pour toute réponse Abdellah le chauve l’invita à monter : une fois là-haut il lui dit en lui claquant la porte au nez : « Que Dieu facilite les choses ! » (la formule rituelle qu’on adresse aux mendiants quand on n’a rien à leur offrir). Mais comme le disait Bergson le rire est difficilement traduisible.
Abdelkader MANA
14:43 Écrit par elhajthami dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mogador, humour, essaouira- |
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